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B  I  B  L  I  O  T  H  E  C  A    A  U  G  U  S  T  A  N  A

 

 

 

 
Pierre Jean de Béranger
Chansons 1815 - 1829
 


 






 




C h a n s o n s
1 8 1 5 - 1 8 2 9
T o m e  I

P a g e  1

______________________

 
PREFACE
(Novembre 1815)

Pourquoi les libraires ne cessent-ils de vouloir des préfaces, et pourquoi les lecteurs ont-ils cessé de les lire? On agite tous les jours, dans de graves assemblées, une foule de questions bien moins importantes que celle-ci, et je me propose de la résoudre dans un ouvrage en 3 volumes in-8, qui, si l'on en permet la publication, pourra amener la réforme de plusieurs abus très dangereux. Forcé en attendant de me conformer à l'usage, je me creusais la tête depuis un mois pour trouver le moyen de dire au public, qui ne s'en soucie guère, qu'ayant fait des chansons je prends le parti de les faire imprimer. Le bourgeois-gentilhomme, embrouillant son compliment à la belle comtesse, est moins embarrassé que je ne l'étais. J'appelais mes amis à mon aide; et l'un d'eux profond érudit, vint il y a quelques jours m'offrir, pour mettre en tête de mon recueil, une dissertation qu'il trouve excellente, et dans laquelle il prouve que les flonflons, les fariradondé, les tourelouribo, et tant d'autres refrains qui ont eu le privilège de charmer nos pères, dérivent du grec et de l'hébreu. Quoique je sois ignorant comme un chansonnier, j'aime beaucoup les traits d'érudition. Enchanté de cette dissertation, je me préparais à en faire mon profit, ou plutôt celui du libraire, lorsqu'un autre de mes amis, car j'ai beaucoup d'amis (c'est ce qu'il est bon de consigner ici, attendu que les journaux pourront faire croire le contraire); lorsque, dis-je, un de mes amis, homme de plaisir et de bon sens, m'apporta d'un air empressé un chiffon de papier trouvé dans le fond d'un vieux secrétaire. C'est de l'écriture de Collé! Me dit-il du plus loin qu'il m'aperçut. «J'ai confronté ce fragment avec le manuscrit des mémoires du premier de nos chansonniers, et je vous en garantis l'authenticité. Vous verrez en lisant pourquoi il n'a pas trouvé place dans ces mémoires, qui ne contiennent pas toujours des choses aussi raisonnables.» je ne me le fis pas dire deux fois; et je lus avec la plus grande attention ce morceau, dont le fond des idées me séduisit tellement que d'abord je ne m'aperçus pas que le style pouvait faire douter un peu que Collé en fût l'auteur. Malgré toutes les observations de mon ami le savant, qui tenait à ce que j'adoptasse sa dissertation, je fis sur-le-champ le projet de me servir pour ma préface de ce legs que le hasard me procurait dans l'héritage d'un homme qui n'a laissé que des collatéraux. Ceux qui trouveront ce petit dialogue indigne de Collé pourront s'en prendre à l'ami qui me l'a fourni, et qui m'a assuré devoir en déposer le manuscrit chez un notaire, pour le soumettre à la confrontation des incrédules. Ces précautions prises, je le transcris ici en toute sûreté de conscience.
 

CONVERSATION
CENSEUR  ET  MOI

(15 janvier 1768)

Je prends la liberté de substituer le nom de Collé au moi qui se trouve dans tout le dialogue.

Le Censeur.
Voici, monsieur, mon approbation pour votre théâtre de société. Il contient des ouvrages charmants.

Collé.
Et mes chansons, monsieur, mes chansons, comment les avez-vous traitées?

Le Censeur.
Vous me trouverez sévère. Mais je ne puis vous dissimuler que le choix ne m'en paraît pas sagement fait.

Collé.
Connaîtriez-vous quelque bonne chanson que j'aurais omise?

Le Censeur.
J'ai été au contraire forcé d'indiquer la suppression d'un grand nombre.

Collé, feuilletant son manuscrit.
Quoi, monsieur! Vous exigez que je retranche...

(ici le papier endommagé ne permet que de deviner le titre des chansons supprimées par le censeur.)

Le Censeur.
Vous n'avez pas dû penser que cela passerait à la censure.

Collé.
Elles ont bien passé ailleurs.

Le Censeur.
Raison de plus.

Collé.
Pardonnez; je ne connaissais pas bien encore les raisons d'un censeur.

Le Censeur.
Examinons avec sang-froid les deux genres de chansons qui m'ont contraint à la sévérité. D'abord pourquoi, dans des vaudevilles, mêlez-vous toujours quelques traits de satire relatifs aux circonstances?

Collé.
Que ne me demandez-vous plutôt pourquoi je fais des vaudevilles? La chanson est essentiellement du parti de l'opposition. D'ailleurs, en frondant quelques abus qui n'en seront pas moins éternels, en ridiculisant quelques personnages à qui l'on pourrait souhaiter de n'être que ridicules, ai-je insulté jamais à ce qui a droit au respect de tous? Le respect pour le souverain paraît-il me coûter?

Le Censeur.
Mais les ministres, monsieur, les ministres! Si à Naples l'on peut sans danger offenser la divinité, il n'y fait pas bon pour ceux qui parlent mal de saint Janvier.

Collé.
Je le conçois: à Naples saint Janvier passe pour faire des miracles.

Le Censeur.
Vous y seriez aussi incrédule qu'à Paris.

Collé.
Dites aussi clairvoyant.

Le Censeur.
Tant pis pour vous, monsieur. Au fait, de quoi se mêlent les faiseurs de chansons? Vous en pouvez convenir avec moins de peine qu'un autre: les chansonniers sont en littérature ce que les ménétriers sont en musique.

Collé.
Je l'ai dit cent fois avant vous. Mais convenez à votre tour qu'il en est quelques uns qui ne jouent pas du violon pour tout le monde. Plusieurs ne seraient pas indignes de faire partie de la musique dont le grand Condé se servait pour ouvrir la tranchée, et tous deviennent utiles lorsqu'il s'agit de faire célébrer au peuple des triomphes dont sans eux fort souvent il ne sentirait que le poids.

Le Censeur.
Je n'ai point oublié la jolie chanson du Port-Mahon. Monsieur Collé, ce n'est pas à vous qu'on reprochera l'anglomanie. Mais cela ne suffit pas. Pourquoi, par exemple, vous être fait l'apôtre de certains principes d'indépendance qu'il vaudrait mieux combattre?

