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B  I  B  L  I  O  T  H  E  C  A    A  U  G  U  S  T  A  N  A

 

 

 

 
Pierre Jean de Béranger
Chansons 1815 - 1829
 


 






 




C h a n s o n s
1 8 1 5 - 1 8 2 9
T o m e  I

P a g e  3

______________________

 
BOUQUET  A  UNE  DAME
DE  70  ANS


Laissons la musique nouvelle;
Notre amie est du bon vieux temps.
Sur un air aussi simple qu'elle
Chantons des couplets bien chantants.

5
L'esprit du jour a son mérite,
Mais c'est surtout lui que je crains:
Ses traits si fins
Me semblent vains,
Pour les entendre il faudrait des devins.
10
Amis, chantons à Marguerite
De vieux airs et de gais refrains.

Elle a chanté dans sa jeunesse
Ces couplets comme on n'en fait plus,
Où Favart peignait la tendresse,
15
Où Panard frondait les abus.

Contre l'humeur qui nous irrite,
Quels antidotes souverains!
Leurs vers badins,
Francs et malins,
20
Aux moins joyeux faisaient battre des mains.
Ah! Rappelons à Marguerite
Leurs vieux airs et leurs gais refrains.

C'est un charme que la mémoire:
On se répète jeune ou vieux.
25
Les refrains forment notre histoire;
Il faut tâcher qu'ils soient joyeux.

Amusons le temps qui trop vite
Entraîne les pauvres humains;
Et les destins
30
Sur nos festins
Faisant briller des jours longs et sereins,
Que dans trente ans pour Marguerite
Nos couplets soient de gais refrains!

À table alors venant nous rendre,
35
Tous, le front ridé par les ans,
Dans une accolade bien tendre
Nous mêlerons nos cheveux blancs.

Les souvenirs naîtront bien vite;
Nos coeurs émus en seront pleins.
40
Moments divins!
Les noirs chagrins
Fuyant au bruit des transports les plus saints,
Sur les cent ans de Marguerite
Nous chanterons de gais refrains!

 
L'HOMME  RANGE

Maint vieux parent me répète
Que je mange ce que j'ai.
Je veux à cette sornette
Répondre en homme rangé:
5
Quand on n'a rien,
Landerirette,
On ne saurait manger son bien.

Faut-il que je m'inquiète
Pour quelques frais superflus?
10
Si ma conscience est nette,
Ma bourse l'est encor plus.
Quand on n'a rien,
Landerirette,
On ne saurait manger son bien.

15
Un gourmand dans son assiette
Fond le bien de ses aïeux;
Mon hôte à crédit me traite;
J'ai bonne chère et vin vieux.
Quand on n'a rien,
20
Landerirette,
On ne saurait manger son bien.

Que Dorval, à la roulette,
À tout son or dise adieu:
J'y joûrais bien en cachette;
25
Mais il faudrait mettre au jeu...
Quand on n'a rien,
Landerirette,
On ne saurait manger son bien.

Mondor, pour une coquette,
30
Se ruine en dons coûteux;
C'est pour rien que ma Lisette
Me trompe et me rend heureux.
Quand on n'a rien,
Landerirette,
35
On ne saurait manger son bien.

 
BON  VIN
ET  FILLETTE


L'amour, l'amitié, le vin,
Vont égayer ce festin;
Nargue de toute étiquette!
Turlurette,
5
Turlurette,
Bon vin et fillette!

L'amour nous fait la leçon:
Partout ce dieu sans façon
Prend la nappe pour serviette.
10
Turlurette,
Turlurette,
Bon vin et fillette!

Que dans l'or mangent les grands,
Il ne faut à deux amants
15
Qu'un seul verre, qu'une assiette.
Turlurette,
Turlurette,
Bon vin et fillette!

Sur un trône est-on heureux?
20
On ne peut s'y placer deux:
Mais vivent table et couchette!
Turlurette,
Turlurette,
Bon vin et fillette!

25
Si pauvreté qui nous suit
A des trous à son habit,
De fleurs ornons sa toilette.
Turlurette,
Turlurette,
30
Bon vin et fillette!

Mais que dis-je? Ah! Dans ce cas,
Mettons plutôt habit bas;
Lise en paraîtra mieux faite.
Turlurette,
35
Turlurette,
Bon vin et fillette!

 
LE  VOISIN

Je veux, voisin et voisine,
Quitter le ton libertin;
J'ai pour oncle un sacristain,
Et pour soeur une béguine.
5
Mais le diable est bien fin;
Qu'en dites-vous, ma voisine?
Mais le diable est bien fin;
Qu'en dites-vous, mon voisin?

Paul, docteur en médecine,
10
Craint pour le fil de nos jours,
Que le vin et les amours
N'usent trop tôt la bobine:
Eh! Fi du médecin;
Qu'en dites-vous, ma voisine?
15
Eh! Fi du médecin;
Qu'en dites-vous, mon voisin?

L'embonpoint de Joséphine
Fait demander ce que c'est;
Moi, je crois que son corset
20
Lui rend la taille moins fine.
C'est l'effet du basin;
Qu'en dites-vous, ma voisine?
C'est l'effet du basin;
Qu'en dites-vous, mon voisin?

25
Mademoiselle Justine
Met au monde un gros poupon:
L'un dit que c'est un dragon,
L'autre un soldat de marine.
Je le crois fantassin;
30
Qu'en dites-vous, ma voisine?
Je le crois fantassin;
Qu'en dites-vous, mon voisin?

Depuis peu chez ma cousine,
Qui jeûnait en carnaval,
35
Je vois certain cardinal,
Et trouve bonne cuisine:
Serait-il mon cousin?
Qu'en dites-vous, ma voisine?
Serait-il mon cousin?
40
Qu'en dites-vous, mon voisin?

