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B  I  B  L  I  O  T  H  E  C  A    A  U  G  U  S  T  A  N  A
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
  Jean Racine
1639 - 1699

 
 
   
   



P h è d r e
[ e t   H i p p o l y t e ]


A c t e   I I I

________________________________________


S c n e   p r e m i è r e .
Phèdre, Oenone.


P h è d r e .
Ah ! que l' on porte ailleurs les honneurs qu' on m' envoie.
Importune, peux-tu souhaiter qu' on me voie ?
De quoi viens-tu flatter mon esprit désolé ?
740
Cache-moi bien plutôt : je n' ai que trop parlé.
Mes fureurs au dehors ont osé se répandre.
J' ai dit ce que jamais on ne devoit entendre.
Ciel ! Comme il m' écoutoit ! Par combien de détours
L' insensible a longtemps éludé mes discours !
745
Comme il ne respiroit qu' une retraite prompte !
Et combien sa rougeur a redoublé ma honte !
Pourquoi détournois-tu mon funeste dessein ?
Hélas ! Quand son épée alloit chercher mon sein,
A-t-il pâli pour moi ? Me l' a-t-il arrachée ?
750
Il suffit que ma main l' ait une fois touchée,
Je l' ai rendue horrible à ses yeux inhumains.
Et ce fer malheureux profaneroit ses mains.

O e n o n e .
Ainsi, dans vos malheurs ne songeant qu' à vous plaindre,
Vous nourrissez un feu qu' il vous faudroit éteindre.
755
Ne vaudroit-il pas mieux, digne sang de Minos,
Dans de plus nobles soins chercher votre repos,
Contre un Ingrat qui plaît recourir à la fuite,
Régner, et de l' État embrasser la conduite !

P h è d r e .
Moi régner ! Moi ranger un État sous ma loi !
760
Quand ma foible raison ne règne plus sur moi,
Lorsque j' ai de mes sens abandonné l' empire,
Quand sous un joug honteux à peine je respire,
Quand je me meurs.

O e n o n e .
Fuyez.

P h è d r e .
Je ne le puis quitter.

O e n o n e .
Vous l' osâtes bannir, vous n' osez l' éviter.

P h è d r e .
765
Il n' est plus temps. Il sait mes ardeurs insensées.
De l' austère pudeur les bornes sont passées.
J' ai déclaré ma honte aux yeux de mon Vainqueur,
Et l' espoir, malgré moi s' est glissé dans mon coeur.
Toi-même rappelant ma force défaillante,
770
Et mon âme déjà sur mes lèvres errante,
Par tes conseils flatteurs tu m' as su ranimer.
Tu m' as fait entrevoir que je pouvois l' aimer.

O e n o n e .
Hélas ! de vos malheurs innocente ou coupable,
De quoi pour vous sauver n' étois-je point capable ?
775
Mais si jamais l' offense irrita vos esprits,
Pouvez-vous d' un superbe oublier les mépris ?
Avec quels yeux cruels sa rigueur obstinée
Vous laissoit à ses pieds peu s' en faut prosternée !
Que son farouche orgueil le rendoit odieux !
780
Que Phèdre en ce moment n' avoit-elle mes yeux ?

P h è d r e .
Oenone, il peut quitter cet orgueil qui te blesse.
Nourri dans les forêts, il en a la rudesse.
Hippolyte endurci par de sauvages lois
Entend parler d' amour pour la première fois.
785
Peut-être sa surprise a causé son silence,
Et nos plaintes peut-être ont trop de violence.

O e n o n e .
Songez qu' une barbare en son sein l' a formé.

P h è d r e .
Quoique Scythe et Barbare, elle a pourtant aimé.

O e n o n e .
Il a pour tout le sexe une haine fatale.