Collé.
J'entends de quelles idées vous voulez parler. Combattre ces idées, monsieur! Il n'y aurait pas plus de mérite à cela qu'à faire en Prusse des épigrammes contre les capucins. Ne trouvez-vous pas même que la plupart de ceux qui attaquent ces idées, qui peut-être au fond sont les vôtres, ressemblent à des aveugles qui voudraient casser les réverbères?

Le Censeur.
Je suis de votre avis, si vous voulez dire qu'ils frappent à côté. Mais revenons à vos chansons. Tout le monde rend justice à la loyauté de votre caractère, à la régularité de vos moeurs; et je pense qu'il sera aisé de vous convaincre du tort que vous feraient certaines gaillardises que je vous engage à faire disparaître de votre recueil.

Collé.
C'est parceque je ne crains point qu'on examine mes moeurs que je me suis permis de peindre celles du temps avec une exactitude qui participe de leur licence.

Le Censeur.
Vos tableaux choqueront les regards des gens rigides.

Collé.
La chasteté porte un bandeau.

Le Censeur.
Elle n'est pas sourde, et le ton libre de plusieurs de vos chansons peut augmenter la corruption dont vous faites la satire.

Collé.
Quoi! Comme l'a dit le bon La Fontaine, les mères, les maris, me prendront aux cheveux pour dix ou douze contes bleus! Voyez un peu la belle affaire! Ce que je n'ai pas fait mon livre irait le faire!

Le Censeur.
L'autorité d'un grand homme est déplacée ici. Il ne s'agit que de bagatelles que vous pouvez sacrifier sans regret.

Collé.
En avez-vous de les connaître?

Le Censeur.
Je ne dis pas cela.

Collé.
En êtes-vous moins censeur et très censeur?

Le Censeur.
Je vous en fais juge.

Collé.
Eh bien! Après avoir lu ou chanté en secret mes couplets les plus graveleux, les prudes n'en auront pas plus de charité et les bigots pas plus de tolérance. Laissez à ces gens-là le soin de me mettre à l'index. Si vous leur ôtez le plaisir de crier de temps à autre, on finira par croire à la réalité de leurs vertus. Mes chansons peuvent fournir une occasion de savoir à quoi s'en tenir sur le compte de ces messieurs et de ces dames. C'est un service qu'elles rendront aux gens véritablement sages, qui, toujours indulgents, pardonnent des écarts à la gaieté, et permettent à l'innocence de sourire.

Le Censeur.
Hors de mon cabinet je pourrais trouver vos raisons bonnes; ici elles ne sont que spécieuses. Je vous répète donc qu'il est impossible que j'autorise l'impression des chansons que vous défendez si bien.

Collé.
En ce cas je prends mon parti. Je les ferai imprimer en Hollande sous le titre de chansons que mon censeur n'a pas dû me passer.

Le Censeur.
Je vous en retiens un exemplaire.

Collé.
Vous mériteriez que je vous les dédiasse.

Le Censeur.
Vous pouvez les adresser mieux, vous, Monsieur Collé, qui avez pour protecteur un prince de l'auguste maison dont vous avez si bien fait parler le héros.

Collé.
Que ne me protège-t-il contre les censeurs?

Le Censeur.
Et contre les feuilles périodiques.

Collé.
En effet elles sont la seconde plaie de la littérature.

Le Censeur.
Quelle est la première, s'il vous plaît?

Collé.
Je vous le laisse à deviner, et cours chez l'imprimeur qui m'attend.

Le Censeur.
Un moment. Je sais que jour par jour vous écrivez ce que vous avez dit et fait. Ne vous avisez point de transcrire ainsi notre conversation.

Collé.
Vous n'y seriez point compromis.

Le Censeur.
Bien; mais un jour quelque écolier pourrait s'appuyer de vos arguments, et, à l'abri de votre nom, tenter de justifier...

(ici l'écriture, absolument illisible, m'a privé du reste de ce dialogue, qui n'est peut-être intéressant que pour un auteur placé dans une situation pareille à celle où Collé s'est trouvé. Malgré le soin qu'il avait pris de ne pas le joindre aux mémoires de sa vie, ce que le censeur avait craint est arrivé; et l'écolier n'hésite point à se servir du nom de son maître, au risque d'être en butte à de graves reproches. Mon ami l'érudit m'a annoncé qu'il m'en arriverait malheur, et, pour donner du poids au pronostic, m'a retiré sa dissertation sur les flonflons. Le public n'y perdra rien. Il doit l'augmenter considérablement, et l'adresser en forme de mémoire à la troisième classe de l'institut. Elle obtiendra peut-être plus de succès que je n'ose en espérer pour mon recueil. Le moment serait mal choisi pour publier des chansons, si la futilité même des productions n'était une recommandation à une époque où l'on a plus besoin de se distraire que de s'occuper. Souhaitons que bientôt l'on puisse lire des poëmes épiques, sans souhaiter néanmoins qu'il en paraisse autant que chaque année voit éclore de chansonniers nouveaux.)

Post-scriptum de 1821.

Je crois inutile d'ajouter aucune réflexion à cette préface du recueil chantant que je publiai à la fin de 1815. J'ai fait depuis quelques tentatives pour étendre le domaine de la chanson. Le succès seul peut les justifier. Des amateurs du genre pourront se plaindre de la gravité de certains sujets que j'ai cru pouvoir traiter. Voici ma réponse: la chanson vit de l'inspiration du moment. Notre époque est sérieuse, même un peu triste: j'ai dû prendre le ton qu'elle m'a donné; il est probable que je ne l'aurais pas choisi. Je pourrais repousser ainsi plusieurs autres critiques, s'il n'était naturel de penser qu'on accordera trop peu d'attention à ces chansons pour qu'il soit nécessaire de les défendre sérieusement. Un recueil de chansons est et sera toujours un livre sans conséquence.
 
________





LE  ROI  D'YVETOT
(Mai 1813)

Il était un roi d'Yvetot
Peu connu dans l'histoire,
Se levant tard, se couchant tôt,
Dormant fort bien sans gloire;
5
Et couronné par Jeanneton
D'un simple bonnet de coton,
Dit-on.
Oh! Oh! Oh! Oh! Ah! Ah! Ah! Ah!
Quel bon petit roi c'était là!
10
La, la.

Il faisait ses quatre repas
Dans son palais de chaume,
Et sur un âne, pas à pas,
Parcourait son royaume.
15
Joyeux, simple et croyant le bien,
Pour toute garde il n'avait rien
Qu'un chien.
Oh! Oh! Oh! Oh! Ah! Ah! Ah! Ah!
Quel bon petit roi c'était là!
20
La, la.