Une actrice qu'on devine
Veut, pour plaire à dix rivaux,
Inventer des coups nouveaux
Au doux jeu qui les ruine:
45
C'est un fort beau dessein;
Qu'en dites-vous, ma voisine?
C'est un fort beau dessein;
Qu'en dites-vous, mon voisin?

Faut-il qu'une affreuse épine
50
Se mêle aux fleurs de Cypris!
Pour ce poison de Paris
Que n'est-il une vaccine!
Cela serait divin;
Qu'en dites-vous, ma voisine?
55
Cela serait divin;
Qu'en dites-vous, mon voisin?

D'aucun mal, je l'imagine,
Notre quartier n'est frappé.
Là point de mari trompé,
60
Point de femme libertine.
C'est un quartier fort sain;
Qu'en dites-vous, ma voisine?
C'est un quartier fort sain;
Qu'en dites-vous, mon voisin?

 
LE  CARILLONNEUR

Digue, digue, dig, din, dig, din, don.
Ah! Que j'aime
À sonner un baptême!
Aux maris j'en demande pardon.
5
Dig, din, don, din, digue, digue, don.

Les décès m'ont assez fait connaître;
Préludons sur un ton plus heureux.
D'un vieillard l'héritier vient de naître.
Sonnons fort: c'est un fait scandaleux.

10
Digue, digue, dig, din, dig, din, don.
Ah! Que j'aime
À sonner un baptême!
Aux maris j'en demande pardon.
Dig, din, don, din, digue, digue, don.

15
La maman est gaillarde et jolie:
Mais l'époux est triste et catarrheux;
Sur son compte il sait ce qu'on publie.
Sonnons fort: il n'est pas généreux.

Digue, digue, dig, din, dig, din, don.
20
Ah! Que j'aime
À sonner un baptême!
Aux maris j'en demande pardon.
Dig, din, don, din, digue, digue, don.

De l'enfant quel peut être le père?
25
N'est-ce pas mon voisin le banquier?
Les cadeaux mènent vite une affaire.
Sonnons fort: il est gros marguillier.

Digue, digue, dig, din, dig, din, don.
Ah! Que j'aime
30
À sonner un baptême!
Aux maris j'en demande pardon.
Dig, din, don, din, digue, digue, don.

Si j'osais, je dirais que le maire
S'est créé ce petit échevin;
35
Je l'ai vu chiffonner la commère.
Sonnons fort: je boirai de son vin.

Digue, digue, dig, din, dig, din, don,
Ah! Que j'aime
À sonner un baptême!
40
Aux maris j'en demande pardon.
Dig, din, don, din, digue, digue, don.

Je crois bien que notre grand vicaire
Aura mis le doigt au bénitier.
Depuis peu ma fille a su lui plaire.
45
Sonnons fort, pour l'honneur du métier.

Digue, digue, dig, din, dig, din, don.
Ah! Que j'aime
À sonner un baptême!
Aux maris j'en demande pardon.
50
Dig, din, don, din, digue, digue, don.

Notre gouverneur a, je le pense,
Prélevé des droits sur ce terrain;
Dans l'église il vient donner quittance.
Sonnons fort: monseigneur est parrain.

55
Digue, digue, dig, din, dig, din, don.
Ah! Que j'aime
À sonner un baptême!
Aux maris j'en demande pardon.
Dig, din, don, din, digue, digue, don.

60
Plus facile à nommer que ton père,
Cher enfant, quel bonheur infini!
Je suis sûr de te voir plus d'un frère.
Sonnons fort: et que Dieu soit béni!

Digue, digue, dig, din, dig, din, don.
65
Ah! Que j'aime
À sonner un baptême!
Aux maris j'en demande pardon.
Dig, din, don, din, digue, digue, don.

 
LA  VIEILLESSE

À mes amis.

Nous verrons le temps qui nous presse
Semer les rides sur nos fronts;
Quoi qu'il nous reste de jeunesse,
Oui, mes amis, nous vieillirons.
5
Mais à chaque pas voir renaître
Plus de fleurs qu'on n'en peut cueillir;
Faire un doux emploi de son être,
Mes amis, ce n'est pas vieillir.

En vain nous égayons la vie
10
Par le champagne et les chansons;
À table, où le coeur nous convie,
On nous dit que nous vieillissons.
Mais jusqu'à sa dernière aurore
En buvant frais s'épanouir,
15
Même en tremblant chanter encore,
Mes amis, ce n'est pas vieillir.

Brûlons-nous pour une coquette
Un encens d'abord accueilli,
Bientôt peut-être elle répète
20
Que nous n'avons que trop vieilli.
Mais vivre en tout d'économie,
Moins prodiguer et mieux jouir,
D'une amante faire une amie,
Mes amis, ce n'est pas vieillir.

25
Si long-temps que l'on entretienne
Le cours heureux des passions,
Puisqu'il faut qu'enfin l'âge vienne,
Qu'ensemble au moins nous vieillissions.
Chasser du coin qui nous rassemble
30
Les maux prêts à nous assaillir,
Arriver au but tous ensemble,
Mes amis, ce n'est pas vieillir.

 
LES  BILLETS
D'ENTERREMENT


Chanson de noce.

Notre alégresse est trop vive;
Amis, pendant nos ébats,
Sachez qu'un joli convive
Sent approcher son trépas.
5
Faut-il qu'à la fleur de l'âge
Il ait ce pressentiment!
Tous nos billets de mariage
Sont des billets d'enterrement.

Il sait que l'amour le guette
10
Pour se venger aujourd'hui
D'une querelle secrète
Qu'il eut vingt fois avec lui:
Rien que d'y penser je gage
Qu'il meurt presque en ce moment.
15
Tous nos billets de mariage
Sont des billets d'enterrement.

Bientôt il prendra la fuite,
En tremblant se cachera;
Mais l'amour, à sa poursuite,
20
Dans son réduit l'atteindra.
L'un pousse un trait plein de rage,
L'autre un long gémissement.
Tous nos billets de mariage
Sont des billets d'enterrement.

