B  I  B  L  I  O  T  H  E  C  A    A  U  G  U  S  T  A  N  A
           
  Voltaire
1694 - 1778
     
   



P o è m e   s u r  
l e   d é s a s t r e   d e   L i s b o n n e


Texte:
Bibliothèque Nationale de France (BNF)
Reproduction de l'édition de Paris: [s.n.], 1756


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Poëme sur la destruction de Lisbonne,
ou examen de cet axiome, tout est bien.


Ô malheureux mortels! Ô terre déplorable!
Ô de tous les fléaux, assemblage effroyable!
D' inutiles douleurs, éternel entretien...
philosophes trompés, qui criez, tout est bien ,
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accourez: contemples ces ruines affreuses,
ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses.
Ces femmes, ces enfans, l' un sur l' autre entassés
sous ces marbres rompus, ces membres dispersés;
cent mille infortunés que la terre dévore,
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qui sanglans, déchirés, et palpitans encore,
enterrés sous leurs toîts, terminent sans secours
dans l' horreur des tourmens leurs lamentables jours.
Aux cris demi formés de leurs voix expirantes,
au spectacle effrayant de leurs cendres fumantes,
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direz-vous, ce sont-là les salutaires loix,
d' un être bienfaisant qui fit tout par son choix?
Direz-vous en voyant ces amas de victimes,
Dieu s' est vangé: leur mort est le prix de leurs crimes?
Quels crimes? Quelle faute ont commis ces enfans
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sur le sein maternel écrasés et sanglans?
Lisbonne qui n' est plus, eut-elle plus de vices
que Londres et que Paris plongés dans les délices?
Lisbonne est abîmée, et l' on danse à Paris.
Tranquilles raisonneurs, intrépides esprits,
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si sur vous votre ville eut été renversée,
on vous entendrait dire en changeant de pensée,
en pleurant vos enfans, et vos femmes, et vous,
le bien fut pour Dieu seul, et le mal fut pour nous.
Quand la terre où je suis, porte sur des abîmes,
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ma plainte est innocente, et mes cris légitimes:
je suis environné des cruautés du sort,
des fureurs des mèchans, des piéges de la mort;
de tous les élemens j' éprouve les atteintes:
compagnons de mes maux, permettez-moi les plaintes.
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C' est l' orgueil, dites-vous, l' orgueil séditieux,
qui prétend qu' étant mal, je pouvais être mieux.
Allez, interrogez les rivages du Tage,
fouillez dans les débris de ce sanglant ravage,
demandez aux mourans, dans ce séjour d' effroi,
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si c' est l' orgueil qui crie, ô Dieu, secourez-moi.
Ô ciel, ayez pitié de l' humaine misére.
Tout est bien, dites-vous, et tout est nécessaire;
quoi l' univers entier sans ce gouffre infernal,
sans engloutir Lisbonne eut-il été plus mal?
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Êtes-vous assurés que la cause éternelle
qui sçait tout, qui fait tout, qui créa tout pour elle,
ne pouvait nous jetter dans ces tristes climats
sans former des volcans allumés sous nos pas?
Je désire humblement sans offenser mon maître,
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que ce gouffre enflammé de souffre et de salpêtre,
eut pû s' être formé dans le fond des déserts;
je respecte mon dieu, mais j' aime l' univers.
Quand l' homme ose gémir d' un fléau si terrible,
il n' est point orgueilleux, hélas! Il est sensible.
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Qu' on ne présente plus à mon coeur agité
ces immuables loix de la nécessité;
cette chaîne des corps, des esprits, et des mondes.
Ô rêves de sçavans! Ô chimères profondes!
Si l' éternelle loi qui meut les élémens
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fait tomber les rochers sous les efforts des vents,
si les chênes touffus, par la foudre s' embrasent,
ils ne ressentent point le coup qui les écrasent:
mais je vis, mais je sens, mais mon coeur opprimé,
demande le bien être au dieu qui l' a formé;
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des sens qu' il me donna je cherche un libre usage.
D' où vient que l' ouvrier déchire son ouvrage?
Le vase, on le sçait bien, ne dit point au potier,
pourquoi suis-je si vil, si faible, si grossier?
Il n' a point la parole, il n' a point la pensée:
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cette urne en se formant, qui tombe fracassée,
de la main du potier ne reçut point un coeur,
qui désirât les biens, et sentît son malheur.
Ce malheur, dites-vous, est le bien d' un autre être...
de mon corps tout sanglant mille insectes vont naître.
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Quand la mort met le comble aux maux que j' ai soufferts,
le beau soulagement d' être mangé des vers!
Tristes calculateurs des miséres humaines,
ne me consolez point, vous aigrissez mes peines;
et je ne vois en vous que l' effort impuissant,
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d' un fier infortuné qui feint d' être content,
je ne suis du grand tout, qu' une faible partie.
Oui, mais les animaux condamnés à la vie,
tous les êtres sentans, nés sous la même loi,
vivent dans la douleur, et meurent comme moi.
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Le vautour acharné sur sa timide proie,
de ses membres sanglans se repait avec joie,
tout semble bien pour lui; mais bientôt à son tour,
une aigle au bec tranchant dévoré le vautour.
L' homme d' un plomb mortel, atteint cette aigle altiére,
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et l' homme aux champs de mars couché sur la poussiére,
sanglant, percé de coups, sur un tas de mourans,
sert d' aliment affreux, aux oiseaux dévorans.
Ainsi du monde entier, tous les membres gémissent,
nés tous pour les tourmens, l' un par l' autre ils périssent.
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Et vous composerez dans ce cahos fatal,