Il n'avait de goût onéreux
Qu'une soif un peu vive;
Mais, en rendant son peuple heureux,
Il faut bien qu'un roi vive.
25
Lui-même, à table et sans suppôt,
Sur chaque muid levait un pot
D'impôt.
Oh! Oh! Oh! Oh! Ah! Ah! Ah! Ah!
Quel bon petit roi c'était là!
30
La, la.

Aux filles de bonnes maisons
Comme il avait su plaire,
Ses sujets avaient cent raisons
De le nommer leur père:
35
D'ailleurs il ne levait de ban
Que pour tirer, quatre fois l'an,
Au blanc.
Oh! Oh! Oh! Oh! Ah! Ah! Ah! Ah!
Quel bon petit roi c'était là!
40
La, la.

Il n'agrandit point ses états,
Fut un voisin commode,
Et, modèle des potentats,
Prit le plaisir pour code.
45
Ce n'est que lorsqu'il expira
Que le peuple qui l'enterra
Pleura.
Oh! Oh! Oh! Oh! Ah! Ah! Ah! Ah!
Quel bon petit roi c'était là!
50
La, la.

On conserve encor le portrait
De ce digne et bon prince;
C'est l'enseigne d'un cabaret
Fameux dans la province.
55
Les jours de fête, bien souvent,
La foule s'écrie en buvant
Devant:
Oh! Oh! Oh! Oh! Ah! Ah! Ah! Ah!
Quel bon petit roi c'était là!
60
La, la.

 
LA  BACCHANTE

Cher amant, je cède à tes desirs:
De champagne enivre Julie.
Inventons, s'il se peut, des plaisirs;
Des amours épuisons la folie.
5
Verse-moi ce joyeux poison;
Mais sur-tout bois à ta maîtresse:
Je rougirais de mon ivresse,
Si tu conservais ta raison.

Vois déja briller dans mes regards
10
Tout le feu dont mon sang bouillonne.
Sur ton lit, de mes cheveux épars,
Fleur à fleur vois tomber ma couronne.
Le cristal vient de se briser:
Dieux! Baise ma gorge brûlante,
15
Et taris l'écume enivrante
Dont tu te plais à l'arroser.

Verse encor! Mais pourquoi ces atours
Entre tes baisers et mes charmes?
Romps ces noeuds, oui, romps-les pour toujours:
20
Ma pudeur ne connaît plus d'alarmes.
Presse en tes bras mes charmes nus.
Ah! Je sens redoubler mon être!
À l'ardeur qu'en moi tu fais naître
Ton ardeur ne suffira plus.

25
Dans mes bras tombe enfin à ton tour;
Mais, hélas! Tes baisers languissent.
Ne bois plus, et garde à mon amour
Ce nectar où tes feux s'amortissent.
De mes desirs mal apaisés,
30
Ingrat, si tu pouvais te plaindre,
J'aurai du moins pour les éteindre
Le vin où je les ai puisés.

 
LE  SENATEUR
(1813)

Mon épouse fait ma gloire:
Rose a de si jolis yeux!
Je lui dois, l'on peut m'en croire,
Un ami bien précieux.
5
Le jour où j'obtins sa foi
Un sénateur vint chez moi.
Quel honneur!
Quel bonheur!
Ah! Monsieur le sénateur,
10
Je suis votre humble serviteur.

De ses faits je tiens registre:
C'est un homme sans égal.
L'autre hiver, chez un ministre,
Il mena ma femme au bal.
15
S'il me trouve en son chemin,
Il me frappe dans la main.
Quel honneur!
Quel bonheur!
Ah! Monsieur le sénateur,
20
Je suis votre humble serviteur.

Près de Rose il n'est point fade,
Et n'a rien de freluquet.
Lorsque ma femme est malade,
Il fait mon cent de piquet.
25
Il m'embrasse au jour de l'an;
Il me fête à la Saint-Jean.
Quel honneur!
Quel bonheur!
Ah! Monsieur le sénateur,
30
Je suis votre humble serviteur.

Chez moi qu'un temps effroyable
Me retienne après dîner,
Il me dit d'un air aimable:
«Allez donc vous promener;
35
Mon cher, ne vous gênez pas,
Mon équipage est là bas.»
Quel honneur!
Quel bonheur!
Ah! Monsieur le sénateur,
40
Je suis votre humble serviteur.

Certain soir à sa campagne
Il nous mena par hasard;
Il m'enivra de champagne,
Et Rose fit lit à part:
45
Mais de la maison, ma foi,
Le plus beau lit fut pour moi.
Quel honneur!
Quel bonheur!
Ah! Monsieur le sénateur,
50
Je suis votre humble serviteur.

À l'enfant que Dieu m'envoie
Pour parrain je l'ai donné.
C'est presque en pleurant de joie
Qu'il baise le nouveau-né;
55
Et mon fils, dès ce moment,
Est mis sur son testament.
Quel honneur!
Quel bonheur!
Ah! Monsieur le sénateur,
60
Je suis votre humble serviteur.

À table il aime qu'on rie;
Mais parfois j'y suis trop vert.
J'ai poussé la raillerie
Jusqu'à lui dire au dessert:
65
On croit, j'en suis convaincu,
Que vous me faites c...
Quel honneur!
Quel bonheur!
Ah! Monsieur le sénateur,
70
Je suis votre humble serviteur.

 
L'ACADEMIE
ET  LE  CAVEAU


Chanson de réception
au caveau moderne.


Au Caveau je n'osais frapper;
Des méchants m'avaient su tromper.
C'est presque un cercle académique,
Me disait maint esprit caustique.
5
Mais, que vois-je! De bons amis
Que rassemble un couvert bien mis.
Asseyez-vous, me dit la compagnie.
Non, non, ce n'est point comme à l'Académie.
Ce n'est point comme à l'Académie.

10
Je me voyais, pendant un mois,
Courant pour disputer les voix
À des gens qu'appuîrait le zèle
D'un grand seigneur ou d'une belle:
Mais, faisant moitié du chemin,
15
Vous m'accueillez le verre en main.
D'ici l'intrigue est à jamais bannie:
Non, non, ce n'est point comme à l'Académie.
Ce n'est point comme à l'Académie.

Toussant, crachant, faudra-t-il donc,
20
Dans un discours superbe et long,
Dire: Quel honneur vous me faites!
Messieurs, vous êtes trop honnêtes;
Ou quelque chose d'aussi fort?
Mais que je m'effrayais à tort!
25
On peut ici montrer moins de génie.
Non, non, ce n'est point comme à l'Académie.
Ce n'est point comme à l'Académie.