25
Par pitié l'amour hésite;
Mais enfin, moins généreux,
Du trait que l'obstacle irrite
Il lui porte un coup affreux.
Dans son sang le pauvret nage:
30
Adieu donc, défunt charmant!
Tous nos billets de mariage
Sont des billets d'enterrement.

On versera quelques larmes
Que le plaisir essuîra;
35
Mais, pour l'honneur de ses armes,
Le vainqueur en parlera.
Car, mes amis, dans notre age,
En dépit du sacrement,
Peu de billets de mariage
40
Tous nos billets de mariage
Sont des billets d'enterrement.

 
LA  DOUBLE  CHASSE

Allons, chasseur, vite en campagne;
Du cor n'entends-tu pas le son?
Tonton, tonton, tontaine, tonton.
Pars, et qu'auprès de ta compagne
5
L'amour chasse dans ta maison.
Tonton, tontaine, tonton.

Avec nombreuse compagnie,
Chasseur, tu parcours le canton.
Tonton, tonton, tontaine, tonton.
10
Auprès de ta femme jolie
Combien de braconniers voit-on!
Tonton, tontaine, tonton.

Du cerf prêt à forcer l'enceinte,
Chasseur, tu fais le fanfaron.
15
Tonton, tonton, tontaine, tonton.
Auprès de ta femme, sans crainte,
Se glisse un chasseur franc luron.
Tonton, tontaine, tonton.

Chasseur, par ta meute surprise,
20
La bête pleure; on lui répond:
Tonton, tonton, tontaine, tonton.
Ta femme, aux abois déja mise,
Sourit aux efforts du fripon.
Tonton, tontaine, tonton.

25
Chasseur, un seul coup de ton arme
Met bas le cerf sur le gazon.
Tonton, tonton, tontaine, tonton.
L'amant, pour ta moitié qu'il charme,
Use de la poudre à foison.
30
Tonton, tontaine, tonton.

Chasseur, tu rapportes la bête,
Et de ton cor enfles le son.
Tonton, tonton, tontaine, tonton.
L'amant quitte alors sa conquête,
35
Et le cerf entre à la maison.
Tonton, tontaine, tonton.

 
LES  PETITS  COUPS

Maîtres de tous nos desirs,
Réglons-les sans les contraindre:
Plus l'excès nuit aux plaisirs,
Amis, plus nous devons le craindre.
5
Autour d'une petite table,
Dans ce petit coin fait pour nous,
Du vin vieux d'un hôte aimable
Il faut boire à petits coups.

Pour éviter bien des maux,
10
Veut-on suivre ma recette,
Que l'on nage entre deux eaux,
Et qu'entre deux vins l'on se mette.
Le bonheur tient au savoir-vivre:
De l'abus naissent les dégoûts;
15
Trop à-la-fois nous enivre;
Il faut boire à petits coups.

Loin d'en murmurer en vain,
Égayons notre indigence:
Il suffit d'un doigt de vin
20
Pour réconforter l'espérance.
Et vous, que flatte un sort prospère,
Pour en jouir, modérez-vous;
Car, même dans un grand verre,
Il faut boire à petits coups.

25
Philis, quel est ton effroi?
La leçon te déplaît-elle?
Les petits coups, selon toi,
Sentent le buveur qui chancelle.
Quel que soit le desir qui perce
30
Dans tes yeux, vifs comme tes goûts,
Du filtre qu'amour te verse
Il faut boire à petits coups.

Oui, de repas en repas,
Pour atteindre à la vieillesse,
35
Ne nous incommodons pas,
Et soyons fous avec sagesse.
Amis, le bon vin que le nôtre!
Et la santé, quel bien pour tous!
Pour ménager l'un et l'autre,
40
Il faut boire à petits coups.

 
ELOGE
DE  LA  RICHESSE


La richesse, que des frondeurs
Dédaignent, et pour cause,
Quand elle vient sans les grandeurs,
Est bonne à quelque chose.
5
Loin de les rendre à ton Crésus,
Va boire avec ses cent écus,
Savetier, mon compère.
Pour moi, qu'il m'arrive un trésor;
Que dans mes mains pleuve de l'or,
10
De l'or,
De l'or,
Et j'en fais mon affaire!

Je souris à la pauvreté,
Et j'ignore l'envie:
15
Pourquoi perdrai-je ma gaîté
Dans une douce vie?
Maison, jardin, livres, tableaux,
Large voiture et bons chevaux,
Pourraient-ils me déplaire?
20
Quand mes voeux prendraient plus d'essor,
Que dans mes mains pleuve de l'or,
De l'or,
De l'or,
Et j'en fais mon affaire!

25
Bonjour, Mondor, riche voisin.
Ta maîtresse est jolie;
Son oeil est noir, son esprit fin,
Et sa taille accomplie.
J'atteste sa fidélité;
30
Mais que peut contre sa fierté
L'amour d'un pauvre hère?
Pour te l'enlever, cher Mondor,
Que dans mes mains pleuve de l'or,
De l'or,
35
De l'or,
Et j'en fais mon affaire!

Le vin s'aigrit dans mon gosier
Chez un traiteur maussade;
Mais à sa table un financier
40
Me verse-t-il rasade;
Combien, dis-je, ces bons vins blancs?
On me répond: douze cents francs.
Par ma foi, ce n'est guère.
En Champagne on en trouve encor:
45
Que dans mes mains pleuve de l'or,
De l'or,
De l'or,
Et j'en fais mon affaire!

À partager dès aujourd'hui,
50
Amis, je vous invite.
Nous saurions tous, en cas d'ennui,
Me ruiner bien vite.
Manger rentes et capitaux,
Équipages, terres, châteaux,
55
Serait gai, je l'espère.
Ah! Pour voir la fin d'un trésor,
Que dans mes mains pleuve de l'or,
De l'or,
De l'or,
60
Et j'en fais mon affaire!

