BIBLIOTHECA AUGUSTANA

 

Marie de Gournay

1565 -1645

 

Égalité des hommes

et des femmes

 

1622

 

Texte:

Marie de Gournay,

Égalité des hommes et des femmes

dans: Mario Schiff, La fille d'alliance de

Montaigne, Marie de Gournay

Paris: H. Champion 1910

Source: Internet Archive

Version digitale: Marc Szwajcer

 

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ÉGALITÉ

DES HOMMES ET DES

FEMMES.

 

À LA REYNE.

 

 

MADAME,

Ceux qui s'adviserent de donner un Soleil pour devise au Roy vostre Pere, avec ce mot, Il n'a point d'Occident pour moy, firent plus qu'ils ne pensoient: parce qu'en representans sa grandeur qui voit presque tousjours ce Prince des Astres sur quelqu'une de ses terres, sans intervale de nuict; ils rendirent la devise hereditaire en vostre Majesté, presageans vos vertus, et de plus, la beatitude des François sous vostre Auguste presence. C'est dis-je chez vostre Majesté, Madame, que la lumiere des vertus n'aura point d'Occident, ny consequemment l'heur et la felicité de nos Peuples qu'elles esclaireront. Or comme vous estes en l'Orient de vostre aage et de vos vertus ensemble, Madame, daignez prendre courage d'arriver en mesme point au midy de luy et d'elles, je dis de celles qui ne peuvent meurir que par temps et culture: car il en est quelques unes des plus recommandables, entre autres la Religion, la charité vers les pauvres, la chasteté et l'amour conjugale, dont vous avez touché le midy dès le matin. Mais certes il faut le courage requis à cet effort aussi grand et puissant que vostre Royauté, pour grande et puissante qu'elle soit: les Roys estant battus de ce malheur, que la peste infernale des flatteurs qui se glissent dans les Palais, leur rend la vertu et la clairvoyance sa guide et sa nourrice, d'un accez infiniment plus difficile qu'aux inférieurs. Je ne scay qu'un seur moyen à vous faire esperer, d'atteindre ces deux midys en mesme instant: c'est qu'il plaise à V. M. se jetter vivement sur les bons livres de prudence et de mœurs: car aussi tost qu'un Prince s'est relevé l'esprit par cet exercice, les flatteurs se trouvans les moins fins ne s'osent plus jouer à luy. Et ne peuvent communement les Puissans et les Roys recevoir instruction opportune que des mors: parce que les vivans estans partis en deux bandes, les foux et meschans, c'est-à-dire ces flateurs dont est question, ne sçavent ny veulent bien dire près d'eux; les sages et gens de bien peuvent et veulent, mais ils n'osent. C'est en la vertu certes, MADAME, qu'il faut que les personnes de vostre rang cherchent la vraye hautesse, et la Couronne des Couronnes: d'autant qu'ils ont puissance et non droit de violer les loix et l'equité, et qu'ils trouvent autant de péril et plus de honte que les autres hommes à faire ce coup. Aussi nous apprend un grand Roy luy mesme, que toute la gloire de la fille du Roy est par dedans. Quelle est cependant ma rusticité, tous autres abordent leurs Princes et Roys en adorant et loüant, j'ose aborder ma Reyne en preschant? Pardonnez neantmoins à mon zele, MADAME, qui meurt d'envie d'ouyr la France crier ce mot, avec applaudissement, La lumière n'a point d'Occident pour moy, par tout où passera vostre MAJESTE nouveau Soleil des vertus: et d'envie encore de tirer d'elle, ainsi que j'espere de ses dignes commencemens, une des plus fortes preuves du Traicté que j'offre à ses pieds, pour maintenir l'égalité des hommes et des femmes. Et non seulement veu la grandeur unique qui vous est acquise par naissance et par mariage, vous servirez de miroir au sexe et de sujet d'émulation aux hommes encore, en l'estenduë de l'Univers, si vous vous eslevez au prix et merite que je vous propose: mais aussitost, Madame, que vous aurez pris resolution de vouloir luyre de ce bel et précieux esclat, on croira que tout le mesme sexe esclaire en la splendeur de vos rayons. Je suis de vostre Majesté

 

MADAME,

 

Tres-humble et Tres-obeissante servante

et subjecte.

GOURNAY.

 

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Égalité des Hommes et des Femmes.