Je croyais voir le président
Faire bâiller en répondant
30
Que l'on vient de perdre un grand homme;
Que moi je le vaux, Dieu sait comme.
Mais ce président sans façon
Ne pérore ici qu'en chanson:
Toujours trop tôt sa harangue est finie.
35
Non, non, ce n'est point comme à l'Académie.
Ce n'est point comme à l'Académie.

Admis enfin, aurai-je alors,
Pour tout esprit, l'esprit de corps?
Il rend le bon sens, quoi qu'on dise,
40
Solidaire de la sottise;
Mais dans votre société,
L'esprit de corps c'est la gaîté.
Cet esprit-là règne sans tyrannie.
Non, non, ce n'est point comme à l'Académie.
45
Ce n'est point comme à l'Académie.

Ainsi, j'en juge à votre accueil,
Ma chaise n'est point un fauteuil.
Que je vais chérir cet asile,
Où tant de fois le vaudeville
50
A renouvelé ses grelots,
Et sur la porte écrit ces mots:
Joie, amitié, malice et bonhomie!
Non, non, ce n'est point comme à l'Académie.
Ce n'est point comme à l'Académie.

 
LA  GAUDRIOLE

Momus a pris pour adjoints
Des rimeurs d'école:
Des chansons en quatre points
Le froid nous désole.
5
Mirliton s'en est allé.
Ah! La muse de Collé,
C'est la gaudriole,
Ô gué,
C'est la gaudriole.

10
Moi, des sujets polissons
Le ton m'affriole.
Minerve dans mes chansons
Fait la cabriole.
De ma grand'mère, après tout,
15
Tartufes, je tiens le goût
De la gaudriole,
Ô gué,
De la gaudriole.

Elle amusait à dix ans
20
Son maître d'école.
Des cordeliers gros plaisants
Elle fut l'idole.
Au prêtre qui l'exhortait,
En mourant elle contait
25
Une gaudriole,
Ô gué,
Une gaudriole.

C'était la régence alors;
Et, sans hyperbole,
30
Grace aux plus drôles de corps,
La France était folle.
Tous les hommes plaisantaient,
Et les femmes se prêtaient
À la gaudriole,
35
Ô gué,
À la gaudriole.

On ne rit guère aujourd'hui.
Est-on moins frivole?
Trop de gloire nous a nui;
40
Le plaisir s'envole.
Mais au français attristé
Qui peut rendre la gaîté?
C'est la gaudriole,
Ô gué,
45
C'est la gaudriole.

Prudes, qui ne criez plus
Lorsqu'on vous viole,
Pourquoi prendre un air confus
À chaque parole?
50
Passez les mots aux rieurs:
Les plus gros sont les meilleurs
Pour la gaudriole,
Ô gué,
Pour la gaudriole.

 
ROGER  BONTEMPS
(1814)

Aux gens atrabilaires
Pour exemple donné,
En un temps de misères
Roger Bontemps est né.
5
Vivre obscur à sa guise,
Narguer les mécontents;
Eh gai! C'est la devise
Du gros Roger Bontemps.

Du chapeau de son père,
10
Coiffé dans les grands jours,
De roses ou de lierre
Le rajeunir toujours;
Mettre un manteau de bure,
Vieil ami de vingt ans;
15
Eh gai! C'est la parure
Du gros Roger Bontemps.

Posséder dans sa hutte
Une table, un vieux lit,
Des cartes, une flûte,
20
Un broc que Dieu remplit,
Un portrait de maîtresse,
Un coffre et rien dedans;
Eh gai! C'est la richesse
Du gros Roger Bontemps.

25
Aux enfants de la ville
Montrer de petits jeux;
Être un faiseur habile
De contes graveleux;
Ne parler que de danse
30
Et d'almanachs chantants;
Eh gai! C'est la science
Du gros Roger Bontemps.

Faute de vin d'élite,
Sabler ceux du canton;
35
Préférer Marguerite
Aux dames du grand ton;
De joie et de tendresse
Remplir tous ses instants;
Eh gai! C'est la sagesse
40
Du gros Roger Bontemps.

Dire au ciel: je me fie,
Mon père, à ta bonté;
De ma philosophie
Pardonne la gaîté;
45
Que ma saison dernière
Soit encore un printemps;
Eh gai! C'est la prière
Du gros Roger Bontemps.

Vous, pauvres pleins d'envie,
50
Vous, riches desireux,
Vous, dont le char dévie
Après un cours heureux;
Vous, qui perdrez peut-être
Des titres éclatants,
55
Eh gai! Prenez pour maître
Le gros Roger Bontemps.

 
PARNY

Je disais au fils d'épicure:
«Réveillez par vos joyeux chants
Parny, qui sait de la nature
Célébrer les plus doux penchants.»
5
Mais les chants que la joie inspire
Font place aux regrets superflus:
Parny n'est plus!
Il vient d'expirer sur sa lyre:
Parny n'est plus!

10
Je disais aux graces émues:
«Il vous doit sa célébrité.
Montrez-vous à lui demi-nues;
Qu'il peigne encor la volupté.»
Mais chacune d'elles soupire
15
Auprès des plaisirs éperdus.
Parny n'est plus!
Il vient d'expirer sur sa lyre:
Parny n'est plus!

Je disais aux dieux du bel âge:
20
«Amours, rendez à ses vieux ans
Les fleurs qu'aux pieds d'une volage
Il prodigua dans son printemps.»
Mais en pleurant je les vois lire
Des vers qu'ils ont cent fois relus.
25
Parny n'est plus!
Il vient d'expirer sur sa lyre:
Parny n'est plus!

Je disais aux muses plaintives:
«Oubliez vos malheurs récents;
30
Pour charmer l'écho de nos rives,
Il vous suffit de ses accents.»
Mais du poétique délire
Elles brisent les attributs.
Parny n'est plus!
35
Il vient d'expirer sur sa lyre:
Parny n'est plus!

Il n'est plus! Ah! Puisse l'envie
S'interdire un dernier effort!
Immortel il quitte la vie;
40
Pour lui tous les dieux sont d'accord.
Que la haine, prête à maudire,
Pardonne aux aimables vertus.
Parny n'est plus!
Il vient d'expirer sur sa lyre:
45
Parny n'est plus!

 
MA  GRAND'MERE

Ma grand'mère, un soir à sa fête,
De vin pur ayant bu deux doigts,
Nous disait en branlant la tête:
Que d'amoureux j'eus autrefois!
5
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu!