 
LA  PRISONNIERE
ET  LE  CHEVALIER


Romance de chevalerie.
Genre à la mode.


«Ah! S'il passait un chevalier
Dont le coeur fût tendre et fidèle,
Et qu'il triomphât du geôlier
Qui me retient dans la tourelle,
5
Je bénirais ce chevalier.»

Par-là passait un chevalier
À l'honneur, à l'amour fidèle:
«Dame, dit-il, quel dur geôlier
Vous retient dans cette tourelle?
10
Est-il prélat ou chevalier?»

«C'est mon époux, bon chevalier,
Qui veut que je lui sois fidèle,
Et qui me laisse, en vieux geôlier,
Coucher seule dans la tourelle.
15
Délivrez-moi, bon chevalier.»

Soudain le jeune chevalier,
À qui son bon ange est fidèle,
Trompe les regards du geôlier,
Et pénètre dans la tourelle.
20
Honneur, honneur au chevalier!

La prisonnière au chevalier
Fait promettre un amour fidèle,
Puis se venge de son geôlier
Sur le grabat de la tourelle.
25
Soyez heureux, beau chevalier!

Alors et dame et chevalier,
Sautant sur un coursier fidèle,
Vont au nez du mari-geôlier
Jeter les clefs de la tourelle.
30
Puis, adieu dame et chevalier.

Honneur aux galants chevaliers!
Honneur à leurs dames fidèles!
Contre l'hymen et ses geôliers,
Dans les palais, dans les tourelles,
35
Dieu protégeait les chevaliers.

 
LES  MARIONNETTES

Les marionnettes, croyez-moi,
Sont les jeux de tout âge:
Depuis l'artisan jusqu'au roi,
De la ville au village;
5
Valets, journalistes, flatteurs,
Dévotes et coquettes,
Ah! Sans compter nos grands acteurs,
Combien de marionnettes!

L'homme, fier de marcher debout,
10
Vante son équilibre:
Parcequ'il court et va par-tout,
Le pantin se croit libre.
Mais dans combien de mauvais pas
Sa fortune le jette!
15
Ah! Du destin l'homme ici-bas
N'est que la marionnette.

Ce tendron des plus innocents,
Que le desir dévore,
Au trouble secret de ses sens
20
Ne conçoit rien encore.
Veiller la nuit, rêver le jour,
L'étonne et l'inquiète.
Elle a quinze ans: ah! Pour l'amour
La bonne marionnette!

25
Voyez ce mari parisien
Que maint galant visite;
Il vous accueille mal ou bien,
Vous cherche ou vous évite.
Est-il confiant ou jaloux,
30
À l'air dont il vous traite?
Non: de sa femme un tel époux
N'est que la marionnette.

Près des femmes que sommes-nous?
Des pantins qu'on ballotte.
35
Messieurs, sautez, faites les fous
Au gré de leur marotte!
Le plus lourd et le plus subtil
Font la danse complète;
Et Dieu pourtant n'a mis qu'un fil
40
À chaque marionnette.

 
LE  SCANDALE

Aux drames du jour
Laissons la morale:
Sans vivre à la cour,
J'aime le scandale.
5
Bon!
La farira dondaine,
Gai!
La farira dondé.

Nargue des vertus!
10
On n'en sait que faire.
Aux sots revêtus
Le tout est de plaire.
Bon!
La farira dondaine,
15
Gai!
La farira dondé.

De ses contes bleus
L'honneur nous assomme.
C'est un vice ou deux
20
Qui font l'honnête homme.
Bon!
La farira dondaine,
Gai!
La farira dondé.

25
Pour des vins de prix
Vendons tous nos livres.
C'est peu d'être gris;
Amis, soyons ivres.
Bon!
30
La farira dondaine,
Gai!
La farira dondé.

Grands réformateurs,
Piliers de coulisses,
35
Chassez les erreurs;
Nous gardons nos vices.
Bon!
La farira dondaine,
Gai!
40
La farira dondé.

Paix! Dit à ce mot
Caton, qui fait rage;
Mais il prêche en sot,
Moi, je ris en sage.
45
Bon!
La farira dondaine,
Gai!
La farira dondé.

 
LE  DOCTEUR
ET  SES  MALADES


À mon médecin,
le jour de sa fête.


Saluons de maintes rasades
Ce docteur à qui je dois tant.
Mais, pour visiter ses malades,
Je crains qu'il n'échappe à l'instant.
5
À ces soins son art le condamne,
S'il vient un message ennemi.
Fiévreux, buvez votre tisane;
Laissez-nous fêter notre ami.

Oui, que ses malades attendent;
10
Il est au sein de l'amitié.
Mais vingt jeunes fous le demandent
D'un air qui pourtant fait pitié.
De Vénus amants trop crédules,
Sur leur état qu'ils ont gémi!
15
Eh! Messieurs, prenez des pilules;
Laissez-nous fêter notre ami.

Quoi! Ne peut-on venir au monde
Sans l'enlever à ses enfants?
Certaine personne un peu ronde
20
Réclame ses secours savants.
J'entends ce tendron qui l'appelle:
Les parents même en ont frémi.
N'accouchez pas, mademoiselle;
Laissez-nous fêter notre ami.

25
Qu'il coule gaîment son automne,
Que son hiver soit encor loin!
Puisse-t-il des soins qu'il nous donne
N'éprouver jamais le besoin!
Puisqu'enfin dans nos embrassades
30
Il n'est point heureux à demi,
Mourez sans lui, mourez, malades;
Laissez-nous fêter notre ami.