P h è d r e .
790
Je ne me verrai point préférer de rivale.
Enfin tous tes conseils ne sont plus de saison.
Sers ma fureur, Oenone, et non point ma raison.
Il oppose à l' amour un coeur inaccessible :
Cherchons pour l' attaquer quelque endroit plus sensible.
795
Les charmes d' un Empire ont paru le toucher.
Athènes l' attiroit, il n' a pu s' en cacher.
Déjà de ses vaisseaux la pointe étoit tournée,
Et la voile flottoit aux vents abandonnée.
Va trouver de ma part ce jeune ambitieux,
800
Oenone. Fais briller la couronne à ses yeux.
Qu' il mette sur son front le sacré diadème.
Je ne veux que l' honneur de l' attacher moi-même.
Cédons-lui ce pouvoir que je ne puis garder.
Il instruira mon Fils dans l' art de commander.
805
Peut-être il voudra bien lui tenir lieu de Père.
Je mets sous son pouvoir et le Fils et la Mère.
Pour le fléchir enfin tente tous les moyens.
Tes discours trouveront plus d' accès que les miens.
Presse, pleure, gémis ; plains-lui Phèdre mourante.
810
Ne rougis point de prendre une voix suppliante.
Je t' avoûrai de tout, je n' esPère qu' en toi.
Va, j' attends ton retour pour disposer de moi.


S c n e   I I .

P h è d r e ,  seule.
Ô toi! qui vois la honte où je suis descendue,
Implacable Vénus, suis-je assez confondue ?
815
Tu ne saurois plus loin pousser ta cruauté.
Ton triomphe est parfait, tous tes traits ont porté.
Cruelle, si tu veux une gloire nouvelle,
Attaque un Ennemi qui te soit plus rebelle.
Hippolyte te fuit ; et bravant ton courroux,
820
Jamais à tes Autels n' a fléchi les genoux.
Ton nom semble offenser ses superbes oreilles.
Déesse, venge-toi, nos causes sont pareilles.
Qu' il aime. Mais déjà tu reviens sur tes pas,
Oenone ? On me déteste, on ne t' écoute pas.


S c n e   I I I .
Phèdre, Oenone.


O e n o n e .
825
Il faut d' un vain amour étouffer la pensée,
Madame. Rappelez votre vertu passée.
Le roi, qu' on a cru mort, va paroître à vos yeux,
Thésée est arrivé. Thésée est en ces lieux.
Le Peuple, pour le voir, court et se précipite.
830
Je sortois par votre ordre, et cherchois Hippolyte,
Lorsque jusques au ciel mille cris élancés...

P h è d r e .
Mon Époux est vivant, Oenone, c' est assez.
J' ai fait l' indigne aveu d' un amour qui l' outrage.
Il vit. Je ne veux pas en savoir davantage.

O e n o n e .
835
Quoi ?

P h è d r e .
Je te l' ai prédit, mais tu n' as pas voulu.
Sur mes justes remords tes pleurs ont prévalu.
Je mourois ce matin digne d' être pleurée.
J' ai suivi tes conseils, je meurs déshonorée.

O e n o n e .
Vous mourez ?

P h è d r e .
Juste Ciel ! Qu' ai-je fait aujourd' hui !
840
Mon Époux va paroître, et son Fils avec lui.
Je verrai le témoin de ma flamme adultère
Observer de quel front j' ose aborder son Père,
Le coeur gros de soupirs, qu' il n' a point écoutés,
L' oeil humide de pleurs, par l' ingrat rebutés.
845
Penses-tu que sensible à l' honneur de Thésée,
Il lui cache l' ardeur dont je suis embrasée ?
Laissera-t-il trahir et son Père et son Roi ?
Pourra-t-il contenir l' horreur qu' il a pour moi ?
Il se tairoit en vain. Je sais mes perfidies,
850
Oenone, et ne suis point de ces Femmes hardies,
Qui goûtant dans le crime une tranquille paix
Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.
Je connois mes fureurs, je les rappelle toutes.
Il me semble déjà que ces murs, que ces voûtes
855
Vont prendre la parole, et prêts à m' accuser
Attendent mon Époux pour le désabuser.
Mourons. De tant d' horreurs qu' un trépas me délivre.
Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre ?
La mort aux malheureux ne cause point d' effroi.
860
Je ne crains que le nom que je laisse après moi.
Pour mes tristes Enfants quel affreux héritage !
Le sang de Jupiter doit enfler leur courage.
Mais quelque juste orgueil qu' inspire un sang si beau,
Le crime d' une Mère est un pesant fardeau.
865
Je tremble qu' un discours, hélas ! Trop véritable,
Un jour ne leur reproche une Mère coupable.
Je tremble qu' opprimés de ce poids odieux
L' un ni l' autre jamais n' ose lever les yeux.

