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B  I  B  L  I  O  T  H  E  C  A    A  U  G  U  S  T  A  N  A
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
  Jean Racine
1639 - 1699

 
 
   
   



P h è d r e
[ e t   H i p p o l y t e ]


T r a g é d i e

A c t e   p r e m i e r


________________________________________


S c n e   p r e m i è r e .
Hippolyte, Théramène.


H i p p o l y t e .
Le dessein en est pris : je pars, cher Théramène,
Et quitte le séjour de l' aimable Trézène.
Dans le doute mortel dont je suis agité,
Je commence à rougir de mon oisiveté.
5
Depuis plus de six mois éloigné de mon Père,
J' ignore le destin d' une tête si chère ;
J' ignore jusqu' aux lieux qui le peuvent cacher.

T h é r a m è n e .
Et dans quels lieux, Seigneur, l' allez-vous donc chercher ?
Déjà, pour satisfaire à votre juste crainte,
10
J' ai couru les deux Mers que sépare Corinthe ;
J' ai demandé Thésée aux Peuples de ces bords
Où l' on voit l' Achéron se perdre chez les Morts ;
J' ai visité l' élide, et laissant le Ténare,
Passé jusqu' à la Mer; qui vit tomber Icare.
15
Sur quel espoir nouveau, dans quels heureux climats
Croyez-vous découvrir la trace de ses pas ?
Qui sait même, qui sait si le Roi votre Père
Veut que de son absence on sache le mystère ?
Et si lorsqu' avec vous nous tremblons pour ses jours,
20
Tranquille, et nous cachant de nouvelles amours,
Ce Héros n' attend point qu' une Amante abusée...

H i p p o l y t e .
Cher Théramène, arrête, et respecte Thésée.
De ses jeunes erreurs désormais revenu,
Par un indigne obstacle il n' est point retenu ;
25
Et fixant de ses voeux l' inconstance fatale,
Phèdre depuis longtemps ne craint plus de Rivale.
Enfin en le cherchant je suivrai mon devoir,
Et je fuirai ces lieux que je n' ose plus voir.

T h é r a m è n e .
Hé ! Depuis quand, Seigneur, craignez-vous la présence
30
De ces paisibles lieux, si chers à votre Enfance,
Et dont je vous ai vu préférer le séjour
Au tumulte pompeux d' Athène; de la Cour ?
Quel péril, ou plutôt quel chagrin vous en chasse ?

H i p p o l y t e .
Cet heureux temps n' est plus. Tout a changé de face
35
Depuis que sur ces bords les Dieux ont envoyé
La Fille de Minos et de Pasiphaé.

T h é r a m è n e .
J' entends. De vos douleurs la cause m' est connue;
Phèdre ici vous chagrine, et blesse votre vue.
Dangereuse marâtre, à peine elle vous vit,
40
Que votre exil d' abord signala son crédit.
Mais sa haine sur vous autrefois attachée,
Ou s' est évanouie, ou s' est bien relâchée.
Et d' ailleurs quels périls vous peut faire courir
Une femme mourante et qui cherche à mourir ?
45
Phèdre, atteinte d' un mal qu' elle s' obstine à taire,
Lasse enfin d' elle-même; et du jour qui l' éclaire,
Peut-elle contre vous former quelques desseins ?

H i p p o l y t e .
Sa vaine inimitié n' est pas ce que je crains.
Hippolyte en partant fuit une autre Ennemie:
50
Je fuis, je l' avoûrai, cette jeune Aricie,
Reste d' un sang fatal conjuré contre nous.

T h é r a m è n e .
Quoi Vous-même, Seigneur, la persécutez-vous ?
Jamais l' aimable Soeur des cruels Pallantides
Trempa-t-elle aux complots de ses Frères perfides ?
55
Et devez-vous haïr ses innocents appas ?

H i p p o l y t e .
Si je la haïssois, je ne la fuirois pas.

T h é r a m è n e .
Seigneur, m' est-il permis d' expliquer votre fuite ?
Pourriez-vous n' être plus ce superbe Hippolyte,
Implacable ennemi des amoureuses lois
60
Et d' un joug que Thésée a subi tant de fois ?
Vénus, par votre orgueil si longtemps méprisée,
Voudroit-elle à la fin justifier Thésée ?
Et vous mettant au rang du reste des mortels,
Vous a-t-elle forcé d' encenser ses autels ?
65
Aimeriez-vous, Seigneur ?