 

La pluspart de ceux qui prennent la cause, des femmes, contre cette orgueilleuse preferance que les hommes s'attribuent, leur rendent le change entier: r'envoyans la preferance vers elles. Moy qui fuys toutes extremitez, je me contente de les esgaler aux hommes: la nature s'opposant pour ce regard autant à la superiorité qu'à l'inferiorité. Que dis-je, il ne suffit pas à quelques gens de leur preferer le sexe masculin, s'ils ne les confinoient encores d'un arrest irrefragable et necessaire à la quenoüille, ouy mesme à la quenoüille seule. Mais ce qui les peut consoler contre ce mespris, c'est qu'il ne se faict que par ceux d'entre les hommes ausquels elles voudroient moins ressembler: personnes à donner vraysemblance aux reproches qu'on pourroit vosmir sur le sexe féminin, s'ils en estoient, et qui sentent en leur cœur ne se pouvoir recommander que par le crédit de l'autre. D'autant qu'ils ont ouy trompetter par les rues, que les femmes manquent de dignité, manquent aussi de suffisance, voire du tempérament et des organes pour arriver à cette-cy, leur eloquence triomphe à prescher ces maximes: et tant plus opulemment, de ce que, dignité, suffisance, organes et tempérament sont beaux mots: n'ayans pas appris d'autre part, que la première qualité d'un mal habill'homme, c'est de cautionner les choses soubs la foy populaire et par ouyr dire. Voyez tels esprits comparer ces deux sexes: la plus haute suffisance à leur advis où les femmes puissent arriver, c'est de ressembler le commun des hommes: autant eslongnez d'imaginer, qu'une grande femme se peust dire grand homme, le sexe changé, que de consentir qu'un homme se peust eslever à l'estage d'un Dieu. Gens plus braves qu'Hercules vrayement, qui ne desfit que douze monstres en douze combats; tandis que d'une seule parolle ils desfont la moitié du Monde. Qui croira cependant, que ceux qui se veulent eslever et fortifier de la foiblesse d'autruy, se puissent eslever ou fortifier de leur propre force? Et le bon est, qu'ils pensent estre quittes de leur effronterie à vilipender ce sexe, usants d'une effronterie pareille à se loüer et se dorer eux mesmes, je dis par fois en particulier comme en general, voire à quelque tort que ce soit: comme si la vérité de leur vanterie recevoit mesure et qualité de son impudence. Et Dieu sçait si je congnois de ces joyeux vanteurs, et dont les vanteries sont tantost passées en proverbe, entre les plus eschauffez au mespris des femmes. Mais quoy, s'ils prennent droict d'estre galans et suffisans hommes, de ce qu'ils se declarent tels comme par Edict; pourquoy n'abestiront-ils les femmes par 1e contrepied d'un autre Edict? Et si je juge bien, soit de la dignité, soit de la capacité des dames, je ne pretends pas à cette heure de le prouver par raisons, puisque les opiniastres les pouroient debattre, ny par exemples, d'autant qu'ils sont trop communs; ains seulement par l'aucthorité de Dieu mesme, des arcsboutans de son Eglise et de ces grands hommes qui ont servy de lumière à l'Univers. Rengeons ces glorieux tesmoins en teste, et reservons Dieu, puis les Saincts Peres de son Eglise, au fonds, comme le tresor.

Platon à qui nul n'a débattu le tiltre de divin, et consequemment Socrates son interprete et Protecole en ses Escripts; (s'il n'est là mesme celuy de Socrates, son plus divin Précepteur) leur assignent mesmes droicts, facultez et functions, en leurs Republiques et par tout ailleurs. Les maintiennent, en outre, avoir surpassé maintefois tous les hommes de leur Patrie: comme en effect elles ont inventé partie des plus beaux arts, ont excellé, voire enseigné cathedralement et souverainement sur tous les hommes en toutes sortes de perfections et vertus, dans les plus fameuses villes antiques entre autres Alexandrie, premiere de l'Empire apres Rome . Dont il est arrivé que ces deux Philosophes, miracles de Nature, ont creu donner plus de lustre à des discours de grand poix, s'ils les prononçoient en leurs livres par la bouche de Diotime et d'Aspasie: Diotime que ce dernier ne craint point d'appeller sa maistresse et Preceptrice, en quelques unes des plus hautes sciences, luy Precepteur et maistre du genre humain. Ce que Theodoret releve si volontiers en l'Oraison de la Foy, ce me semble; qu'il paroist bien que l'opinion favorable au sexe luy estoit fort plausible. Après tous ces tesmoignages de Socrates, sur le faict des dames; on void assez que s'il lache quelque mot au Sympose de Xenophon contre leur prudence, à comparaison de celle des hommes, il les regarde selon l'ignorance et l'inexpérience où elles sont nourries, ou bien au pis aller en general, laissant lieu fréquent et spatieux aux exceptions: à quoy les deviseurs dont est question ne s'entendent point.