 
A  ANTOINE  ARNAULT
J.  DE  SA  FETE

(Année 1812)

Je viens d'Montmartre avec ma bête
Pour fêter ce maître malin,
Et n'crains point qu'au milieu d'la fête
Un bon mot m'renvoie au moulin.
5
On dit qu'avec plus d'un génie
Antoin'prend plaisir à cela.
Nous qui n'somm's pas d'l'académie,
Souhaitons-lui d'ces p'tits plaisirs-là.

Il n's'en tient pas à des saillies;
10
Dans plus d'un genre il est heureux.
J'sais mêm'qu'il fait des tragédies
Quand il n'est pas trop paresseux.
De la Merpomène idolâtre
Qu'il fass'mourir par-ci par-là.
15
Nous qui n'somm's pas d'z héros d'théâtre,
Souhaitons-lui d'ces p'tits plaisirs-là.

On m'assur'qu'il vient d'faire un livre
Où c'qui a du bon: je l'crois bien.
C'docteur-là nous enseigne à vivre
20
Par la bouch'd'un arbre ou d'un chien.
À messieurs les polichinelles
Il dit: vous en voulez, en v'là.
Nous, qui n'tenons pas les ficelles,
Souhaitons-lui d'ces p'tits plaisirs-là.

25
À la cour il s'moqu'rait, je l'gage,
Mêm'de messieurs les chambellans.
De c'pays n'ayant point l'langage,
Il vant'la paix aux conquérants.
À d'grands seigneurs qui n'sont pas minces
30
Sans ramper toujours il parla.
Nous, qu'on n'a pas encor faits princes,
Souhaitons-lui d'ces p'tits plaisirs-là.

Mais, quoiqu'malin, z'il est bon homme;
D'mandez à sa fille, à ses fils.
35
Ah! Qu'il soit toujours aimé comme
Il aime ses nombreux amis!
Que l'secret d'son bonheur suprême
Reste à c'te gross'maman que v'là.
Nous qui sommes d'ceux qu'Antoine aime,
40
Souhaitons-lui d'ces vrais plaisirs-là.

 
LE  BEDEAU

Pauvre bedeau! Métier d'enfer!
La grand'messe aujourd'hui me damne.
Pour me régaler du plus cher,
Au beau coin m'attend dame Jeanne.
5
Voici l'heure du rendez-vous;
Mais nos prêtres s'endorment tous.

Ah! Maudit soit notre curé!
Je vais, sacristie!
Manquer la partie.
10
Jeanne est prête et le vin tiré.
Monsieur le curé!

Nos enfants de choeur, j'en réponds,
Devinent ce qui me tracasse.
Dépêchez-vous, petits fripons,
15
Ou vous aurez des coups de masse.
Chantres, c'est du vin à dix sous:
Chantez pour moi comme pour vous.

Mais maudit soit notre curé!
Je vais, sacristie!
20
Manquer la partie.
Jeanne est prête et le vin tiré.
Monsieur le curé!

Notre suisse, alongez le pas;
Sur-tout faites ranger ces dames.
25
La quête ne finira pas:
Le vicaire lorgne les femmes.
Ah! Si la gentille Babet
Pour se confesser l'attendait!

Mais maudit soit notre curé!
30
Je vais, sacristie!
Manquer la partie.
Jeanne est prête et le vin tiré.
Monsieur le curé!

Curé, songez à la saint-Leu:
35
Ce jour-là vous dîniez en ville.
Quel train vous nous meniez, morbleu!
On passa presque l'évangile.
En faveur de votre bedeau
Sautez la moitié du credo.

40
Mais maudit soit notre curé!
Je vais, sacristie!
Manquer la partie.
Jeanne est prête et le vin tiré.
Monsieur le curé!

 
ON  S'EN  FICHE!

De traverse en traverse,
Tout va dans l'univers
De travers.
Toute femme est perverse,
5
Tout traiteur exigeant
Pour l'argent.
À tout jeu le sort nous triche;
Mais enfin est-on gris,
Biribi,
10
On s'en fiche!

Désespoir d'un ivrogne,
Vient un marchand maudit
Qui vous dit
Qu'en Champagne, en Bourgogne,
15
Les coteaux sont grêlés
Et gelés.
À tout jeu le sort nous triche;
Mais enfin est-on gris,
Biribi,
20
On s'en fiche!

Oubliez une dette,
Chez vous entre un huissier
Bien grossier
Qui vend table et couchette,
25
Et trouve encor de quoi
Pour le roi.
À tout jeu le sort nous triche;
Mais enfin est-on gris,
Biribi,
30
On s'en fiche!

Aucun plaisir n'est stable:
Pour boire est-on assis
Cinq ou six,
Avant vous sous la table
35
Tombent deux, trois amis
Endormis.
À tout jeu le sort nous triche;
Mais enfin est-on gris,
Biribi,
40
On s'en fiche!

C'est trop d'une maîtresse:
Que je fus malheureux
Avec deux!
Que j'eus peu de sagesse
45
D'en avoir jusqu'à trois
À-la-fois!
À tout jeu le sort nous triche;
Mais enfin est-on gris,
Biribi,
50
On s'en fiche!

De ma misanthropie
Pardonnez les accès
Et l'excès;
Car je crains la pépie,
55
Et je ne vois qu'abus
Et vins bus.
À tout jeu le sort nous triche;
Mais enfin est-on gris,
Biribi,
60
On s'en fiche!

 
JEANNETTE

Fi des coquettes maniérées!
Fi des bégueules du grand ton!
Je préfère à ces mijaurées
Ma Jeannette, ma Jeanneton.

5
Jeune, gentille, et bien faite,
Elle est fraîche et rondelette;
Son oeil noir est petillant.
Prudes, vous dites sans cesse
Qu'elle a le sein trop saillant:
10
C'est pour ma main qui le presse
Un défaut bien attrayant.

Fi des coquettes maniérées!
Fi des bégueules du grand ton!
Je préfère à ces mijaurées
15
Ma Jeannette, ma Jeanneton.