H i p p o l y t e .
Ami, qu' oses-tu dire ?
Toi, qui connois mon coeur depuis que je respire,
Des sentiments d' un coeur si fier, si dédaigneux,
Peux-tu me demander le désaveu honteux ?
C' est peu qu' avec son lait une Mère Amazone
70
M' ait fait sucer encor cet orgueil qui t' étonne.
Dans un âge plus mûr moi-même parvenu
Je me suis applaudi; quand je me suis connu.
Attaché près de moi par un zèle sincère
Tu me contois alors l' histoire de mon Père.
75
Tu sais combien mon âme, attentive à ta voix
S' échauffoit au récit de ses nobles exploits;
Quand tu me dépeignois ce Héros intrépide
Consolant les Mortels de l' absence d' Alcide ;
Les Monstres étouffés; et les brigands punis,
80
Procruste, Cercyon, et Scirron, et Sinnis,
Et les os dispersés du Géant d' Épidaure,
Et la Crète fumant du sang du Minotaure.
Mais quand tu récitois des faits moins glorieux,
Sa foi partout offerte et reçue en cent lieux ;
85
Hélène à ses parents dans Sparte dérobée,
Salamine témoin des pleurs de Péribée,
Tant d' autres, dont les noms lui sont même échappés,
Trop crédules esprits que sa flamme a trompés ;
Ariane aux rochers contant ses injustices,
90
Phèdre enlevée enfin sous de meilleurs auspices ;
Tu sais comme à regret écoutant ce discours,
Je te pressois souvent d' en abréger le cours,
Heureux ! si j' avois pu ravir à la Mémoire
Cette indigne moitié d' une si belle Histoire.
95
Et moi-même, à mon tour je me verrois lié ?
Et les Dieux jusque-là m' auroient humilié ?
Dans mes lâches soupirs d' autant plus méprisable,
Qu' un long amas d' honneurs rend Thésée excusable,
Qu' aucuns Monstres par moi domptés jusqu' aujourd' hui
100
Ne m' ont acquis le droit de faillir comme lui.
Quand même ma fierté pourroit s' être adoucie,
Aurois-je pour vainqueur dû choisir Aricie ?
Ne souviendroit-il plus à mes sens égarés
De l' obstacle éternel qui nous a séparés ?
105
Mon Père la réprouve, et par des lois sévères
Il défend de donner des Neveux à ses Frères :
D' une Tige coupable il craint un Rejeton.
Il veut avec leur Soeur ensevelir leur nom,
Et que jusqu' au tombeau soumise à sa tutelle
110
Jamais les feux d' Hymen ne s' allument pour elle.
Dois-je épouser ses droits contre un Père irrité ?
Donnerai-je l' exemple à la témérité ?
Et dans un fol amour ma jeunesse embarquée...

T h é r a m è n e .
Ah, Seigneur! Si votre heure est une fois marquée,
115
Le Ciel de nos raisons ne sait point s' informer.
Thésée ouvre vos yeux en voulant les fermer,
Et sa haine irritant une flamme rebelle,
Prête à son Ennemie une grâce nouvelle.
Enfin d' un chaste amour pourquoi vous effrayer ?
120
S' il a quelque douceur, n' osez-vous l' essayer ?
En croirez-vous toujours un farouche scrupule ?
Craint-on de s' égarer sur les traces d' Hercule ?
Quels courages Vénus n' a-t-elle pas domptés !
Vous-même où seriez-vous, vous qui la combattez,
125
Si toujours Antiope à ses lois opposée
D' une pudique ardeur n' eût brûlé pour Thésée ?
Mais que sert d' affecter un superbe discours ?
Avouez-le, tout change. Et depuis quelques jours
On vous voit moins souvent, orgueilleux, et sauvage,
130
Tantôt faire voler un char sur le rivage,
Tantôt, savant dans l' art par Neptune inventé,
Rendre docile au frein un Coursier indompté.
Les forêts de nos cris moins souvent retentissent.
Chargés d' un feu secret, vos yeux s' appesantissent.
135
Il n' en faut point douter, vous aimez, vous brûlez.
Vous périssez d' un mal que vous dissimulez.
La charmante Aricie a-t-elle su vous plaire ?

H i p p o l y t e .
Théramène, je pars, et vais chercher mon Père.

T h é r a m è n e .
Ne verrez-vous point Phèdre avant que de partir,
140
Seigneur ?

H i p p o l y t e .
C' est mon dessein, tu peux l' en avertir.
Voyons-la, puisque ainsi mon devoir me l' ordonne.
Mais quel nouveau malheur trouble sa chère Oenone ?


S c n e   I I .
Hippolyte, Oenone, Théramène.