Quoi! Maman, vous n'étiez pas sage!
10
- Non vraiment; et de mes appas
Seule à quinze ans j'appris l'usage,
Car la nuit je ne dormais pas.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
15
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu!

Maman, vous aviez le coeur tendre?
- Oui, si tendre, qu'à dix-sept ans,
Lindor ne se fit pas attendre,
20
Et qu'il n'attendit pas long-temps.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu!

25
Maman, Lindor savait donc plaire?
- Oui, seul il me plut quatre mois:
Mais bientôt j'estimai Valère,
Et fis deux heureux à-la-fois.
Combien je regrette
30
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu!

Quoi! Maman, deux amants ensemble!
- Oui, mais chacun d'eux me trompa.
35
Plus fine alors qu'il ne vous semble,
J'épousai votre grand-papa.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
40
Et le temps perdu!

Maman, que lui dit la famille?
- Rien, mais un mari plus sensé
Eût pu connaître à la coquille
Que l'oeuf était déja cassé.
45
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu!

Maman, lui fûtes-vous fidèle?
50
- Oh! Sur cela je me tais bien.
À moins qu'à lui Dieu ne m'appelle,
Mon confesseur n'en saura rien.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
55
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu!

Bien tard, maman, vous fûtes veuve?
- Oui; mais, graces à ma gaîté,
Si l'église n'était plus neuve,
60
Le saint n'en fut pas moins fêté.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu!

65
Comme vous, maman, faut-il faire?
- Eh! Mes petits-enfants, pourquoi,
Quand j'ai fait comme ma grand'mère,
Ne feriez-vous pas comme moi?
Combien je regrette
70
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu!

 
LE  MORT  VIVANT

Lorsque l'ennui pénètre dans mon fort,
Priez pour moi: je suis mort, je suis mort!
Quand le plaisir à grands coups m'abreuvant
Gaîment m'assiège et derrière et devant,
5
Je suis vivant, bien vivant, très vivant!

Un sot fait-il sonner son coffre-fort,
Priez pour moi: je suis mort, je suis mort!
Volnay, Pomard, Beaune, et moulin-à-vent,
Fait-on sonner votre âge en vous servant,
10
Je suis vivant, bien vivant, très vivant!

Des pauvres rois veut-on régler le sort,
Priez pour moi: je suis mort, je suis mort!
En fait de vin qu'on se montre savant;
Dût-on pousser le sujet trop avant,
15
Je suis vivant, bien vivant, très vivant!

Faut-il aller guerroyer dans le nord,
Priez pour moi: je suis mort, je suis mort!
Que, près du feu, l'un l'autre se bravant,
On trinque assis derrière un paravent,
20
Je suis vivant, bien vivant, très vivant!

De beaux esprits s'annoncent-ils d'abord,
Priez pour moi: je suis mort, je suis mort!
Mais, sans esprit, faut-il mettre en avant
De gais couplets qu'on répète en buvant,
25
Je suis vivant, bien vivant, très vivant!

Suis-je au sermon d'un bigot qui m'endort,
Priez pour moi: je suis mort, je suis mort!
Que l'amitié réclame un coeur fervent,
Que dans la cave elle fonde un couvent,
30
Je suis vivant, bien vivant, très vivant!

Monseigneur entre, et la liberté sort,
Priez pour moi: je suis mort, je suis mort!
Mais que Thémire, à table nous trouvant,
Avec l'aï s'égaie en arrivant,
35
Je suis vivant, bien vivant, très vivant!

Faut-il sans boire abandonner ce bord,
Priez pour moi: je suis mort, je suis mort!
Mais pour m'y voir jeter l'ancre souvent,
Le verre en main, quand j'implore un bon vent,
40
Je suis vivant, bien vivant, très vivant!

 
LE  PRINTEMPS
ET  L'AUTOMNE


Deux saisons règlent toutes choses,
Pour qui sait vivre en s'amusant:
Au printemps nous devons les roses,
À l'automne un jus bienfaisant.
5
Les jours croissent; le coeur s'éveille:
On fait le vin quand ils sont courts.
Au printemps, adieu la bouteille!
En automne, adieu les amours!

Mieux il vaudrait unir sans doute
10
Ces deux penchants faits pour charmer;
Mais pour ma santé je redoute
De trop boire et de trop aimer.
Or, la sagesse me conseille
De partager ainsi mes jours:
15
Au printemps, adieu la bouteille!
En automne, adieu les amours!

Au mois de mai j'ai vu Rosette,
Et mon coeur a subi ses lois.
Que de caprices la coquette
20
M'a fait essuyer en six mois!
Pour lui rendre enfin la pareille,
J'appelle octobre à mon secours.
Au printemps, adieu la bouteille!
En automne, adieu les amours!

25
Je prends, quitte, et reprends Adèle,
Sans façon comme sans regrets.
Au revoir, un jour me dit-elle.
Elle revint long-temps après;
J'étais à chanter sous la treille:
30
Ah! Dis-je, l'année a son cours.
Au printemps, adieu la bouteille!
En automne, adieu les amours!

Mais il est une enchanteresse
Qui change à son gré mes plaisirs.
35
Du vin elle excite l'ivresse,
Et maîtrise jusqu'aux desirs.
Pour elle ce n'est pas merveille
De troubler l'ordre de mes jours,
Au printemps avec la bouteille,
40
En automne avec les amours.

 
LA  MERE  AVEUGLE

Tout en filant votre lin,
Écoutez-moi bien, ma fille.
Déja votre coeur sautille
Au nom du jeune Colin.
5
Craignez ce qu'il vous conseille.
Quoique aveugle, je surveille;
À tout je prête l'oreille,
Et vous soupirez tout bas.
Votre Colin n'est qu'un traître...
10
Mais vous ouvrez la fenêtre;
Lise, vous ne filez pas.

Il fait trop chaud, dites-vous;
Mais par la fenêtre ouverte,
À Colin, toujours alerte,
15
Ne faites pas les yeux doux.
Vous vous plaignez que je gronde:
Hélas! Je fus jeune et blonde,
Je sais combien dans ce monde
On peut faire de faux pas.
20
L'amour trop souvent l'emporte...
Mais quelqu'un est à la porte;
Lise, vous ne filez pas.

C'est le vent, me dites-vous,
Qui fait crier la serrure;
25
Et mon vieux chien qui murmure
Gagne à cela de bons coups.
Oui, fiez-vous à mon âge:
Colin deviendra volage;
Craignez, si vous n'êtes sage,
30
De pleurer sur vos appas...
Grand dieu! Que viens-je d'entendre?
C'est le bruit d'un baiser tendre;
Lise, vous ne filez pas.

