<<< sommaire  <<< page précédente  page suivante >>>



B  I  B  L  I  O  T  H  E  C  A    A  U  G  U  S  T  A  N  A

 

 

 

 
Pierre Jean de Béranger
Chansons 1815 - 1829
 


 






 




C h a n s o n s
1 8 1 5 - 1 8 2 9
T o m e  I I

P a g e  3

______________________

 
LES  MIRMIDONS
(Décembre 1819)

Choeur.

Mirmidons, race féconde,
Mirmidons,
Enfin nous commandons:
Jupiter livre le monde
5
Aux mirmidons, aux mirmidons.

Voyant qu'Achille succombe,
Ses mirmidons, hors des rangs,
Disent: dansons sur sa tombe;
Les petits vont être grands.

10
Mirmidons, race féconde,
Mirmidons,
Enfin nous commandons:
Jupiter livre le monde
Aux mirmidons, aux mirmidons.

15
D'Achille tournant les broches,
Pour engraisser nous rampions:
Il tombe, sonnons les cloches;
Allumons tous nos lampions.

Mirmidons, race féconde,
20
Mirmidons,
Enfin nous commandons:
Jupiter livre le monde
Aux mirmidons, aux mirmidons.

De l'armée et de la flotte
25
Les gens seront malmenés.
Rendons-leur les coups de botte
Qu'Achille nous a donnés.

Mirmidons, race féconde,
Mirmidons,
30
Enfin nous commandons:
Jupiter livre le monde
Aux mirmidons, aux mirmidons.

Toi, mironton, mirontaine,
Prends l'arme de ce héros;
35
Puis, en vrai croquemitaine,
Tu feras peur aux marmots.

Mirmidons, race féconde,
Mirmidons,
Enfin nous commandons:
40
Jupiter livre le monde
Aux mirmidons, aux mirmidons.

De son habit de bataille,
Qu'ont respecté les boulets,
À dix rois de notre taille
45
Faisons dix habits complets.

Mirmidons, race féconde,
Mirmidons,
Enfin nous commandons:
Jupiter livre le monde
50
Aux mirmidons, aux mirmidons.

Son sceptre, qu'on nous défère,
Est trop pesant et trop long;
Son fouet fait mieux notre affaire.
Trottez, peuples, trottez donc!

55
Mirmidons, race féconde,
Mirmidons,
Enfin nous commandons:
Jupiter livre le monde
Aux mirmidons, aux mirmidons.

60
Qu'un Nestor en vain nous crie:
L'ennemi fait des progrès!
Ne parlons plus de patrie;
L'on nous écoute au congrès.

Mirmidons, race féconde,
65
Mirmidons,
Enfin nous commandons:
Jupiter livre le monde
Aux mirmidons, aux mirmidons.

Forçant les lois à se taire,
70
Gouvernons sans embarras,
Nous qui mesurons la terre
À la longueur de nos bras.

Mirmidons, race féconde,
Mirmidons,
75
Enfin nous commandons:
Jupiter livre le monde
Aux mirmidons, aux mirmidons.

Achille était poétique;
Mais, morbleu! Nous l'effaçons.
80
S'il inspire une oeuvre épique,
Nous inspirons des chansons.

Mirmidons, race féconde,
Mirmidons,
Enfin nous commandons:
85
Jupiter livre le monde
Aux mirmidons, aux mirmidons.

Pourtant d'une peur servile
Parfois rien ne nous défend.
Grands dieux! C'est l'ombre d'Achille!
90
Eh! Non, ce n'est qu'un enfant.

Mirmidons, race féconde,
Mirmidons,
Enfin nous commandons:
Jupiter livre le monde
95
Aux mirmidons, aux mirmidons.

 
LES  ROSSIGNOLS

La nuit a ralenti les heures;
Le sommeil s'étend sur Paris.
Charmez l'écho de nos demeures;
Éveillez-vous, oiseaux chéris.
5
Dans ces instants où le coeur pense,
Heureux qui peut rentrer en soi!
De la nuit j'aime le silence:
Doux rossignols, chantez pour moi.

Doux chantres de l'amour fidèle,
10
De Phryné fuyez le séjour:
Phryné rend chaque nuit nouvelle
Complice d'un nouvel amour.
En vain des baisers sans ivresse
Ont scellé des serments sans foi;
15
Je crois encore à la tendresse:
Doux rossignols, chantez pour moi.

Pour vous il n'est point de zoïle;
Mais croyez-vous, par vos accords,
Toucher l'avare au coeur stérile,
20
Qui compte à présent ses trésors?
Quand la nuit, favorable aux ruses,
Pour son or le remplit d'effroi,
Ma pauvreté sourit aux muses:
Doux rossignols, chantez pour moi.