O e n o n e .
Hélas, Seigneur! quel trouble au mien peut être égal ?
La Reine touche presque à son terme fatal.
145
En vain à l' observer jour et nuit je m' attache,
Elle meurt dans mes bras d' un mal qu' elle me cache.
Un désordre éternel règne dans son esprit.
Son chagrin inquiet l' arrache de son lit.
Elle veut voir le jour. Et sa douleur profonde
150
M' ordonne toutefois d' écarter tout le monde...
Elle vient.

H i p p o l y t e .
Il suffit, je la laisse en ces lieux,
Et ne lui montre point un visage odieux.


S c n e   I I I .
Phèdre, Oenone.


P h è d r e .
N' allons point plus avant. Demeurons, chère Oenone.
Je ne me soutiens plus. Ma force m' abandonne.
155
Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi,
Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi.
Hélas !
Elle s' assit.

O e n o n e .
Dieux tout-puissants ! que nos pleurs vous apaisent.

P h è d r e .
Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent !
Quelle importune main, en formant tous ces noeuds,
160
A pris soin sur mon front d' assembler mes cheveux ?
Tout m' afflige, et me nuit, et conspire à me nuire.

O e n o n e .
Comme on voit tous ses voeux l' un l' autre se détruire !
165
Vous-même, condamnant vos injustes desseins,
Tantôt à vous parer vous excitiez nos mains.
Vous-même, rappelant votre force première,
Vous vouliez vous montrer et revoir la lumière.
Vous la voyez, Madame, et prête à vous cacher,
vous haïssez le jour que vous veniez chercher ?

P h è d r e .
Noble et brillant Auteur d' une triste Famille,
170
Toi, dont ma Mère osoit se vanter d' être Fille,
Qui peut-être rougis du trouble où tu me vois,
Soleil, je te viens voir pour la dernière fois.

O e n o n e .
Quoi ? vous ne perdrez point cette cruelle envie ?
Vous verrai-je toujours, renonçant à la vie,
175
Faire de votre mort les funestes apprêts ?

P h è d r e .
Dieux ! Que ne suis-je assise à l' ombre des forêts !
Quand pourrai-je au travers d' une noble poussière
Suivre de l' oeil un char fuyant dans la carrière ?

O e n o n e .
Quoi, Madame ?

P h è d r e .
Insensée, où suis-je ? Et qu' ai-je dit ?
180
Où laissé-je égarer mes voeux et mon esprit ?
Je l' ai perdu. Les dieux m' en ont ravi l' usage.
Oenone la rougeur me couvre le visage,
Je te laisse trop voir mes honteuses douleurs,
Et mes yeux malgré moi se remplissent de pleurs.

O e n o n e .
185
Ah ! s' il vous faut rougir, rougissez d' un silence
Qui de vos maux encore aigrit la violence.
Rebelle à tous nos soins, sourde à tous nos dicours,
Voulez-vous sans pitié laisser finir vos jours ?
Quelle fureur les borne au milieu de leur course ?
190
Quel charme ou quel poison en a tari la source ?
Les ombres par trois fois ont obscurci les Cieux
Depuis que le sommeil n' est entré dans vos yeux,
Et le jour a trois fois chassé la nuit obscure,
Depuis que votre corps languit sans nourriture.
195
À quel affreux dessein vous laissez-vous tenter ?
De quel droit sur vous-même osez-vous attenter ?
Vous offensez les Dieux auteurs de votre vie.
Vous trahissez l' Époux à qui la foi vous lie,
Vous trahissez enfin vos Enfants malheureux,
200
Que vous précipitez sous un joug rigoureux.
Songez qu' un même jour leur ravira leur Mère,
Et rendra l' espérance au Fils de l' Étrangère,
À ce fier Ennemi de vous, de votre sang,
Ce Fils qu' une Amazone a porté dans son flanc,
205
Cet Hippolyte...

P h è d r e .
Ah, Dieux !

O e n o n e .
Ce reproche vous touche.

P h è d r e .
Malheureuse, quel nom est sorti de ta bouche ?

O e n o n e .
Hé bien, votre colère éclate avec raison.
J' aime à vous voir frémir à ce funeste nom.
Vivez donc. Que l' amour, le devoir vous excite.
210
Vivez, ne souffrez pas que le Fils d' une Scythe,
Accablant vos Enfants d' un empire odieux,
Commande au plus beau sang de la Grèce et des Dieux.
Mais ne différez point, chaque moment vous tue.
Réparez promptement votre force abattue,
215
Tandis que de vos jours prêts à se consumer
Le flambeau dure encore, et peut se rallumer.

P h è d r e .
J' en ai trop prolongé la coupable durée.