C'est votre oiseau, dites-vous,
35
C'est votre oiseau qui vous baise;
Dites-lui donc qu'il se taise,
Et redoute mon courroux.
Ah! D'une folle conduite
Le déshonneur est la suite;
40
L'amant qui vous a séduite
En rit même entre vos bras.
Que la prudence vous sauve...
Mais vous allez vers l'alcôve;
Lise, vous ne filez pas.

45
C'est pour dormir, dites-vous.
Quoi! Me jouer de la sorte!
Colin est ici, qu'il sorte,
Ou devienne votre époux.
En attendant qu'à l'église
50
Le séducteur vous conduise,
Filez, filez, filez, Lise,
Près de moi, sans faire un pas.
En vain votre lin s'embrouille;
Avec une autre quenouille,
55
Non, vous ne filerez pas.

 
LE  PETIT  HOMME  GRIS

Il est un petit homme
Tout habillé de gris,
Dans Paris,
Joufflu comme une pomme,
5
Qui, sans un sou comptant,
Vit content,
Et dit: moi, je m'en...
Et dit: moi, je m'en...
Ma foi, moi, je m'en ris!
10
Oh! Qu'il est gai le petit homme gris!

À courir les fillettes,
À boire sans compter,
À chanter,
Il s'est couvert de dettes;
15
Mais, quant aux créanciers,
Aux huissiers,
Il dit: moi, je m'en...
Il dit: moi, je m'en...
Ma foi, moi, je m'en ris!
20
Oh! Qu'il est gai le petit homme gris!

Qu'il pleuve dans sa chambre;
Qu'il s'y couche le soir
Sans y voir;
Qu'il lui faille en décembre
25
Souffler, faute de bois,
Dans ses doigts,
Il dit: moi, je m'en...
Il dit: moi, je m'en...
Ma foi, moi, je m'en ris!
30
Oh! Qu'il est gai le petit homme gris!

Sa femme, assez gentille,
Fait payer ses atours
Aux amours;
Aussi, plus elle brille,
35
Plus on le montre au doigt.
Il le voit,
Et dit: moi, je m'en...
Et dit: moi, je m'en...
Ma foi, moi, je m'en ris!
40
Oh! Qu'il est gai le petit homme gris!

Quand la goutte l'accable
Sur un lit délabré,
Le curé,
De la mort et du diable,
45
Parle à ce moribond,
Qui répond:
Ma foi, moi, je m'en...
Ma foi, moi je m'en...
Ma foi, moi, je m'en ris!
50
Oh! Qu'il est gai le petit homme gris!

 
BONNE  FILLE
OU  MOEURS  DU  TEMPS

(1812)

Je sais fort bien que sur moi l'on babille,
Que soi-disant
J'ai le ton trop plaisant;
Mais cet air amusant
5
Sied si bien à Camille!
Philosophe par goût,
Et toujours et de tout
Je ris, je ris, tant je suis bonne fille.

Pour le théâtre ayant quitté l'aiguille,
10
À mon début,
Craignant quelque rebut,
Je me livre en tribut
Au censeur Mascarille;
Et ce cuistre insolent
15
Dénigre mon talent;
Mais moi j'en ris, tant je suis bonne fille.

Un sénateur, qui toujours apostille,
Dit: je voudrais
Servir tes intérêts.
20
Lors j'essaie à grands frais
D'échauffer le vieux drille.
Quoi qu'il fît espérer,
Je n'en pus rien tirer;
Mais j'en ai ri, tant je suis bonne fille.

25
Un chambellan, qui de clinquant petille,
Après qu'un jour
Il m'eut fait voir la cour,
Enrichit mon amour
De ce jonc qui scintille.
30
J'en fais voir le chaton:
C'est du faux, me dit-on;
Et moi j'en ris, tant je suis bonne fille.

Un bel esprit, beau de l'esprit qu'il pille,
Grace à moi fut
35
Nommé de l'institut.
Quand des voix qu'il me dut
Vient l'éclat dont il brille,
Avec moi que de fois
Il a manqué de voix!
40
Mais j'en ai ri, tant je suis bonne fille.

Un lycéen, qui sort de sa coquille,
Tout triomphant,
Dans ses bras m'étouffant,
De me faire un enfant
45
Me proteste qu'il grille;
Et le petit morveux,
Au lieu d'un, m'en fait deux;
Mais moi j'en ris, tant je suis bonne fille.

Trois auditeurs me disent: viens, Camille,
50
Soupe avec nous;
Que nous fassions les fous.
J'étais seule pour tous:
L'un d'eux me déshabille.
Puis le vin met dedans
55
Nos petits intendants;
Et moi j'en ris, tant je suis bonne fille.

Telle est ma vie; et sur mainte vétille
J'aurais ici
Pu glisser, dieu merci!
60
Dans ses jupons aussi
Je sais qu'on s'entortille;
Mais les restrictions,
Mais les précautions,
Moi je m'en ris, tant je suis bonne fille.

 
AINSI  SOIT-IL!
(1812)

Je suis devin, mes chers amis;
L'avenir qui nous est promis
Se découvre à mon art subtil.
Ainsi soit-il!

5
Plus de poëte adulateur;
Le puissant craindra le flatteur;
Nul courtisan ne sera vil.
Ainsi soit-il!

Plus d'usuriers, plus de joueurs,
10
De petits banquiers grands seigneurs,
Et pas un commis incivil.
Ainsi soit-il!

L'amitié, charme de nos jours,
Ne sera plus un froid discours
15
Dont l'infortune rompt le fil.
Ainsi soit-il!

La fille, novice à quinze ans,
À dix-huit avec ses amants
N'exercera que son babil.
20
Ainsi soit-il!

Femme fuira les vains atours,
Et son mari pendant huit jours
Pourra s'absenter sans péril.
Ainsi soit-il!

25
L'on montrera dans chaque écrit
Plus de génie et moins d'esprit,
Laissant tout jargon puéril.
Ainsi soit-il!

L'auteur aura plus de fierté,
30
L'acteur moins de fatuité;
Le critique sera civil.
Ainsi soit-il!

On rira des erreurs des grands,
On chansonnera leurs agents,
35
Sans voir arriver l'alguazil.
Ainsi soit-il!

En France enfin renaît le goût;
La justice règne par-tout,
Et la vérité sort d'exil.
40
Ainsi soit-il!