des malheurs de chaque être, un bonheur général.
Quel bonheur! ô mortel! Et faible et misérable,
vous criez tout est bien, d' une voix lamentable:
l' univers vous dément, et votre propre coeur,
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cent fois de votre esprit a réfuté l' erreur.
Élémens, animaux, humains, tout est en guerre;
il le faut avouer, le mal est sur la terre;
son principe secret ne nous est point connu,
d' un être bienfaisant le mal est-il venu?
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Est-ce le noir Tiphon, le barbare Arimane,
dont la loi tyrannique à souffrir nous condamne?
Mon esprit n' admet point ces monstres odieux,
dont le monde en tremblant fit autrefois des dieux.
Mais comment concevoir, un dieu la bonté même,
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un dieu qui nous forma, qui nous chérit, qu' on aime,
et qui brise à son gré l' ouvrage de ses mains!
Ô qui pourra fixer mes esprits incertains!
Mon oeil épouvanté sonde envain ces abîmes,
je vois autour de moi les malheurs et les crimes.
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Je me tourne vers vous, célestes vérités,
les ténébres du monde offusquent vos clartés:
un dieu vint consoler notre race affligée,
il visita la terre, et ne l' a point changée.
Un sophiste arrogant, nous dit qu' il ne l' a pû;
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il le pouvoit, dit l' autre, et ne l' a point voulu.
Il le voudra, sans doute, et tandis qu' on raisonne,
des foudres souterrains engloutissent Lisbonne,
et de trente cités dispersent les débris,
des bords sanglans du Tage, à la mer de Cadis.
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Ou l' homme est né coupable, et Dieu punit sa race,
ou ce maître absolu de l' être et de l' espace;
sans courroux, sans pitié, tranquille, indifférent,
de ses premiers décrets suit l' éternel torrent;
ou la matiére informe à son maître rebelle,
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porte en soi des défauts nécessaires comme elle;
ou bien Dieu nous éprouve, et ce séjour mortel
n' est qu' un passage étroit vers un monde éternel.
Nous essuyons ici des douleurs passagéres;
le trépas est un bien qui finit nos miséres;
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mais quand nous sortirons de ce passage affreux,
qui de nous prétendra mériter d' être heureux?
Quelque parti qu' on prenne, on doit frémir, sans doute,
il n' est rien qu' on connaisse, et rien qu' on ne redoute.
La nature est muette, on l' interroge envain:
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on a besoin d' un dieu qui parle au genre humain;
il n' appartient qu' à lui d' expliquer son ouvrage,
de consoler le foible, et d' éclairer le sage;
l' homme au doute, à l' erreur, abandonné sans lui,
cherche envain des roseaux qui lui servent d' appui.
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Léibnitz ne m' apprend point par quels noeuds invisibles,
dans le mieux ordonné des univers possibles,
un désordre éternel, un cahos de malheurs,
mêle à nos vains plaisirs, de réelles douleurs:
ni pourquoi l' innocent, ainsi que le coupable,
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subit également ce mal inévitable.
Je ne conçois pas plus, comment tout serait bien:
je suis comme un docteur, hélas! Je ne sçais rien.
Platon dit qu' autrefois l' homme avoit eû des aîles,
un corps impénétrable aux atteintes mortelles;
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la douleur, le trépas, n' approchaient point de lui,
de cet état brillant, qu' il différe aujourd' hui!
Il rampe, il souffle, il meurt, tout ce qui naît expire.
De la destruction, la nature est l' empire.
Un faible composé de nerfs et d' ossemens,
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ne peut être insensible au choc des élemens;
ce mêlange de sang, de liqueur, et de poudre,
puisqu' il fut assemblé, fut fait pour se dissoudre;
et le sentiment prompt de ses nerfs délicats,
fut soumis aux douleurs, ministres du trépas.
165
C' est-là ce que m' apprend la voix de la nature.
J' abandonne Platon, je rejette Épicure;
Bayle en sçait plus qu' eux tous: je vais le consulter:
la balance à la main, Bayle enseigne à douter;
assez sage, assez grand, pour être sans systême,
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il les a tous détruit, et se combat lui-même.
L' homme étranger à soi, de l' homme est ignoré,
qui suis-je? Où suis-je? Où vais-je? Et d' où suis-je tire?
Atômes tourmentés sur ces amas de boüe,
que la mort engloutit, et dont le sort se joüe;
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mais atômes pensans, atômes dont les yeux,
guidés par la pensée ont mesuré les cieux:
au sein de l' infini, nous élançons notre être,
sans pouvoir un moment nous voir et nous connaître.
Je sçais que dans nos jours consacrés aux douleurs,
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par la main du plaisir nous essuyons des pleurs;
mais le plaisir s' envole et passe comme une ombre,
nos chagrins, nos regrets, nos pertes sont sans nombre;
le passé n' est pour nous qu' un triste souvenir,
le présent est affreux s' il n' est point d' avenir;
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si la nuit du tombeau détruit l' être qui pense.
Un jour tout sera bien. Voilà notre espérance.
Tout est bien aujourd' hui. Voilà l' illusion.
Les sages me trompoient, et Dieu seul a raison.
Humble dans mes soupirs, soumis dans ma souffrance,
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je n' interroge point la suprême puissance.
Sur un ton moins lugubre on me vit autrefois
chanter des vains plaisirs les séduisantes loix.
Instruit par les douleurs, instruit par la vieillesse,
des malheureux humains déplorant la foiblesse,
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mon coeur compatissant gémit sans murmurer,
sans accuser le dieu que je dois implorer.
Que faut-il! Ô mortels! Mortels il faut souffrir,
se soumettre en silence, adorer, et mourir.