25
Vous qui redoutez l'esclavage,
Ah! Refusez vos tendres airs
À ces nobles qui, d'âge en âge,
Pour en donner portent des fers.
Tandis qu'ils veillent en silence,
30
Debout, auprès du lit d'un roi,
C'est la liberté que j'encense:
Doux rossignols, chantez pour moi.

Mais votre voix devient plus vive:
Non, vous n'aimez pas les méchants.
35
Du printemps le parfum m'arrive
Avec la douceur de vos chants.
La nature, plus belle encore,
Dans mon coeur va graver sa loi.
J'attends le réveil de l'aurore:
40
Doux rossignols, chantez pour moi.

 
HALTE-LA!
(1820)

Chanson de fête pour Marie


Comment, sans vous compromettre,
Vous tourner un compliment?
De ne rien prendre à la lettre
Nos juges ont fait serment.
5
Puis-je parler de Marie?
V dira: «Non.
C'est la mère d'un messie,
Le deuxième de son nom.
Halte-là!
10
Vite en prison pour cela.»

Dirai-je que la nature
Vous combla d'heureux talents;
Que les dieux de la peinture
Sont touchés de votre encens;
15
Que votre ame encor brisée
Pleure un vol fait par des rois?
«Ah! Vous pleurez le musée,
Dit M le gaulois.
Halte-là!
20
Vite en prison pour cela.»

Si je dis que la musique
Vous offre aussi des succès;
Qu'à plus d'un chant héroïque
S'émeut votre coeur français:
25
«On ne m'en fait point accroire,
S'écrie H radieux;
Chanter la France et la gloire,
C'est par trop séditieux.
Halte-là!
30
Vite en prison pour cela.»

Si je peins la bienfaisance
Et les pleurs qu'elle tarit;
Si je chante l'opulence
À qui le pauvre sourit,
35
J D P
Dit: «La bonté rend suspect;
Et soulager l'infortune,
C'est nous manquer de respect.
Halte-là!
40
Vite en prison pour cela.»

En vain l'amitié m'inspire:
Je suis effrayé de tout.
À peine j'ose vous dire
Que c'est le quinze d'août.
45
«Le quinze d'août! S'écrie
B toujours en fureur:
Vous ne fêtez pas Marie,
Mais vous fêtez l'empereur!
Halte-là!
50
Vite en prison pour cela.»

Je me tais donc par prudence,
Et n'offre que quelques fleurs.
Grand dieu! Quelle inconséquence!
Mon bouquet a trois couleurs.
55
Si cette erreur fait scandale,
Je puis me perdre avec vous.
Mais la clémence royale
Est là pour nous sauver tous...
Halte-là!
60
Vite en prison pour cela.

 
L'ENFANT
DE  BONNE  MAISON


Mémoire présenté à messieurs
de l'école des chartes, créée
par une nouvelle ordonnance.


Seuls arbitres
Du sceau des titres,
Chartriers, rendez-moi l'honneur:
Je suis bâtard d'un grand seigneur.

5
De votre savoir qui prospère
J'attends parchemins et blason:
Un bâtard est fils de son père;
Je veux restaurer ma maison.
Oui, plus noble que certains êtres,
10
Des priviléges fiers suppôts,
Moi je descends de mes ancêtres;
Que leur ame soit en repos!

Seuls arbitres
Du sceau des titres,
15
Chartriers, rendez-moi l'honneur:
Je suis bâtard d'un grand seigneur.

Ma mère, en illustre personne,
Dédaigna robins et traitants;
De l'opéra sortit baronne,
20
Et se fit comtesse à trente ans.
Marquise enfin des plus sévères,
Elle nargua les sots propos.
Auprès de mes chastes grands'mères
Que son ame soit en repos!

25
Seuls arbitres
Du sceau des titres,
Chartriers, rendez-moi l'honneur:
Je suis bâtard d'un grand seigneur.

Mon père, que sans flatterie
30
Je cite avant tous ses aïeux,
Était chevalier d'industrie,
Sans en être moins glorieux.
Comme il avait pour plaire aux dames
De vieux cordons et l'air dispos,
35
Il vécut aux dépens des femmes:
Que son ame soit en repos!

Seuls arbitres
Du sceau des titres,
Chartriers, rendez-moi l'honneur:
40
Je suis bâtard d'un grand seigneur.

Endetté de plus d'une somme,
Et dans un donjon retiré,
Mon aïeul, en bon gentilhomme,
S'enivrait avec son curé.
45
Sur le dos des gens du village,
Après boire, il cassait les pots.
Il but ainsi son héritage:
Que son ame soit en repos!

Seuls arbitres
50
Du sceau des titres,
Chartriers, rendez-moi l'honneur:
Je suis bâtard d'un grand seigneur.