Que si les dames arrivent moins souvent que les hommes, aux degrez d'excellence, c'est merveille que le deffaut de bonne instruction, voire l'affluence de la mauvaise expresse et professoire ne face pis, les gardant d'y pouvoir arriver du tout. Se trouve til plus de difference des hommes à elles que d'elles à elles mesmes, selon l'institution qu'elles ont prinse, selon qu'elles sont eslevées en ville ou village, ou selon les Nations? Et pourquoy leur institution ou nourriture aux affaires et Lettres à l'egal des hommes, ne rempliroit elle ce vuide, qui paroist ordinairement entre les testes des mesmes hommes et les leurs: puis que la nourriture est de telle importance qu'un de ses membres seulement, c'est à dire le commerce du monde, abondant aux Françoises et aux Angloises, et manquant aux Italiennes, celles cy sont de gros en gros de si loing surpassées par celles là? Je dis de gros en gros, car en détail les dames d'Italie triumphent parfois: et nous en avons tiré deux Reynes à la prudence desquelles la France a trop d'obligation . Pourquoy vrayment la nourriture ne frapperoit elle ce coup, de remplir la distance qui se void entre les entendemens des hommes et des femmes; veu qu'en cet exemple icy le moins surmonte le plus, par l'assistance d'une seule de ses parcelles, je dis ce commerce et conversation: l'air des Italiennes estant plus subtil et propre à subtilizer les esprits, comme il paroist en ceux de leurs hommes, confrontez communement contre ceux là des François et des Anglois? Plutarque au Traicté des vertueux faicts des femmes maintient; que la vertu de l'homme et de la femme est mesme chose. Seneque d'autre part publie aux Consolations; qu'il faut croire que la Nature n'a point traicté les dames ingratement, ou restrainct et racourcy leurs vertus et leurs esprits, plus que les vertus et les esprits des hommes: mais qu'elle les a doüées de pareille vigueur et de pareille faculté à toute chose honeste et loüable. Voyons ce qu'en juge apres ces deux, le tiers chef du Triumvirat de la sagesse humaine et morale en ses Essais. Il luy semble, dit il, et si ne sçait pourquoy, qu'il se trouve rarement des femmes dignes de commander aux hommes. N'est ce pas les mettre en particulier à l'egale contrebalance des hommes, et confesser, que s'il ne les y met en general il craint d'avoir tort: bien qu'il peust excuser sa restrinction, sur la pauvre et disgraciée nourriture de ce sexe. N'oubliant pas au reste d'alleguer et relever en autre lieu de son mesme livre, cette authorité que Platon leur depart en sa Republique: et qu'Anthistenes nioit toute difference au talent et en la vertu des deux sexes. Quant au Philosophe Aristote, puisque remuant Ciel et terre, il n'a point contredit en gros, que je scache, l'opinion qui favorise les dames, il l'a confirmée: s'en rapportant, sans doubte, aux sentences de son pere et grand pere spirituels, Socrates et Platon, comme à chose constante et fixe soubs le credit de tels personnages: par la bouche desquels il faut advoüer que le genre humain tout entier, et la raison mesme, ont prononcé leur arrest. Est-il besoing d'alleguer infinis autres anciens et modernes de nom illustre , ou parmy ces derniers, Erasme, Politien, Agripa, ny cet honneste et pertinent Precepteur des courtizans: outre tant de fameux Poëtes si contrepoinctez tous ensemble aux mespriseurs du sexe feminin, et si partisans de ses advantages aptitude et disposition à tout office et tout exercice louable et digne? Les dames en verité se consolent que ces descrieurs de leur merite ne se peuvent prouver habiles gens, si tous ces esprits le sont: et qu'un homme fin ne dira pas, encores qu'il le creust, que le mérite et passedroit du sexe feminin tire court, pres celuy du masculin; jusques à ce que par arrest il ait faict declarer tous ceux là buffles, affin d'infirmer leur tesmoignage si contraire à tel decry. Et buffles faudroit il encores déclarer des Peuples entiers et des plus sublins, entre autres ceux de Smyrne en Tacitus: qui pour obtenir jadis à Rome presseance de noblesse sur leurs voisins, allegoient estre descendus, ou de Tantalus fils de Jupiter ou de Theseus petit fils de Neptune ou d'une Amazone, laquelle par ce moyen ils contrepesoient à ces Dieux. Pour le regard de la loy Salique, qui prive les femmes de la couronne, elle n'a lieu qu'en France. Et fut inventée au temps de Pharamond, pour la seulle consideration des guerres contre l'Empire duquel nos Pères secoüoient le joug: le sexe féminin estant vraysemblablement d'un corps moins propre aux armes, par la nécessité du port et nourriture des enfans. Il faut remarquer encores neantmoins, que les Pairs de France ayans esté créez en première intention comme une espece de personniers des Roys, ainsi que leur nom le declare: les dames Pairaisses de leur chef ont seance, privilege et voix deliberative par tout où les Pairs en ont et de mesme estendue. Comme aussi les Lacedemoniens ce brave et genereux Peuple, consultoit de toutes affaires privées et publiques avec ses femmes. Bien a servy cependant aux François, de trouver l'invention des Regentes, pour un equivalent des Roys ; car sans cela combien y a il que leur Estat fust par terre? Nous sçaurions bien dire aujourd'huy par espreuve, quelle necessité les minoritez des Roys ont de cette recepte. Les Germains ces belliqueux Peuples, dit Tacitus, qui apres plus de deux cens ans de guerre, furent plustost triumphéz que vaincus; portoient dot à leurs femmes, non au rebours. Ils avoient au surplus des Nations, qui n'estoient jamais regies [que] par ce sexe. Et quand Aenee présente à Didon le sceptre d'Ilione, les scoliastes disent, que cela provient, de ce que les dames filles aisnées, telle qu'estoit cette Princesse, regnoient anciennement aux maisons Royalles. Veult on deux plus beaux envers à la loy Salique, si deux envers elle peut souffrir? Si ne mesprisoient pas les femmes nos anciens Gaulois, ny les Carthaginois aussi; lorsqu'estans unis en l'armée d'Hanibal pour passer les Alpes, ils establirent les dames Gauloises arbitres de leurs differends. Et quand les hommes desroberoient à ce sexe en plusieurs lieux, part aux meilleurs advantages; l'inégalité des forces corporelles plus que des spirituelles, ou du merite, peut facilement estre cause du larrecin et de la souffrance: forces corporelles qui sont vertus si basses, que la beste en tient plus par dessus l'homme, que l'homme par dessus la femme. Et si ce mesme Historiographe Latin nous apprend, qu'où la force regne, l'equité, la probité, la modestie mesme, sont les attributs du vainqueur; s'estonnera-on, que la suffisance et les merites en general, soient ceux de nos hommes, privativement aux femmes.