O e n o n e .
Quoi ? de quelques remords êtes-vous déchirée ?
Quel crime a pu produire un trouble si pressant ?
220
Vos mains n' ont point trempé dans le sang innocent ?

P h è d r e .
Grâces au Ciel, mes mains ne sont point criminelles.
Plût aux Dieux que mon coeur fût innocent comme elles !

O e n o n e .
Et quel affreux projet avez-vous enfanté
Dont votre coeur encor doive être épouvanté ?

P h è d r e .
225
Je t' en ai dit assez. Épargne-moi le reste.
Je meurs, pour ne point faire un aveu si funeste.

O e n o n e .
Mourez donc, et gardez un silence inhumain.
Mais pour fermer vos yeux cherchez une autre main.
Quoiqu' il vous reste à peine une foible lumière,
230
Mon âme chez les morts descendra la première.
Mille chemins ouverts y conduisent toujours,
Et ma juste douleur choisira les plus courts.
Cruelle, quand ma foi vous a-t-elle déçue ?
Songez-vous qu' en naissant mes bras vous ont reçue ?
235
Mon Pays, mes Enfants, pour vous j' ai tout quitté.
Réserviez-vous ce prix à ma fidélité ?

P h è d r e .
Quel fruit espères-tu de tant de violence ?
Tu frémiras d' horreur si je romps le silence.

O e n o n e .
Et que me direz-vous qui ne cède, grands Dieux !
240
À l' horreur de vous voir expirer à mes yeux ?

P h è d r e .
Quand tu sauras mon crime, et le sort qui m' accable,
Je n' en mourrai pas moins, j' en mourrai plus coupable.

O e n o n e .
Madame, au nom des pleurs que pour vous j' ai versés,
Par vos foibles genoux que je tiens embrassés,
245
Délivrez mon esprit de ce funeste doute.

P h è d r e .
Tu le veux. Lève-toi.

O e n o n e .
Parlez. Je vous écoute.

P h è d r e .
Ciel ! Que lui vais-je dire, et par où commencer ?

O e n o n e .
Par de vaines frayeurs cessez de m' offenser.

P h è d r e .
Ô haine de Vénus ! Ô fatale colère !
250
Dans quels égarements l' amour jeta ma Mère !

O e n o n e .
Oublions-les, Madame. Et qu' à tout l' avenir
Un silence éternel cache ce souvenir.

P h è d r e .
Ariane ma Soeur ! De quel amour blessée,
Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée !

O e n o n e .
255
Que faites-vous, Madame ? Et quel mortel ennui
Contre tout votre sang vous anime aujourd' hui ?

P h è d r e .
Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable
Je péris la dernière et la plus misérable.

O e n o n e .
Aimez-vous ?

P h è d r e .
De l' amour j' ai toutes les fureurs.

O e n o n e .
260
Pour qui ?

P h è d r e .
Tu vas ouïr le comble des horreurs.
J' aime... à ce nom fatal, je tremble, je frissonne.
J' aime...

O e n o n e .
Qui ?

P h è d r e .
Tu connois ce Fils de l' Amazone,
Ce Prince si longtemps par moi-même opprimé ?

O e n o n e .
Hippolyte ? Grands Dieux !

P h è d r e .
C' est toi qui l' as nommé.

O e n o n e .
265
Juste Ciel ! Tout mon sang dans mes veines se glace.
Ô désespoir ! Ô crime ! Ô déplorable Race !
Voyage infortuné ! Rivage malheureux,
Falloit-il approcher de tes bords dangereux ?