Mon bisaïeul, chassant de race,
Fut un comte fort courageux,
55
Qui, laissant rouiller sa cuirasse,
Joua noblement tous les jeux.
Après une suite traîtresse
De pics, de repics, de capots,
Un as dépouilla son altesse:
60
Que son ame soit en repos!

Seuls arbitres
Du sceau des titres,
Chartriers, rendez-moi l'honneur:
Je suis bâtard d'un grand seigneur.

65
Mon trisaïeul, roi légitime
D'un pays fort mal gouverné,
Tranchait parfois du magnanime,
Sur-tout quand il avait dîné.
Mais les plaisirs de ce grand prince
70
Ayant absorbé les impôts,
Il mangea province à province:
Que son ame soit en repos!

Seuls arbitres
Du sceau des titres,
75
Chartriers, rendez-moi l'honneur:
Je suis bâtard d'un grand seigneur.

De ces faits dressez un sommaire,
Messieurs, et prouvez qu'à moi seul
Je vaux autant que père et mère,
80
Aïeul, bisaïeul, trisaïeul.
Grace à votre art que j'utilise,
Qu'on me tire enfin des tripots;
Qu'on m'enterre au choeur d'une église;
Que mon ame soit en repos!

85
Seuls arbitres
Du sceau des titres,
Chartriers, rendez-moi l'honneur:
Je suis bâtard d'un grand seigneur.

 
LES  ETOILES
QUI  FILENT

(Janvier 1820)

Berger, tu dis que notre étoile
Règle nos jours et brille aux cieux.
- Oui, mon enfant; mais dans son voile
La nuit la dérobe à nos yeux.
5
- Berger, sur cet azur tranquille
De lire on te croit le secret:
Quelle est cette étoile qui file,
Qui file, file, et disparaît?

- Mon enfant, un mortel expire;
10
Son étoile tombe à l'instant.
Entre amis que la joie inspire,
Celui-ci buvait en chantant.
Heureux, il s'endort immobile
Auprès du vin qu'il célébrait...
15
- Encore une étoile qui file,
Qui file, file, et disparaît.

- Mon enfant, qu'elle est pure et belle!
C'est celle d'un objet charmant.
Fille heureuse, amante fidèle,
20
On l'accorde au plus tendre amant.
Des fleurs ceignent son front nubile,
Et de l'hymen l'autel est prêt...
- Encore une étoile qui file,
Qui file, file, et disparaît.

25
- Mon fils, c'est l'étoile rapide
D'un très grand seigneur nouveau-né:
Le berceau qu'il a laissé vide
D'or et de pourpre était orné.
Des poisons qu'un flatteur distille,
30
C'était à qui le nourrirait...
- Encore une étoile qui file,
Qui file, file, et disparaît.

- Mon enfant, quel éclair sinistre!
C'était l'astre d'un favori
35
Qui se croyait un grand ministre
Quand de nos maux il avait ri.
Ceux qui servaient ce dieu fragile
Ont déja caché son portrait...
Encore une étoile qui file,
40
- Qui file, file, et disparaît.

- Mon fils, quels pleurs seront les nôtres!
D'un riche nous perdons l'appui:
L'indigence glane chez d'autres,
Mais elle moissonnait chez lui.
45
Ce soir même, sûr d'un asile,
À son toit le pauvre accourait...
- Encore une étoile qui file,
Qui file, file, et disparaît.

- C'est celle d'un puissant monarque!...
50
Va, mon fils, garde ta candeur;
Et que ton étoile ne marque
Par l'éclat ni par la grandeur.
Si tu brillais sans être utile,
À ton dernier jour on dirait:
55
Ce n'est qu'une étoile qui file,
Qui file, file, et disparaît.

 
L'ENRHUME
(Mars 1820)

Vaudeville sur les nouvelles
lois d'exception.


Quoi! Pas un seul petit couplet!
Chansonnier, dis-nous donc quel est
Le mal qui te consume?
- Amis, il pleut, il pleut des lois;
5
L'air est malsain, j'en perds la voix.
Amis, c'est là,
Oui, c'est cela,
C'est cela qui m'enrhume.

Chansonnier, quand vient le printemps,
10
Les oiseaux, plus gais, plus contents,
De chanter ont coutume.
- Oui, mais j'aperçois des réseaux:
En cage on mettra les oiseaux.
Amis, c'est là,
15
Oui, c'est cela,
C'est cela qui m'enrhume.

La chambre regorge d'intrus;
Peins-nous l'un de ces bas ventrus
Aux dîners qu'il écume.
20
- Non; car ces gens, si gras du bec,
Votent l'eau claire et le pain sec.
Amis, c'est là,
Oui, c'est cela,
C'est cela qui m'enrhume.

25
Pour nos pairs fais des vers flatteurs;
Des français ce sont les tuteurs:
Qu'à leur nez l'encens fume.
- Non, car ils ont mis de moitié
Leurs pupilles à la pitié.
30
Amis, c'est là,
Oui, c'est cela,
C'est cela qui m'enrhume.