Tout son charme est dans la grace;
Jamais rien ne l'embarrasse:
Elle est bonne, et toujours rit.
Elle dit mainte sottise,
20
À parler jamais n'apprit;
Et cependant, quoi qu'on dise,
Ma Jeannette a de l'esprit.

Fi des coquettes maniérées!
Fi des bégueules du grand ton!
25
Je préfère à ces mijaurées
Ma Jeannette, ma Jeanneton.

À table dans une fête,
Cette espiègle me tient tête
Pour les propos libertins.
30
Elle a la voix juste et pure,
Sait les plus joyeux refrains.
Quand je l'en prie, elle jure;
Elle boit de tous les vins.

Fi des coquettes maniérées!
35
Fi des bégueules du grand ton!
Je préfère à ces mijaurées
Ma Jeannette, ma Jeanneton.

Belle d'amour et de joie,
Jamais d'une riche soie
40
Son corsage n'est paré.
Sous une toile proprette
Son triomphe est assuré;
Et, sans nuire à sa toilette,
Je la chiffonne à mon gré.

45
Fi des coquettes maniérées!
Fi des bégueules du grand ton!
Je préfère à ces mijaurées
Ma Jeannette, ma Jeanneton.

La nuit tout me favorise;
50
Point de voile qui me nuise,
Point d'inutiles soupirs.
Des deux mains et de la bouche
Elle attise les desirs,
Et rompit vingt fois sa couche
55
Dans l'ardeur de nos plaisirs.

Fi des coquettes maniérées!
Fi des bégueules du grand ton!
Je préfère à ces mijaurées
Ma Jeannette, ma Jeanneton.

 
LES  ROMANS

À Sophie, qui me priait de composer
un roman pour la distraire.


Tu veux que pour toi je compose
Un long roman qui fasse effet.
À tes voeux ma raison s'oppose;
Un long roman n'est plus mon fait.

5
Quand l'homme est loin de son aurore,
Tous les romans deviennent courts;
Et je ne puis long-temps encore
Prolonger celui des amours.

Heureux qui peut dans sa maîtresse
10
Trouver l'amitié d'une soeur!
Des plaisirs je te dois l'ivresse,
Et des tendres soins la douceur.

Des héros, des prétendus sages
Les longs romans, qui font pitié,
15
Ne vaudront jamais quelques pages
Du doux roman de l'amitié.

Triste roman que notre histoire!
Mais, Sophie, au sein des amours,
De ton destin, j'aime à le croire,
20
Les plaisirs charmeront le cours.

Ah! Puisses-tu, vive et jolie,
Long-temps te couronner de fleurs,
Et sur le roman de la vie
Ne jamais répandre de pleurs!

 
TRAITE  POLITIQUE
A  USAGE  LISE

(Mois de mai 1815)

Lise, qui règnes par la grace
Du dieu qui nous rend tous égaux,
Ta beauté, que rien ne surpasse,
Enchaîne un peuple de rivaux.
5
Mais si grand que soit ton empire,
Lise, tes amants sont français;
De tes erreurs permets de rire,
Pour le bonheur de tes sujets.

Combien les belles et les princes
10
Aiment l'abus d'un grand pouvoir!
Combien d'amants et de provinces
Poussés enfin au désespoir!
Crains que la révolte ennemie
Dans ton boudoir ne trouve accès;
15
Lise, abjure la tyrannie,
Pour le bonheur de tes sujets.

Par excès de coquetterie
Femme ressemble aux conquérants,
Qui vont bien loin de leur patrie
20
Dompter cent peuples différents.
Ce sont de terribles coquettes!
N'imite pas leurs vains projets.
Lise, ne fais plus de conquêtes,
Pour le bonheur de tes sujets.

25
Grace aux courtisans pleins de zèle,
On approche des potentats
Moins aisément que d'une belle
Dont un jaloux suit tous les pas.
Mais sur ton lit, trône paisible,
30
Où le plaisir rend ses décrets,
Lise, sois toujours accessible,
Pour le bonheur de tes sujets.

Lise, en vain un roi nous assure
Que, s'il règne, il le doit aux cieux,
35
Ainsi qu'à la simple nature
Tu dois de charmer tous les yeux.
Bien qu'en des mains comme les tiennes
Le sceptre passe sans procès,
De nous il faut que tu le tiennes,
40
Pour le bonheur de tes sujets.

Pour te faire adorer sans cesse,
Mets à profit ces vérités.
Lise, deviens bonne princesse,
Et respecte nos libertés.
45
Des roses que l'amour moissonne
Ceins ton front tout brillant d'attraits,
Et garde long-temps ta couronne,
Pour le bonheur de tes sujets.

 
L'OPINION  DE
CES  DEMOISELLES

(Mois de mai 1815)

Quoi! C'est donc bien vrai qu'on parie
Qu'l'enn'mi va tout r'mettre chez nous
Sens sus d'ssous.
L'palais-royal, qu'est not'patrie,
5
S'en réjouirait;
Chacun son intérêt.
Aussi point d'fille qui ne crie:
Viv'nos amis,
Nos amis les enn'mis!

10
D'nos français j'connaissons l's astuces;
Ils n'sont pas aussi bons chrétiens
Qu'les prussiens.
Comm'l'argent pleuvait quand les russes
F'saient hausser d'prix
15
Tout'les filles d'Paris!
J'n'avions pas l'temps d'chercher nos puces.
Viv'nos amis,
Nos amis les enn'mis!

Mais, puisqu'ils r'vienn't, faut les attendre.
20
Je r'verrons Bulof, Titchacof,
Et Platof;
L'bon Saken, dont l'coeur est si tendre,
Et puis ce cher...
Ce cher Monsieur Blücher:
25
Ils nous donn'ront tout c'qu'ils vont prendre.
Viv'nos amis,
Nos amis les enn'mis!