Au surplus l'animal humain n'est homme ny femme, à le bien prendre, les sexes estants faicts non simplement, mais secundum quid, comme parle l'Eschole: c'est à dire pour la seule propagation. L'unique forme et difference de cet animal, ne consiste qu'en l'ame humaine. Et s'il est permis de rire en passant, le quolibet ne sera pas hors de saison, nous apprenant; qu'il n'est rien plus semblable au chat sur une fenestre, que la chatte. L'homme et la femme sont tellement uns, que si l'homme est plus que la femme, la femme est plus que l'homme. L'homme fut creé masle et femelle, dit l'Escriture, ne comptant ces deux que pour un. Dont Jesus-Christ est appellé fils de l'homme, bien qu'il ne le soit que de la femme. Ainsi parle apres le grand Sainct Basile: La vertu de l'homme et de la femme est mesme chose, puis que Dieu leur a decerné mesme creation et mesme honneur: masculum et fœmininam fecit eos. Or en ceux de qui la Nature est une et mesme, il faut que les actions aussi le soient, et que l'estime et loyer en suitte soient pareils, où les œuvres sont pareilles. Voila donc la deposition de de ce puissant pilier, et venerable tesmoing de l'Eglise, Il n'est pas mauvais de se souvenir sur ce poinct, que certains ergotistes anciens, ont passé jusques à cette niaise arrogance, de débattre au sexe feminin l'image de Dieu a difference de l'homme: laquelle image ils dévoient, selon ce calcul attacher à la barbe. Il failloit de plus et par consequent, desnier aux femmes l'image de l'homme, ne pouvant luy ressembler, sans qu'elles ressemblassent à celuy auquel il ressemble. Dieu mesme leur a departy les dons de Prophetie indifferamment avec les hommes, les ayant establies aussi pour Juges, instructrices et conductrices de son Peuple fidelle en paix et en guerre: et qui plus est, rendu triomphantes avec luy des hautes victoires, qu'elles ont aussi maintefois emportées et arborées en divers lieux du Monde: mais sur quelles gens, à vostre advis? Cyrus et Theseus: à ces deux on adjouste Hercules, lequel elles ont sinon vaincu, du moins bien battu. Aussi fut la cheute de Pentasilée, couronnement de la gloire d'Achilles: oyez Seneque et Ronsard parlans de luy.