Peins donc S l'anodin;
Peins-nous sur-tout P-Dandin,
35
Si fort quand il résume.
- Non: Cicéron m'a convaincu.
P dirait: il a vécu.
Amis, c'est là,
Oui, c'est cela,
40
C'est cela qui m'enrhume.

Mais la charte encor nous défend;
Du roi c'est l'immortel enfant:
Il l'aime, on le présume.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
45
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Amis, c'est là,
Oui, c'est cela,
C'est cela qui m'enrhume.

Qu'ai-je dit? Et que de dangers!
50
Le ministre des étrangers,
Dandin, taille sa plume.
On va m'arrêter sans procès:
Le vaudeville est né français.
Amis, c'est là,
55
Oui, c'est cela,
C'est cela qui m'enrhume.

 
LE  TEMPS

Près de la beauté que j'adore
Je me croyais égal aux dieux,
Lorsqu'au bruit de l'airain sonore
Le temps apparut à nos yeux.
5
Faible comme une tourterelle
Qui voit la serre des vautours,
Ah! Par pitié, lui dit ma belle,
Vieillard, épargnez nos amours!

Devant son front chargé de rides
10
Soudain nos yeux se sont baissés;
Nous voyons à ses pieds rapides
La poudre des siècles passés.
À l'aspect d'une fleur nouvelle
Qu'il vient de flétrir pour toujours,
15
Ah! Par pitié, lui dit ma belle,
Vieillard, épargnez nos amours!

Je n'épargne rien sur la terre,
Je n'épargne rien même aux cieux,
Répond-il d'une voix austère:
20
Vous ne m'avez connu que vieux.
Ce que le passé vous révèle
Remonte à peine à quelques jours.
Ah! Par pitié, lui dit ma belle,
Vieillard, épargnez nos amours!

25
Sur cent premiers peuples célèbres
J'ai plongé cent peuples fameux
Dans un abyme de ténèbres,
Où vous disparaîtrez comme eux.
J'ai couvert d'une ombre éternelle
30
Des astres éteints dans leur cours.
Ah! Par pitié, lui dit ma belle,
Vieillard, épargnez nos amours!

Mais, malgré moi, de votre monde
La volupté charme les maux;
35
Et de la nature féconde
L'arbre immense étend ses rameaux.
Toujours sa tige renouvelle
Des fruits que j'arrache toujours.
Ah! Par pitié, lui dit ma belle,
40
Vieillard, épargnez nos amours!

Il nous fuit; et près de le suivre,
Les plaisirs, hélas! Peu constants,
Nous voyant plus pressés de vivre,
Nous bercent dans l'oubli du temps.
45
Mais l'heure en sonnant nous rappelle
Combien tous nos rêves sont courts;
Et je m'écrie avec ma belle:
Vieillard, épargnez nos amours!

 
LA  FARIDONDAINE
(Avril 1820)

Instruction ajoutée à la circulaire
de M. le préfet de police concernant les
réunions chantantes appelées goguettes.


Écoute, mouchard, mon ami,
Je suis ton capitaine:
Sois gai pour tromper l'ennemi,
Et chante à perdre haleine.
5
Tu sais que monseigneur Anglès,
La faridondaine,
A peur des couplets:
Apprends qu'on en fait contre lui,
Biribi,
10
Sur la façon de barbari,
Mon ami.

Des goguettes, à peu de frais,
On échauffe la veine;
Aux apollons des cabarets
15
Paie un broc de Surène
Un aveugle y chante en faussant
La faridondaine
D'un ton menaçant.
On néglige l'air de Henri,
20
Biribi,
Pour la façon de barbari,
Mon ami.

Sur mirliton fais un rapport:
La cour le trouve obscène.
25
Dénonce aussi Malbrouck est mort:
À sa grace il fait peine.
Sur-tout transforme avec éclat
La faridondaine
En crime d'état.
30
Donnons des juges sans juri,
Biribi,
À la façon de barbari,
Mon ami.

Biribi veut dire en latin
35
L'homme de Sainte-Hélène.
Barbari, c'est, j'en suis certain,
Un peuple qu'on enchaîne.
Mon ami, ce n'est pas le roi;
Et faridondaine
40
Attaque la foi.
Que dirait de mieux M
Biribi,
Sur la façon de barbari,
Mon ami?

45
Du préfet ce sont les leçons:
Tu les suivras sans peine.
Si l'on ne prend garde aux chansons,
L'anarchie est certaine.
Que le trône soit préservé
50
De faridondaine
Par le god save.
Substituons l'o filii,
Biribi,
À la façon de barbari,
55
Mon ami.

 
MA  LAMPE

Chanson adressée
à Madame Dufresnoy.