Drès qu'les plum's de coq vont r'paraître,
J'secoûrons, d'façon à l'fair'voir,
30
Not'mouchoir.
Quant aux amants, j'dois en r'connaître,
Ça tomb'sous l'sens,
Au moins deux ou trois cents.
Pour leurs entré'louons un'fenêtre.
35
Viv'nos amis,
Nos amis les enn'mis!

J'conviens que d'certain's honnêt's femmes
Tout autant qu'nous en ont pincé
L'an passé,
40
Et qu'nos cosaqu's, pleins d'leurs bell's flammes,
Prenaient l'chemin
Du faubourg saint-Germain.
Malgré l'tort qu'nous ont fait ces dames,
Viv'nos amis,
45
Nos amis les enn'mis!

Les affair's s'ront bientôt bâclées,
Si j'en crois un vieux libertin
D'sacristain.
Quand y aurait queuqu's maisons d'brûlées,
50
Queuqu's gens d'occis,
C'est l'cadet d'nos soucis.
Mais j'rirai bien si j'sommes violées.
Viv'nos amis,
Nos amis les enn'mis!

 
HABIT  DE  COUR
VISITE  ALTESSE


Ne répondez plus de personne,
Je veux devenir courtisan.
Fripier, vite, que l'on me donne
La défroque d'un chambellan.
5
Un grand prince à moi s'intéresse;
Courons assiéger son séjour.
Ah! Quel beau jour!
Je vais au palais d'une altesse,
Et j'achète un habit de cour.

10
Déja, me tirant par l'oreille,
L'ambition hâte mes pas,
Et mon riche habit me conseille
D'apprendre à m'incliner bien bas.
Déja l'on me fait politesse,
15
Déja l'on m'attend au retour.
Ah! Quel beau jour!
Je vais saluer une altesse,
Et je porte un habit de cour.

N'ayant point encor d'équipage,
20
Je pars à pied modestement,
Quand de bons vivants, au passage,
M'offrent un déjeuner charmant.
J'accepte; mais que l'on se presse,
Dis-je à ceux qui me font ce tour.
25
Ah! Quel beau jour!
Messieurs, je vais voir une altesse;
Respectez mon habit de cour.

Le déjeuner fait, je m'esquive;
Mais l'un de nos anciens amis
30
Me réclame, et, joyeux convive,
À sa noce je suis admis.
Nombreux flacons, chants d'alégresse,
De notre table font le tour.
Ah! Quel beau jour!
35
Pourtant j'allais voir une altesse,
Et j'ai mis un habit de cour!

Enfin, malgré l'aï qui mousse,
J'en veux venir à mon honneur.
Tout en chancelant je me pousse
40
Jusqu'au palais de monseigneur.
Mais, à la porte où l'on se presse,
Je vois Rose, Rose et l'amour.
Ah! Quel beau jour!
Rose, qui vaut bien une altesse,
45
N'exige point d'habit de cour.

Loin du palais où la coquette
Vient parfois lorgner la grandeur,
Elle m'entraîne à sa chambrette,
Si favorable à notre ardeur.
50
Près de Rose, je le confesse,
Mon habit me paraît bien lourd.
Ah! Quel beau jour!
Soudain, oubliant son altesse,
J'ai quitté mon habit de cour.

55
D'une ambition vaine et sotte
Ainsi le rêve disparaît.
Gaîment je reprends ma marotte,
Et m'en retourne au cabaret.
Là je m'endors dans une ivresse
60
Qui n'a point de fâcheux retour.
Ah! Quel beau jour!
À qui voudra voir son altesse
Je donne mon habit de cour.

 
PLUS  DE  POLITIQUE
(Mois de juillet 1815)

Ma mie, ô vous que j'adore,
Mais qui vous plaignez toujours
Que mon pays ait encore
Trop de part à mes amours!
5
Si la politique ennuie,
Même en frondant les abus,
Rassurez-vous, ma mie;
Je n'en parlerai plus.

Près de vous, j'en ai mémoire,
10
Donnant prise à mes rivaux,
Des arts, enfants de la gloire,
Je racontais les travaux.
À notre France agrandie
Ils prodiguaient leurs tributs.
15
Rassurez-vous, ma mie;
Je n'en parlerai plus.

Moi, peureux dont on se raille,
Après d'amoureux combats,
J'osais vous parler bataille
20
Et chanter nos fiers soldats.
Par eux la terre asservie
Voyait tous ses rois vaincus.
Rassurez-vous, ma mie;
Je n'en parlerai plus.

25
Sans me lasser de vos chaînes,
J'invoquais la liberté;
Du nom de Rome et d'Athènes
J'effrayais votre gaîté.
Quoiqu'au fond je me défie
30
De nos modernes Titus,
Rassurez-vous, ma mie;
Je n'en parlerai plus.

La France, que rien n'égale,
Et dont le monde est jaloux,
35
Était la seule rivale
Qui fût à craindre pour vous.
Mais, las! J'ai pour ma patrie
Fait trop de voeux superflus.
Rassurez-vous, ma mie;
40
Je n'en parlerai plus.

Oui, ma mie, il faut vous croire;
Faisons-nous d'obscurs loisirs.
Sans plus songer à la gloire,
Dormons au sein des plaisirs.
45
Sous une ligue ennemie
Les français sont abattus.
Rassurez-vous, ma mie;
Je n'en parlerai plus.

 
MARGOT

Chantons Margot, nos amours,
Margot leste et bien tournée,
Que l'on peut baiser toujours,
Qui toujours est chiffonnée.
5
Quoi! L'embrasser? Dit un sot.
Oui, c'est l'humeur de Margot.
Moquons-nous de ce Blaise:
Viens, Margot, viens, qu'on te baise.