 

L'Amazone il vainquit dernier effroy des Grecs.

Pentasilée il ma sur la poudre.

 

Ont elles au surplus, (ce mot par occasion) moins excellé de foy, qui comprend toutes les vertus principales, que de suffisance et de force magnanime et guerrière? Paterculus nous apprend, qu'aux proscription[s] Romaines, la fidelité des enfans fut nulle, des affranchis legere, des femmes tresgrande. Que si Sainct Paul, suyvant ma route des tesmoignages saincts, leur deffend le ministere et leur commande le silence en l'Eglise: il est evident que ce n'est point par aucun mespris: ouy bien seulement, de crainte qu'elles n'esmeuvent les tentations, par cette montre si claire et publique qu'il faudroit faire en ministrant et preschant, de ce qu'elles ont de grace et de beauté plus que les hommes. Je dis que l'exemption de mespris est evidente, puisque cet Apostre parle de Thesbé comme de sa coadjutrice en l'œuvre de nostre Seigneur, sans toucher le grand credit de Saincte Petronille vers sainct Pierre: et puis aussi que la Magdeleine est nommée en l'Eglise egale aux Apostres, par Apostolis. Voire que l'Eglise et eux-mesmes ont permis une exception de ceste reigle de silence pour elle, qui prescha trente ans en la Baume de Marseille au rapport de toute la Provence. Et si quelqu'un impugne ce tesmoignage de predications, on luy demandera que faisoient les Sibyles, sinon prescher l'Univers par divine inspiration, sur l'evenement futur de Jesus-Christ? Toutes les anciennes Nations concedoient la Prestrise aux femmes, indifferemment avec les hommes. Et les Chrestiens sont au moins forcez de consentir, qu'elles soyent capables d'appliquer le Sacrement de Baptesme: mais quelle faculté de distribuer les autres, leur peut estre justement deniée; si celle de distribuer cestuy-là, leur est justement accordé? De dire que la nécessité des petits enfans mourans, ait forcé les Peres anciens d'establir cet usage en despit d'eux: il est certain qu'ils n'auroient jamais creu que la necessité les peust dispenser de mal faire, jusques aux termes de permettre violer et diffamer l'application d'un Sacrement. Et partant concedans ceste faculté de distribution aux femmes, on void à clair qu'ils ne les ont interdites de distribuer les autres Sacremens, que pour maintenir tousjours plus entiere l'auctorité des hommes; soit pour estre de leux sexe, soit afin qu'à droit ou à tort, la paix fust plus asseurée entre les deux sexes, par la foiblesse et ravallement de l'un. Certes sainct Ierosme escrit sagement à nostre propos; qu'en matiere du service de Dieu, l'esprit et la doctrine doivent estre considerez, non le sexe. Sentence qu'on doit generaliser, pour permettre aux Dames à plus forte raison, toute action et science honneste: et cela suyvant aussi les intentions du mesme sainct, qui de sa part honnore et auctorise bien fort leur sexe. Davantage sainct Jean l'Aigle et le plus chery des Evangelistes, ne mesprisoit pas les femmes, non plus que sainct Pierre, sainct Paul et ces deux Peres, j'entends sainct Basile et sainct Ierosme; puis qu'il leur addresse ses Epistres particulierement: sans parler d'infinis autres Saincts ou Peres, qui font pareille addresse de leurs Escrits. Quand au faict de Iudith je n'en daignerois faire mention s'il estoit particulier, cela s'appelle dépendant du mouvement et volonté de son auctrice: non plus que je ne parle des autres de ce qualibre; bien qu'ils soient immenses en quantité, comme ils sont autant héroiques en qualité de toutes sortes, que ceux qui couronnent les plus illustres hommes. Ie n'enregistre point les faicts privez, de crainte qu'ils semblent, non advantages et dons du sexe, ains boüillons d'une vigueur privée et specialle. Mais celuy de Iudith merite place en ce lieu, parce qu'il est bien vray, que son dessein tombant au cœur d'une jeune dame, entre tant d'hommes lasches et faillis de cœur, à tel besoing, en si haulte et si difficile entreprise, et pour tel fruict, que le salut d'un Peuple et d'une Cité fidelle à Dieu: semble plustost estre une inspiration et prerogative divine vers les femmes, qu'un traict purement voluntaire. Comme aussi le semble estre celuy de la Pucelle d'Orleans, accompagné de mesmes circonstances environ, mais de plus ample et large utilité, s'estendant jusques au salut d'un grand Royaume et de son Prince.