Veille encore, ô lampe fidèle
Que trop peu d'huile vient nourrir!
Sur les accents d'une immortelle
Laisse mes regards s'attendrir.
5
De l'amour que sa lyre implore,
Tu le sais, j'ai subi la loi.
Veille, ma lampe, veille encore:
Je lis les vers de Dufresnoy.

Son livre est plein d'un doux mystère,
10
Plein d'un bonheur de peu d'instants;
Il rend à mon lit solitaire
Tous les songes de mon printemps.
Les dieux qu'au bel âge on adore
Voudraient-ils revoler vers moi?
15
Veille, ma lampe, veille encore:
Je lis les vers de Dufresnoy.

Si, comme Sapho qu'elle égale,
Elle eût, en proie à deux penchants,
Des amours ardente rivale,
20
Aux graces consacré ses chants,
Parny, près d'une éléonore,
Ne l'aurait pu voir sans effroi.
Veille, ma lampe, veille encore:
Je lis les vers de Dufresnoy.

25
Combien a pleuré sur nos armes
Son noble coeur de gloire épris!
De n'être pour rien dans ses larmes
L'amour alors parut surpris.
Jamais au pays qu'elle honore
30
Sa lyre n'a manqué de foi.
Veille, ma lampe, veille encore:
Je lis les vers de Dufresnoy.

Aux chants du nord on fait hommage
Des lauriers du Pinde avilis;
35
Mais de leur gloire sois l'image,
Toi, ma lampe, toi qui pâlis.
À ton déclin je vois l'aurore
Triompher de l'ombre et de toi;
Tu meurs, et je relis encore
40
Les vers charmants de Dufresnoy.

 



LE  VIEUX  DRAPEAU
(1820)

Cette chanson n'exprime que le voeu d'un soldat
qui desire voir la charte constitutionnellement
placée sous la sauvegarde du drapeau de Fleurus,
de Marengo et d'Austerlitz. Le même voeu a été
exprimé à la tribune par plusieurs députés,
et entre autres par M. le général Foy, dans
une improvisation aussi noble qu'énergique.


De mes vieux compagnons de gloire
Je viens de me voir entouré;
Nos souvenirs m'ont enivré,
Le vin m'a rendu la mémoire.
5
Fier de mes exploits et des leurs,
J'ai mon drapeau dans ma chaumière.
Quand secoûrai-je la poussière
Qui ternit ses nobles couleurs?

Il est caché sous l'humble paille
10
Où je dors pauvre et mutilé,
Lui qui, sûr de vaincre, a volé
Vingt ans de bataille en bataille!
Chargé de lauriers et de fleurs,
Il brilla sur l'Europe entière.
15
Quand secoûrai-je la poussière
Qui ternit ses nobles couleurs?

Ce drapeau payait à la France
Tout le sang qu'il nous a coûté.
Sur le sein de la liberté
20
Nos fils jouaient avec sa lance.
Qu'il prouve encore aux oppresseurs
Combien la gloire est roturière.
Quand secoûrai-je la poussière
Qui ternit ses nobles couleurs?

25
Son aigle est resté dans la poudre,
Fatigué de lointains exploits.
Rendons-lui le coq des gaulois;
Il sut aussi lancer la foudre.
La France, oubliant ses douleurs,
30
Le rebénira, libre et fière.
Quand secoûrai-je la poussière
Qui ternit ses nobles couleurs?

Las d'errer avec la victoire,
Des lois il deviendra l'appui.
35
Chaque soldat fut, grace à lui,
Citoyen aux bords de la Loire.
Seul il peut voiler nos malheurs;
Déployons-le sur la frontière.
Quand secoûrai-je la poussière
40
Qui ternit ses nobles couleurs?

Mais il est là près de mes armes;
Un instant osons l'entrevoir.
Viens, mon drapeau! Viens, mon espoir!
C'est à toi d'essuyer mes larmes.
45
D'un guerrier qui verse des pleurs
Le ciel entendra la prière:
Oui, je secoûrai la poussière
Qui ternit tes nobles couleurs.

 
LA  MARQUISE
DE  PRETINTAILLE


Marquise à trente quartiers pleins,
J'ai pris mes droits sur les vilains:
En amour j'aime la canaille.
D'un ton fier je leur dis: venez.
5
Mais sous mes rideaux blasonnés,
Vils roturiers,
Respectez les quartiers
De la marquise de Pretintaille.

Sacrifîrais-je à mes attraits
10
Des gentilshommes damerets
Qui n'ont ni carrure ni taille?
Non, mais j'accable cent gredins
De mes feux et de mes dédains.
Vils roturiers,
15
Respectez les quartiers
De la marquise de Pretintaille.