D'un lutin c'est tout l'esprit;
10
C'est un coeur de tourterelle.
Si le matin elle rit,
Le soir elle vous querelle.
Quoi! Se fâcher? Dit un sot.
Oui, c'est l'humeur de Margot.
15
Voilà comme on l'apaise:
Viens, Margot, viens, qu'on te baise.

Le verre en main, voyez-la;
Comme à table elle babille!
Quel air et quels yeux elle a
20
Quand le champagne pétille!
Quoi! L'air décent? Dit un sot.
Oui, c'est l'humeur de Margot.
Mets ta pudeur à l'aise:
Viens, Margot, viens, qu'on te baise.

25
Qu'elle est bien au piano!
Sa voix nous charme et nous touche.
Mais devant un soprano
Elle n'ouvre point la bouche.
Quoi! Par pitié? Dit un sot.
30
Oui, c'est l'humeur de Margot.
Ici point d'Albanèse:
Viens, Margot, viens, qu'on te baise.

L'amour, à point la servant,
Fait pour Margot feu qui flambe;
35
Mais par elle il est souvent
Traité par-dessous la jambe.
Quoi! Par-dessous? Dit un sot.
Oui, c'est l'humeur de Margot.
Il faut bien qu'il s'y plaise:
40
Viens, Margot, viens, qu'on te baise.

Margot tremble que l'hymen
De sa main ne se saisisse;
Car elle tient à sa main,
Qui parfois lui rend service.
45
Quoi! Pour broder? Dit un sot.
Oui, c'est l'humeur de Margot.
Que fais-tu sur ta chaise?
Viens, Margot, viens, qu'on te baise.

Point d'éloges incomplets,
50
S'écrîra cette brunette:
À moins de douze couplets,
Au diable une chansonnette!
Quoi! Douze ou rien? Dit un sot.
Oui, c'est l'humeur de Margot.
55
Nous t'en promettons treize:
Viens, Margot, viens, qu'on te baise.

 
A  MON  AMI
DESAUGIERS

(1815)

Président du caveau moderne
et directeur du vaudeville.


Bon Désaugiers, mon camarade,
Mets dans tes poches deux flacons;
Puis rassemble, en versant rasade,
Nos auteurs piquants et féconds.
5
Ramène-les dans l'humble asile
Où renaît le joyeux refrain.
Eh! Va ton train,
Gai boute-en-train!
Mets-nous en train, bien en train, tous en train,
10
Et rends enfin au vaudeville
Ses grelots et son tambourin.

Rends-lui, s'il se peut, le cortège
Qu'à la foire il a fait briller:
L'ombre de Panard te protège;
15
Vadé semble te conseiller.
Fais-nous apparaître à la file
Jusqu'aux enfants de Tabarin.
Eh! Va ton train,
Gai boute-en-train!
20
Mets-nous en train, bien en train, tous en train,
Et rends enfin au vaudeville
Ses grelots et son tambourin.

Au lieu de fades épigrammes,
Qu'il aiguise un couplet gaillard:
25
Collé, quoi qu'en disent nos dames,
Est un fort honnête égrillard.
La gaudriole, qu'on exile,
Doit refleurir sur son terrain.
Eh! Va ton train,
30
Gai boute-en-train!
Mets-nous en train, bien en train, tous en train,
Et rends enfin au vaudeville
Ses grelots et son tambourin.

Malgré messieurs de la police,
35
Le vaudeville est né frondeur:
Des abus fais ton bénéfice;
Force les grands à la pudeur;
Dénonce tout flatteur servile
À la gaîté du souverain.
40
Eh! Va ton train,
Gai boute-en-train!
Mets-nous en train, bien en train, tous en train,
Et rends enfin au vaudeville
Ses grelots et son tambourin.

45
Sur la scène, où plus à son aise
Avec toi Momus va siéger,
Relève la gaîté française
À la barbe de l'étranger.
La chanson est une arme utile
50
Qu'on oppose à plus d'un chagrin.
Eh! Va ton train,
Gai boute-en-train!
Mets-nous en train, bien en train, tous en train,
Et rends enfin au vaudeville
55
Ses grelots et son tambourin.

Verse, ami, verse donc à boire;
Que nos chants reprennent leur cours.
Il nous faut consoler la gloire;
Il faut rassurer les amours.
60
Nous cultivons un champ fertile
Qui n'attend qu'un ciel plus serein.
Eh! Va ton train,
Gai boute-en-train!
Mets-nous en train, bien en train, tous en train,
65
Et rends enfin au vaudeville
Ses grelots et son tambourin.

 
MA  VOCATION

Jeté sur cette boule,
Laid, chétif, et souffrant;
Étouffé dans la foule,
Faute d'être assez grand;
5
Une plainte touchante
De ma bouche sortit;
Le bon Dieu me dit: chante,
Chante, pauvre petit! (bis)

Le char de l'opulence
10
M'éclabousse en passant;
J'éprouve l'insolence
Du riche et du puissant;
De leur morgue tranchante
Rien ne nous garantit.
15
Le bon Dieu me dit: chante,
Chante, pauvre petit! (bis)

D'une vie incertaine
Ayant eu de l'effroi,
Je rampe sous la chaîne
20
Du plus modique emploi.
La liberté m'enchante,
Mais j'ai grand appétit.
Le bon Dieu me dit: chante,
Chante, pauvre petit! (bis)

25
L'amour, dans ma détresse,
Daigne me consoler;
Mais avec la jeunesse
Je le vois s'envoler.
Près de beauté touchante
30
Mon coeur en vain pâtit.
Le bon Dieu me dit: chante,
Chante, pauvre petit! (bis)

Chanter, ou je m'abuse,
Est ma tâche ici-bas.
35
Tous ceux qu'ainsi j'amuse
Ne m'aimeront-ils pas?
Quand un cercle m'enchante,
Quand le vin divertit;
Le bon Dieu me dit: chante,
40
Chante, pauvre petit! (bis)
 
 
 
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