 

Cette illustre Amazone instruicte aux soins de Mars,

Fauche les escadrons et brave les hazars:

Vestant le dur plastron sur sa ronde mammelle,

Dont le bouton pourpré de graces estincelle:

Pour couronner son chef de gloire et de lauriers,

Vierge elle ose affronter les plus fameux guerriers.

 

Adjoustons que la Magdelene est la seule ame, à qui le R?dempteur ait jamais prononcé ce mot, et promis cette auguste grace: En tous lieux où se preschera l'Evangile il sera parlé de toy. Jesus-Christ d'autrepart, declara sa tres heureuse et tres glorieuse resurrection aux dames les premieres, affin de les rendre, dit un venerable Pere ancien, Apostresses aux propres Apostres: cela comme lon sçait, avec mission expresse: Va, dit-il, à cette cy mesme, et recite aux Apostres et à Pierre ce que tu as veu. Sur quoy il faut notter, qu'il manifesta sa nouvelle naissance esgalement aux femmes qu'aux hommes, en la personne d'Anne fille de Phanuel, qui le recongneut en mesme instant, que le bon vieillard Sainct Simeon. Laquelle naissance, d'abondant, les Sybilles nommées, ont predite seules entre les Gentils, excellent privilege du sexe féminin. Quel honneur faict aux femmes aussi, ce songe survenu chez Pilate; s'addressant à l'une d'elles privativement à tous les hommes, et en telle et si haulte occasion. Et si les hommes se vantent, que Jesus-Christ soit nay de leur sexe, on respond, qu'il le failloit par necessaire bien sceance, ne se pouvant pas sans scandale, mesler jeune et à toutes les heures du jour et de la nuict parmy les presses, aux fins de convertir, secourir et sauver le genre humain, s'il eust esté du sexe des femmes: notamment en face de la malignité des Juifs. Que si quelqu'un au reste est si fade; d'imaginer masculin ou feminin en Dieu, bien que son nom semble sonner le masculin, ny consequemment besoin d'acception d'un sexe plustost que de l'autre, pour honnorer l'incarnation de son fils; cettuy cy monstre à plein jour, qu'il est aussi mauvais Philosophe que Theologien. D'ailleurs, l'advantage qu'ont les hommes par son incarnation en leur sexe; (s'ils en peuvent tirer un advantage, veu cette necessité remarquée) est compensé par sa conception tres precieuse au corps d'une femme, par l'entiere perfection de cette femme, unique à porter nom de parfaicte entre toutes les creatures purement humaines, depuis la cheute de nos premiers parens, et par son assumption unique en suject humain aussi. Finalement si l'Escripture a déclaré le mary, chef de la femme, la plus grande sottise que l'homme peust faire, c'est de prendre cela pour passedroict de dignité. Car veu les exemples, aucthoritez et raisons nottées en ce discours, par où l'egalité des graces et faveurs de Dieu vers les deux especes ou sexes est prouvée, voire leur unité mesme, et veu que Dieu prononce: Les deux ne seront qu'un: et prononce encores: L'homme quittera pere et mere pour suivre sa femme; il paroist que cette declaration n'est faicte que par le besoin expres de nourrir paix en mariage. Lequel besoin requeroit, sans doubte, qu'une des parties cedast à l'autre, et la prestance des forces du masle ne pouvoit pas souffrir que la soubmission veint de sa part. Et quand bien il seroit veritable, selon que quelques uns maintiennent, que cette soubmission fut imposée à la femme pour chastiement du peché de la pomme: cela encores est bien esloigné de conclure à la pretendue preferance de dignité en l'homme. Si l'on croioit que l'Escripture luy commendast de ceder à l'homme, comme indigne de le contrecarrer, voyez l'absurdité qui suivroit: la femme se treuveroit digne d'estre faicte à l'image du Créateur, de jouyr de la tressaincte Eucaristie, des mysteres de la Redemption, du Paradis et de la vision voire possession de Dieu, non pas des advantages et privileges de l'homme: seroit-ce pas declarer l'homme plus précieux et relevé que telles choses, et partant commettre le plus grief des blasphemes?

 

FIN.