Je veux citer les plus marquants,
Bien qu'après coup tous ces croquants
Osent me traiter d'antiquaille:
20
Je ne suis aux yeux des malins
Qu'une savonnette à vilains.
Vils roturiers,
Respectez les quartiers
De la marquise de Pretintaille.

25
Mon laquais était tout porté:
Mais il parle d'égalité;
De mes parchemins il se raille.
Paix! Lui dis-je, et traite un peu mieux
Ce que je tiens de mes aïeux.
30
Vils roturiers,
Respectez les quartiers
De la marquise de Pretintaille.

Arrive après mon confesseur:
Du parti sacré défenseur,
35
Il serre de près son ouaille.
Avec moi son front virginal
Vise au chapeau de cardinal.
Vils roturiers,
Respectez les quartiers
40
De la marquise de Pretintaille.

Je veux corrompre un député:
Pour l'amour et la liberté
Il était plus chaud qu'une caille.
L'aveu que ma bouche octroya
45
Mit les droits de l'homme à quia.
Vils roturiers,
Respectez les quartiers
De la marquise de Pretintaille.

Mon fermier, butor bien nerveux,
50
Dont la charte a comblé les voeux,
Dénigrait la glèbe et la taille;
Mais je lui fis voir à loisir
Tout ce qu'on gagne au bon plaisir.
Vils roturiers,
55
Respectez les quartiers
De la marquise de Pretintaille.

J'oubliais certain grand coquin,
Pauvre officier républicain,
Brave au lit comme à la mitraille:
60
J'ai vengé sur ce possédé
Charette, Cobourg et Condé.
Vils roturiers,
Respectez les quartiers
De la marquise de Pretintaille.

65
Mes privilèges s'éteindraient
Si nos étrangers ne rentraient;
À ma note aussi je travaille.
En attendant forçons le roi
De solder les suisses pour moi.
70
Vils roturiers,
Respectez les quartiers
De la marquise de Pretintaille.

 
LE  TREMBLEUR

Mes adieux à M Dupont (De L'Eure), ex-président à la cour royale de Rouen. Chanson faite et chantée à Rouen quelques jours avant les élections de 1820.

Dupont, que vient-on de m'apprendre?
Quoi! L'on tourmente vos amis!
J'ai des précautions à prendre;
Vous le savez, je suis commis.
5
Dès qu'une amitié m'embarrasse,
Soudain les noeuds en sont rompus.
Bien mieux que vous je sais garder ma place.
Mon cher Dupont, je ne vous connais plus.
Dupont, Dupont, je ne vous connais plus.

10
Du peuple obtenez le suffrage;
Moi, du pouvoir je crains les coups.
En vain la France rend hommage
À la vertu qui brille en vous;
À peine j'ose vous promettre
15
De vous rendre encor vos saluts:
Votre vertu pourrait me compromettre.
Mon cher Dupont, je ne vous connais plus.
Dupont, Dupont, je ne vous connais plus.

Chez nous le courage importune,
20
Et votre sage et noble voix
A fait trembler à la tribune
Ceux qui méconnaissent nos droits.
De vos discours on tient registre;
Peut-être aussi les ai-je lus.
25
Mais les talents ne font pas un ministre.
Mon cher Dupont, je ne vous connais plus.
Dupont, Dupont, je ne vous connais plus.

Héritier de la gloire antique,
Admiré de tous les français,
30
Le front ceint du rameau civique,
Sous le chaume vivez en paix.
À votre renom j'ai beau croire,
Je pense comme nos ventrus:
On ne vit pas de pain sec et de gloire.
35
Mon cher Dupont, je ne vous connais plus.
Dupont, Dupont, je ne vous connais plus.

Oui, je vous fuis sans autre forme,
Vous que long-temps mon coeur aima.
Je ne veux pas qu'on me réforme
40
Comme P vous réforma.
Adieu donc, honneur de la France!
Du préfet je crains les argus.
Avec L je ferai connaissance.
Mon cher Dupont, je ne vous connais plus.
45
Dupont, Dupont, je ne vous connais plus.

 
MA  CONTEMPORAINE

Couplet écrit sur l'album de Madame M.

Vous vous vantez d'avoir mon âge:
Sachez que l'amour n'en croit rien.
Jadis les Parques ont, je gage,
Mêlé votre fil et le mien.
5
Au hasard alors ces matrones
Faisant deux lots de notre temps,
J'eus les hivers et les automnes,
Vous les étés et les printemps.

 
LA  MORT  DU
ROI  CHRISTOPHE

(Décembre 1820)

Note présentée par la noblesse
d'Haïti aux trois grands alliés.


Christophe est mort, et du royaume
La noblesse a recours à vous.
François, Alexandre, Guillaume,
Prenez aussi pitié de nous.
5
Ce n'est point pays limitrophe,
Mais le mal fait tant de progrès!
Vite un congrès!
Deux, trois congrès!
Quatre congrès!
10
Cinq congrès! Dix congrès!
Princes, vengez ce bon Christophe,
Roi digne de tous vos regrets.