O e n o n e .
Il n' en faut point douter, je les plains l' un et l' autre.
870
Jamais crainte ne fut plus juste que la vôtre.
Mais à de tels affronts pourquoi les exposer ?
Pourquoi contre vous-même allez-vous déposer ?
C' en est fait. On dira que Phèdre, trop coupable
De son Époux trahi fuit l' aspect redoutable.
875
Hippolyte est heureux qu' aux dépens de vos jours
Vous-même en expirant appuyez ses discours.
À votre Accusateur que pourrai-je répondre ?
Je serai devant lui trop facile à confondre.
De son triomphe affreux je le verrai jouir,
880
Et conter votre honte à qui voudra l' ouïr.
Ah ! que plutôt du Ciel la flamme me dévore !
Mais ne me trompez point, vous est-il cher encore ?
De quel oeil voyez-vous ce Prince audacieux ?

P h è d r e .
Je le vois comme un Monstre effroyable à mes yeux.

O e n o n e .
885
Pourquoi donc lui céder une victoire entière ?
Vous le craignez. Osez l' accuser la première
Du crime dont il peut vous charger aujourd' hui.
Qui vous démentira ? Tout parle contre lui :
Son épée en vos mains heureusement laissée,
890
Votre trouble présent, votre douleur passée,
Son Père par vos cris dès longtemps prévenu,
Et déjà son exil par vous-même obtenu.

P h è d r e .
Moi, que j' ose opprimer et noircir l' innocence ?

O e n o n e .
Mon zèle n' a besoin que de votre silence.
895
Tremblante comme vous, j' en sens quelque remords.
Vous me verriez plus prompte affronter mille morts.
Mais puisque je vous perds sans ce triste remède,
Votre vie est pour moi d' un prix à qui tout cède.
Je parlerai. Thésée, aigri par mes avis
900
Bornera sa vengeance à l' exil de son Fils.
Un Père en punissant, Madame, est toujours Père :
Un supplice léger suffit à sa colère.
Mais le sang innocent dût-il être versé,
Que ne demande point votre honneur menacé ?
905
C' est un trésor trop cher pour oser le commettre.
Quelque loi qu' il vous dicte, il faut vous y soumettre,
Madame ; et pour sauver notre Honneur combattu,
Il faut immoler tout, et même la Vertu.
On vient ; je vois Thésée.

P h è d r e .
Ah ! je vois Hippolyte.
910
Dans ses yeux insolents je vois ma perte écrite.
Fais ce que tu voudras, je m' abandonne à toi.
Dans le trouble où je suis, je ne puis rien pour moi.


S c n e   I V .
Thésée, Hippolyte, Phèdre,
Oenone, Théramène.


T h é s é e .
La fortune à mes voeux cesse d' être opposée,
Madame ; et dans vos bras met...

P h è d r e .
Arrêtez, Thésée,
915
Et ne profanez point des transports si charmants.
Je ne mérite plus ces doux empressements.
Vous êtes offensé. La fortune jalouse
N' a pas en votre absence épargné votre Épouse.
Indigne de vous plaire et de vous approcher,
920
Je ne dois désormais songer qu' à me cacher.


S c n e   V .
Thésée, Hippolyte, Théramène.


T h é s é e .
Quel est l' étrange accueil qu' on fait à votre Père,
Mon Fils ?

H i p p o l y t e .
Phèdre peut seule expliquer ce mystère.
Mais si mes voeux ardents vous peuvent émouvoir,
Permettez-moi, Seigneur, de ne la plus revoir.
925
Souffrez que pour jamais le tremblant Hippolyte
Disparoisse des lieux que votre Épouse habite.

T h é s é e .
Vous, mon Fils, me quitter ?