Or, mes amis, bénissons Dieu,
Qui met chaque chose en son lieu:
Celles-ci sont pour l'an trois mil.
Ainsi soit-il!

 
L'EDUCATION
DES  DEMOISELLES


Le bel instituteur de filles
Que ce monsieur De Fénelon!
Il parle de messe et d'aiguilles:
Maman, c'est un sot tout du long.
5
Concerts, bals et pièces nouvelles
Nous instruisent mieux que cela.
Tra la la la, les demoiselles,
Tra la la la, se forment là.

Qu'à broder une autre s'applique;
10
Maman, je veux au piano,
Avec mon maître de musique,
D'Armide chanter le duo.
Je crois sentir les étincelles
De l'amour dont Renaud brûla.
15
Tra la la la, les demoiselles,
Tra la la la, se forment là.

Qu'une autre écrive la dépense;
Maman, pendant une heure ou deux,
Je veux que mon maître de danse
20
M'enseigne un pas voluptueux.
Ma robe rend mes pieds rebelles:
Un peu plus haut relevons-la.
Tra la la la, les demoiselles,
Tra la la la, se forment là.

25
Que sur ma soeur une autre veille;
Maman, je veux mettre au salon.
Déja je dessine à merveille
Les contours de cet Apollon.
Grand dieu, que ses formes sont belles!
30
Sur-tout les beaux nus que voilà!
Tra la la la, les demoiselles,
Tra la la la, se forment là.

Maman, il faut qu'on me marie,
La coutume ainsi l'exigeant.
35
Je t'avoûrai, ma chère amie,
Que même le cas est urgent.
Le monde sait de mes nouvelles,
Mais on y rit de tout cela.
Tra la la la, les demoiselles,
40
Tra la la la, se forment là.

 
MADAME  GREGOIRE

C'était de mon temps
Que brillait Madame Grégoire.
J'allais à vingt ans
Dans son cabaret rire et boire;
5
Elle attirait les gens
Par des airs engageants.
Plus d'un brun à large poitrine
Avait là crédit sur la mine.
Ah! Comme on entrait
10
Boire à son cabaret!

D'un certain époux
Bien qu'elle pleurât la mémoire,
Personne de nous
N'avait connu défunt Grégoire;
15
Mais à le remplacer
Qui n'eût voulu penser?
Heureux l'écot où la commère
Apportait sa pinte et son verre!
Ah! Comme on entrait
20
Boire à son cabaret!

Je crois voir encor
Son gros rire aller jusqu'aux larmes,
Et sous sa croix d'or
L'ampleur de ses pudiques charmes.
25
Sur tous ses agréments
Consultez ses amants:
Au comptoir la sensible brune
Leur rendait deux pièces pour une.
Ah! Comme on entrait
30
Boire à son cabaret!

Des buveurs grivois
Les femmes lui cherchaient querelle.
Que j'ai vu de fois
Des galants se battre pour elle!
35
La garde et les amours
Se chamaillant toujours,
Elle, en femme des plus capables,
Dans son lit cachait les coupables.
Ah! Comme on entrait
40
Boire à son cabaret!

Quand ce fut mon tour
D'être en tout le maître chez elle,
C'était chaque jour
Pour mes amis fête nouvelle.
45
Je ne suis point jaloux:
Nous nous arrangions tous.
L'hôtesse, poussant à la vente,
Nous livrait jusqu'à la servante.
Ah! Comme on entrait
50
Boire à son cabaret!

Tout est bien changé:
N'ayant plus rien à mettre en perce,
Elle a pris congé
Et des plaisirs et du commerce.
55
Que je regrette, hélas!
Sa cave et ses appas!
Long-temps encor chaque pratique
S'écrîra devant sa boutique:
Ah! Comme on entrait
60
Boire à son cabaret!

 
CHARLES SEPT

Je vais combattre, Agnès l'ordonne:
Adieu, repos; plaisirs, adieu!
J'aurai, pour venger ma couronne,
Des héros, l'amour, et mon dieu.
5
Anglais, que le nom de ma belle
Dans vos rangs porte la terreur.
J'oubliais l'honneur auprès d'elle,
Agnès me rend tout à l'honneur.

Dans les jeux d'une cour oisive,
10
Français et roi, loin des dangers,
Je laissais la France captive
En proie au fer des étrangers.
Un mot, un seul mot de ma belle
A couvert mon front de rougeur.
15
J'oubliais l'honneur auprès d'elle,
Agnès me rend tout à l'honneur.

S'il faut mon sang pour la victoire,
Agnès, tout mon sang coulera.
Mais non; pour l'amour et la gloire,
20
Victorieux, Charles vivra.
Je dois vaincre; j'ai de ma belle
Et les chiffres et la couleur.
J'oubliais l'honneur auprès d'elle,
Agnès me rend tout à l'honneur.

25
Dunois, La Trémouille, Saintrailles,
Ô français, quel jour enchanté
Quand des lauriers de vingt batailles
Je couronnerai la beauté!
Français, nous devrons à ma belle,
30
Moi la gloire, et vous le bonheur.
J'oubliais l'honneur auprès d'elle,
Agnès me rend tout à l'honneur.

 
MES  CHEVEUX

Mes bons amis, que je vous prêche à table,
Moi, l'apôtre de la gaîté.
Opposez tous au destin peu traitable
Le repos et la liberté;
5
À la grandeur, à la richesse,
Préférez des loisirs heureux.
C'est mon avis, moi de qui la sagesse
A fait tomber tous les cheveux.

Mes bons amis, voulez-vous dans la joie
10
Passer quelques instants sereins,
Buvez un peu; c'est dans le vin qu'on noie
L'ennui, l'humeur, et les chagrins.
À longs flots puisez l'alégresse
Dans ces flacons d'un vin mousseux.
15
C'est mon avis, moi de qui la sagesse
A fait tomber tous les cheveux.

Mes bons amis, et bien boire et bien rire
N'est rien encor sans les amours.
Que la beauté vous charme et vous attire;
20
Dans ses bras coulez tous vos jours.
Gloire, trésors, santé, jeunesse,
Sacrifiez tout à ses voeux.
C'est mon avis, moi de qui la sagesse
A fait tomber tous les cheveux.

25
Mes bons amis, du sort et de l'envie
On brave ainsi les traits cuisants.
En peu de jours usant toute la vie,
On en retranche les vieux ans.
Achetez la plus douce ivresse
30
Au prix d'un âge malheureux.
C'est mon avis, moi de qui la sagesse
A fait tomber tous les cheveux.