Il tombe après avoir fait rage
Contre les peuples maladroits
15
Qui, du trône écartant l'orage,
Pour l'affermir bornent ses droits.
À réfuter maint philosophe
Ses canons étaient toujours prêts.
Vite un congrès!
20
Deux, trois congrès!
Quatre congrès!
Cinq congrès! Dix congrès!
Princes, vengez ce bon Christophe,
Roi digne de tous vos regrets.

25
Avec respect traitez l'Espagne:
Votre maître y perdit ses pas.
Naple est un pays de cocagne;
Mais des volcans n'approchez pas.
Vous taillerez en pleine étoffe;
30
Venez chez nous par un vent frais.
Vite un congrès!
Deux, trois congrès!
Quatre congrès!
Cinq congrès, dix congrès!
35
Princes, vengez ce bon Christophe.
Roi digne de tous vos regrets.

Dons Quichottes de l'arbitraire,
Allons, morbleu, de la valeur!
Ce monarque était votre frère;
40
Les rois sont de même couleur.
Exploiter une catastrophe
S'accorde avec vos plans secrets.
Vite un congrès!
Deux, trois congrès!
45
Quatre congrès!
Cinq congrès! Dix congrès!
Princes, vengez ce bon Christophe,
Roi digne de tous vos regrets.

 
LA  FORTUNE

Pan! Pan! Est-ce ma brune,
Pan! Pan! Qui frappe en bas?
Pan! Pan! C'est la fortune:
Pan! Pan! Je n'ouvre pas.

5
Tous mes amis, le verre en main,
De joie enivrent ma chambrette.
Nous n'attendons plus que Lisette:
Fortune, passe ton chemin.

Pan! Pan! Est-ce ma brune,
10
Pan! Pan! Qui frappe en bas?
Pan! Pan! C'est la fortune:
Pan! Pan! Je n'ouvre pas.

Si l'on en croit ce qu'elle dit,
Son or chez nous ferait merveilles.
15
Mais nous avons là vingt bouteilles,
Et le traiteur nous fait crédit.

Pan! Pan! Est-ce ma brune,
Pan! Pan! Qui frappe en bas?
Pan! Pan! C'est la fortune:
20
Pan! Pan! Je n'ouvre pas.

Elle offre perles et rubis,
Manteaux d'une richesse extrême.
Eh! Que nous fait la pourpre même?
Nous venons d'ôter nos habits.

25
Pan! Pan! Est-ce ma brune,
Pan! Pan! Qui frappe en bas?
Pan! Pan! C'est la fortune:
Pan! Pan! Je n'ouvre pas.

Elle nous traite en écoliers,
30
Parle de gloire et de génie.
Hélas! Grace à la calomnie,
Nous ne croyons plus aux lauriers.

Pan! Pan! Est-ce ma brune,
Pan! Pan! Qui frappe en bas?
35
Pan! Pan! C'est la fortune:
Pan! Pan! Je n'ouvre pas.

Loin des plaisirs, point ne voulons
Aux cieux être lancés par elle:
Sans même essayer la nacelle
40
Nous voyons s'enfler ses ballons.

Pan! Pan! Est-ce ma brune,
Pan! Pan! Qui frappe en bas?
Pan! Pan! C'est la fortune:
Pan! Pan! Je n'ouvre pas.

45
Mais tous nos voisins attroupés
Implorent ses faveurs traîtresses:
Ah! Chers amis, par nos maîtresses
Nous serons plus gaîment trompés.

Pan! Pan! Est-ce ma brune,
50
Pan! Pan! Qui frappe en bas?
Pan! Pan! C'est la fortune:
Pan! Pan! Je n'ouvre pas.

 
LOUIS  XI

Heureux villageois, dansons!
Sautez, fillettes
Et garçons!
Unissez vos joyeux sons,
5
Musettes
Et chansons!

Notre vieux roi, caché dans ces tourelles,
Louis, dont nous parlons tout bas,
Veut essayer, au temps des fleurs nouvelles,
10
S'il peut sourire à nos ébats.

Heureux villageois, dansons:
Sautez, fillettes
Et garçons!
Unissez vos joyeux sons,
15
Musettes
Et chansons!

Quand sur nos bords on rit, on chante, on aime,
Louis se retient prisonnier:
Il craint les grands, et le peuple, et Dieu même;
20
Sur-tout il craint son héritier.

Heureux villageois, dansons:
Sautez, fillettes
Et garçons!
Unissez vos joyeux sons,
25
Musettes
Et chansons!

Voyez d'ici briller cent hallebardes
Aux feux d'un soleil pur et doux.
N'entend-on pas le qui vive des gardes,
30
Qui se mêle au bruit des verroux?