H i p p o l y t e .
Je ne la cherchois pas,
C' est vous qui sur ces bords conduisîtes ses pas.
Vous daignâtes, Seigneur, aux rives de Trézène
930
Confier en partant Aricie et la Reine.
Je fus même chargé du soin de les garder.
Mais quels soins désormais peuvent me retarder ?
Assez dans les forêts mon oisive jeunesse
Sur de vils ennemis a montré son adresse.
935
Ne pourrai-je, en fuyant un indigne repos,
D' un sang plus glorieux teindre mes javelots ?
Vous n' aviez pas encore atteint l' âge où je touche,
Déjà plus d' un Tyran, plus d' un Monstre farouche
Avoit de votre bras senti la pesanteur.
940
Déjà, de l' Insolence heureux persécuteur,
Vous aviez des deux Mers assuré les rivages.
Le libre voyageur ne craignoit plus d' outrages ;
Hercule respirant sur le bruit de vos coups
Déjà de son travail se reposoit sur vous.
945
Et moi, Fils inconnu d' un si glorieux Père,
Je suis même encor loin des traces de ma Mère.
Souffrez que mon courage ose enfin s' occuper.
Souffrez, si quelque Monstre a pu vous échapper,
Que j' apporte à vos pieds sa dépouille honorable;
950
Ou que d' un beau trépas la mémoire durable,
Éternisant des jours si noblement finis,
Prouve à tout l' Avenir que j' étois votre Fils.

T h é s é e .
Que vois-je ? Quelle horreur dans ces lieux répandue
Fait fuir devant mes yeux ma famille éperdue ?
955
Si je reviens si craint et si peu desiré,
Ô Ciel, de ma prison pourquoi m' as-tu tiré ?
Je n' avois qu' un Ami. Son imprudente flamme
Du Tyran de l' Épire alloit ravir la Femme.
Je servois à regret ses desseins amoureux.
960
Mais le sort irrité nous aveugloit tous deux.
Le Tyran m' a surpris sans défense et sans armes.
J' ai vu Pirithoüs, triste objet de mes larmes,
Livré par ce Barbare à des monstres cruels,
Qu' il nourrissoit du sang des malheureux mortels.
965
Moi-même, il m' enferma dans des Cavernes sombres,
Lieux profonds, et voisins de l' Empire des Ombres.
Les Dieux après six mois, enfin m' ont regardé.
J' ai su tromper les yeux de qui j' étois gardé.
D' un perfide Ennemi j' ai purgé la Nature.
970
À ses monstres lui-même a servi de pâture.
Et lorsque avec transport je pense m' approcher
De tout ce que les Dieux m' ont laissé de plus cher ;
Que dis-je ? Quand mon âme, à soi-même rendue
Vient se rassasier d' une si chère vue ;
975
Je n' ai pour tout accueil que des frémissements :
Tout fuit, tout se refuse à mes embrassements.
Et moi-même, éprouvant la terreur que j' inspire,
Je voudrois être encor dans les prisons d' Épire.
Parlez. Phèdre se plaint que je suis outragé.
980
Qui m' a trahi ? Pourquoi ne suis-je pas vengé ?
La Grèce, à qui mon bras fut tant de fois utile,
A-t-elle au Criminel accordé quelque asile ?
Vous ne répondez point. Mon Fils, mon propre Fils
Est-il d' intelligence avec mes Ennemis ?
985
Entrons. C' est trop garder un doute qui m' accable.
Connoissons à la fois le crime et le coupable.
Que Phèdre explique enfin le trouble où je la voi.


S c n e   V I .
Hippolyte, Théramène.


H i p p o l y t e .
Où tendoit ce discours qui m' a glacé d' effroi ?
Phèdre toujours en proie à sa fureur extrême
990
Veut-elle s' accuser et se perdre elle-même ?
Dieux ! que dira le Roi ? Quel funeste poison
L' amour a répandu sur toute sa Maison !
Moi-même, plein d' un feu que sa haine réprouve,
Quel il m' a vu jadis, et quel il me retrouve !
995
De noirs pressentiments viennent m' épouvanter.
Mais l' Innocence enfin n' a rien à redouter.
Allons, cherchons ailleurs par quelle heureuse adresse
Je pourrai de mon Père émouvoir la tendresse,
Et lui dire un amour qu' il peut vouloir troubler,
1000
Mais que tout son pouvoir ne sauroit ébranler.

Fin du troisième Acte.

 
 
 
 
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