 
LES  GUEUX
(1812)

Les gueux, les gueux,
Sont les gens heureux;
Ils s'aiment entre eux.
Vivent les gueux!

5
Des gueux chantons la louange.
Que de gueux hommes de bien!
Il faut qu'enfin l'esprit venge
L'honnête homme qui n'a rien.

Les gueux, les gueux,
10
Sont les gens heureux;
Ils s'aiment entre eux.
Vivent les gueux!

Oui, le bonheur est facile
Au sein de la pauvreté:
15
J'en atteste l'évangile;
J'en atteste ma gaîté.

Les gueux, les gueux,
Sont les gens heureux;
Ils s'aiment entre eux.
20
Vivent les gueux!

Au Parnasse la misère
Long-temps a régné, dit-on.
Quels biens possédait Homère?
Une besace, un bâton.

25
Les gueux, les gueux,
Sont les gens heureux;
Ils s'aiment entre eux.
Vivent les gueux!

Vous qu'afflige la détresse,
30
Croyez que plus d'un héros,
Dans le soulier qui le blesse,
Peut regretter ses sabots.

Les gueux, les gueux,
Sont les gens heureux;
35
Ils s'aiment entre eux.
Vivent les gueux!

Du faste qui vous étonne
L'exil punit plus d'un grand;
Diogène, dans sa tonne,
40
Brave en paix un conquérant.

Les gueux, les gueux,
Sont les gens heureux;
Ils s'aiment entre eux.
Vivent les gueux!

45
D'un palais l'éclat vous frappe,
Mais l'ennui vient y gémir.
On peut bien manger sans nappe;
Sur la paille on peut dormir.

Les gueux, les gueux,
50
Sont les gens heureux;
Ils s'aiment entre eux.
Vivent les gueux!

Quel dieu se plaît et s'agite
Sur ce grabat qu'il fleurit?
55
C'est l'amour qui rend visite
À la pauvreté qui rit.

Les gueux, les gueux,
Sont les gens heureux;
Ils s'aiment entre eux.
60
Vivent les gueux!

L'amitié que l'on regrette
N'a point quitté nos climats;
Elle trinque à la guinguette,
Assise entre deux soldats.

65
Les gueux, les gueux,
Sont les gens heureux;
Ils s'aiment entre eux.
Vivent les gueux!

 
LE  COIN
DE  L'AMITIE


Couplets chantés par une demoiselle
à une jeune Mariée, son amie.


L'amour, l'hymen, l'intérêt, la folie,
Aux quatre coins se disputent nos jours.
L'amitié vient compléter la partie;
Mais qu'on lui fait de mauvais tours!
5
Lorsqu'aux plaisirs l'ame se livre entière,
Notre raison ne brille qu'à moitié,
Et la folie attaque la première
Le coin de l'amitié.

Puis vient l'amour, joueur malin et traître,
10
Qui de tromper éprouve le besoin.
En tricherie on le dit passé maître;
Pauvre amitié, gare à ton coin!
Ce dieu jaloux, dès qu'il voit qu'on l'adore,
À tout soumettre aspire sans pitié.
15
Vous cédez tout; il veut avoir encore
Le coin de l'amitié.

L'hymen arrive: oh! Combien on le fête!
L'amitié seule apprête ses atours.
Mais dans les soins qu'il vient nous mettre en tête
20
Il nous renferme pour toujours.
Ce dieu, chez lui calculant à toute heure,
Y laisse enfin l'intérêt prendre pied,
Et trop souvent lui donne pour demeure
Le coin de l'amitié.

25
Auprès de toi nous ne craignons, ma chère,
Ni l'intérêt ni les folles erreurs;
Mais aujourd'hui que l'hymen et son frère
Inspirent de crainte à nos coeurs!
Dans plus d'un coin, où de fleurs ils se parent,
30
Pour ton bonheur qu'ils règnent de moitié;
Mais que jamais, jamais ils ne s'emparent
Du coin de l'amitié.

 
L'AGE  FUTUR
(1814)

Je le dis sans blesser personne,
Notre âge n'est point l'âge d'or;
Mais nos fils, qu'on me le pardonne,
Vaudront bien moins que nous encor.
5
Pour peupler la machine ronde,
Qu'on est fou de mettre du sien!
Ah! Pour un rien,
Oui, pour un rien,
Nous laisserions finir le monde,
10
Si nos femmes le voulaient bien.

En joyeux gourmands que nous sommes,
Nous savons chanter un repas;
Mais nos fils, pesants gastronomes,
Boiront et ne chanteront pas.
15
D'un sot à face rubiconde
Ils feront un épicurien.
Ah! Pour un rien,
Oui, pour un rien,
Nous laisserions finir le monde,
20
Si nos femmes le voulaient bien.

Grace aux beaux esprits de notre âge,
L'ennui nous gagne assez souvent,
Mais deux instituts, je le gage,
Lutteront dans l'âge suivant.
25
De se recruter à la ronde
Tous deux trouveront le moyen.
Ah! Pour un rien,
Oui, pour un rien,
Nous laisserions finir le monde,
30
Si nos femmes le voulaient bien.

Nous aimons bien un peu la guerre,
Mais sans redouter le repos.
Nos fils, ne se reposant guère,
Batailleront à tout propos.
35
Seul prix d'une ardeur furibonde,
Un laurier sera tout leur bien.
Ah! Pour un rien,
Oui, pour un rien,
Nous laisserions finir le monde,
40
Si nos femmes le voulaient bien.

Nous sommes peu galants sans doute,
Mais nos fils, d'excès en excès,
Égarant l'amour sur sa route,
Ne lui parleront plus français.
45
Ils traduiront, Dieu les confonde!
L'art d'aimer en italien.
Ah! Pour un rien,
Oui, pour un rien,
Nous laisserions finir le monde,
50
Si nos femmes le voulaient bien.

Ainsi, malgré tous nos sophistes,
Chez nos descendants on aura
Pour grands hommes des journalistes,
Pour amusement l'opéra;
55
Pas une vierge pudibonde;
Pas même un aimable vaurien.
Ah! Pour un rien,
Oui, pour un rien,
Nous laisserions finir le monde,
60
Si nos femmes le voulaient bien.

De fleurs, amis, ceignant nos têtes,
Vainement nous formons des voeux
Pour que notre culte et nos fêtes
Soient en honneur chez nos neveux:
65
Ce chapitre que Momus fonde
Chez eux manquera de doyen.
Ah! Pour un rien,
Oui, pour un rien,
Nous laisserions finir le monde,
70
Si nos femmes le voulaient bien.
 
 
 
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