P h è d r e .
Mon mal vient de plus loin. À peine au Fils d' Égée
270
Sous les lois de l' Hymen je m' étois engagée,
Mon repos, mon bonheur sembloit être affermi ;
Athènes me montra mon superbe Ennemi.
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue.
Un trouble s' éleva dans mon âme éperdue.
275
Mes yeux ne voyoient plus, je ne pouvois parler,
Je sentis tout mon corps et transir et brûler.
Je reconnus Vénus, et ses feux redoutables,
D' un sang qu' elle poursuit tourments inévitables.
Par des voeux assidus je crus les détourner,
280
Je lui bâtis un Temple, et pris soin de l' orner.
De victimes moi-même à toute heure entourée,
Je cherchois dans leurs flancs ma raison égarée.
D' un incurable amour remèdes impuissants !
En vain sur les Autels ma main brûloit l' encens.
285
Quand ma bouche imploroit le nom de la Déesse,
J' adorois Hippolyte ; et le voyant sans cesse,
Même au pied des Autels que je faisois fumer,
J' offrois tout à ce Dieu, que je n' osois nommer.
Je l' évitois partout. Ô comble de misère !
290
Mes yeux le retrouvoient dans les traits de son Père.
Contre moi-même enfin j' osai me révolter.
J' excitai mon courage à le persécuter.
Pour bannir l' Ennemi dont j' étois idolâtre,
J' affectai les chagrins d' une injuste Marâtre ;
295
Je pressai son exil, et mes cris éternels
L' arrachèrent du sein et des bras paternels.
Je respirois, Oenone. Et depuis son absence,
Mes jours moins agités couloient dans l' innocence.
Soumise à mon Époux, et cachant mes ennuis,
300
De son fatal hymen je cultivois les fruits.
Vaines précautions ! Cruelle destinée !
Par mon Époux lui-même à Trézène amenée,
J' ai revu l' Ennemi que j' avois éloigné.
Ma blessure trop vive aussitôt a saigné.
305
Ce n' est plus une ardeur dans mes veines cachée.
C' est Vénus toute entière à sa proie attachée.
J' ai conçu pour mon crime une juste terreur ;
J' ai pris la vie en haine, et ma flamme en horreur.
Je voulois en mourant prendre soin de ma gloire,
310
Et dérober au jour une flamme si noire.
Je n' ai pu soutenir tes larmes, tes combats.
Je t' ai tout avoué ; je ne m' en repens pas,
Pourvu que de ma mort respectant les approches,
Tu ne m' affliges plus par d' injustes reproches,
315
Et que tes vains secours cessent de rappeler
Un reste de chaleur, tout prêt à s' exhaler.


S c n e   I V .
Phèdre, Oenone, Panope.


P a n o p e .
Je voudrois vous cacher une triste nouvelle,
Madame. Mais il faut que je vous la révèle.
La mort vous a ravi votre invincible Époux ;
320
Et ce malheur n' est plus ignoré que de vous.

O e n o n e .
Panope, que dis-tu ?

P a n o p e .
Que la Reine abusée
En vain demande au ciel le retour de Thésée ;
Et que par des Vaisseaux arrivés dans le Port
Hippolyte son Fils vient d' apprendre sa mort.

P h è d r e .
325
Ciel !

P a n o p e .
Pour le choix d' un Maître Athènes se partage.
Au Prince votre Fils l' un donne son suffrage,
Madame ; et de l' État l' autre oubliant les lois
Au Fils de l' Étrangère ose donner sa voix.
On dit même qu' au trône une brigue insolente
330
Veut placer Aricie, et le sang de Pallante.
J' ai cru de ce péril vous devoir avertir.
Déjà même Hippolyte est tout prêt à partir ;
Et l' on craint, s' il paroît dans ce nouvel orage,
Qu' il n' entraîne après lui tout un Peuple volage.

O e n o n e .
335
Panope, c' est assez. La Reine qui t' entend,
Ne négligera point cet avis important.


S c n e   V .
Phèdre, Oenone.


O e n o n e .
Madame, je cessois de vous presser de vivre.
Déjà même au tombeau je songeois à vous suivre.
Pour vous en détourner je n' avois plus de voix.
340
Mais ce nouveau malheur vous prescrit d' autres lois.
Votre fortune change et prend une autre face.
Le Roi n' est plus, Madame ; il faut prendre sa place.
Sa mort vous laisse un Fils à qui vous vous devez,
Esclave, s' il vous perd, et Roi, si vous vivez.
345
Sur qui dans son malheur voulez-vous qu' il s' appuie ?
Ses larmes n' auront plus de main qui les essuie.
Et ses cris innocents, portés jusques aux Dieux,
Iront contre sa Mère irriter ses Aïeux.
Vivez, vous n' avez plus de reproche à vous faire.
350
Votre flamme devient une flamme ordinaire.
Thésée en expirant vient de rompre les noeuds,
Qui faisoient tout le crime et l' horreur de vos feux.
Hippolyte pour vous devient moins redoutable,
Et vous pouvez le voir sans vous rendre coupable.
355
Peut-être convaincu de votre aversion,
Il va donner un Chef à la sédition.
Détrompez son erreur, fléchissez son courage.
Roi de ces bords heureux, Trézène est son partage.
Mais il sait que les lois donnent à votre Fils
360
Les superbes Remparts que Minerve a bâtis.
Vous avez l' un et l' autre une juste Ennemie.
Unissez-vous tous deux pour combattre Aricie.

P h è d r e .
Hé bien ! À tes conseils je me laisse entraîner.
Vivons, si vers la vie on peut me ramener,
365
Et si l' amour d' un Fils en ce moment funeste
De mes foibles esprits peut ranimer le reste.

Fin du premier Acte.

 
 
 
 
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