Heureux villageois, dansons:
Sautez, fillettes
Et garçons!
Unissez vos joyeux sons,
35
Musettes
Et chansons!

Il vient! Il vient! Ah! Du plus humble chaume
Ce roi peut envier la paix.
Le voyez-vous comme un pâle fantôme,
40
À travers ces barreaux épais?

Heureux villageois, dansons:
Sautez, fillettes
Et garçons!
Unissez vos joyeux sons,
45
Musettes
Et chansons!

Dans nos hameaux quelle image brillante
Nous nous faisions d'un souverain!
Quoi! Pour le sceptre une main défaillante!
50
Pour la couronne un front chagrin!

Heureux villageois, dansons:
Sautez, fillettes
Et garçons!
Unissez vos joyeux sons,
55
Musettes
Et chansons!

Malgré nos chants il se trouble, il frissonne:
L'horloge a causé son effroi.
Ainsi toujours il prend l'heure qui sonne
60
Pour un signal de son beffroi.

Heureux villageois, dansons:
Sautez, fillettes
Et garçons!
Unissez vos joyeux sons,
65
Musettes
Et chansons!

Mais notre joie, hélas! Le désespère;
Il fuit avec son favori.
Craignons sa haine, et disons qu'en bon père
70
À ses enfants il a souri.

Heureux villageois, dansons:
Sautez, fillettes
Et garçons!
Unissez vos joyeux sons,
75
Musettes
Et chansons!

 
LES  ADIEUX
A  LA  GLOIRE

(Décembre 1820)

Chantons le vin et la beauté:
Tout le reste est folie.
Voyez comme on oublie
Les hymnes de la liberté.
5
Un peuple brave
Retombe esclave:
Fils d'épicure, ouvrez-moi votre cave.
La France, qui souffre en repos,
Ne veut plus que mal-à-propos
10
J'ose en trompette ériger mes pipeaux.

Adieu donc, pauvre gloire!
Déshéritons l'histoire.
Venez, amours, et versez-nous à boire.

Quoi! D'indignes enfants de Mars
15
Briguaient une livrée
Quand ma muse éplorée
Recrutait pour leurs étendards!
Ah! S'il m'arrive
Beauté naïve,
20
Sous ses baisers ma voix sera captive;
Ou flattons si bien que pour moi
On exhume aussi quelque emploi.
Oui, noir ou blanc, soyons le fou du roi.

Adieu donc, pauvre gloire!
25
Déshéritons l'histoire.
Venez, amours, et versez-nous à boire.

Des excès de nos ennemis
Chaque juge est complice,
Et la main de justice
30
De soufflets accable Thémis:
Plus de satire!
N'osant médire,
J'orne de fleurs et ma coupe et ma lyre.
J'ai trop bravé nos tribunaux;
35
Dans leurs dédales infernaux
J'entends Cerbère, et ne vois point Minos.

Adieu donc, pauvre gloire!
Déshéritons l'histoire.
Venez, amours, et versez-nous à boire.

40
Des tyrans par nous soudoyés
La faiblesse est connue:
Gulliver éternue,
Et tous les nains sont foudroyés.
Mais quelle image!
45
Non, plus d'orage;
De nos plaisirs redoutons le naufrage.
Opprimés, gémissez plus bas.
Que nous fait, dans un gai repas,
Que l'univers souffre ou ne souffre pas?

50
Adieu donc, pauvre gloire!
Déshéritons l'histoire.
Venez, amours, et versez-nous à boire.

Du sommeil de la liberté
Les rêves sont pénibles:
55
Devenons insensibles
Pour conserver notre gaîté.
Quand tout succombe,
Faible colombe,
Ma muse aussi sur des roses retombe.
60
Lasse d'imiter l'aigle altier,
Elle reprend son doux métier:
Bacchus m'appelle, et je rentre au quartier.

Adieu donc, pauvre gloire!
Déshéritons l'histoire.
65
Venez, amours, et versez-nous à boire.

 
LES  DEUX  COUSINS

Lettre d'un petit roi à un petit duc.

Salut! Petit cousin germain;
D'un lieu d'exil j'ose t'écrire.
La fortune te tend la main;
Ta naissance l'a fait sourire.
5
Mon premier jour aussi fut beau;
Point de français qui n'en convienne
Les rois m'adoraient au berceau;
Et cependant je suis à Vienne!

Je fus bercé par tes faiseurs
10
De vers, de chansons, de poëmes;
Ils sont, comme les confiseurs,
Partisans de tous les baptêmes.
Les eaux d'un fleuve bien mondain
Vont laver mon ame chrétienne:
15
On m'offrit de l'eau du Jourdain;
Et cependant je suis à Vienne!

Ces juges, ces pairs avilis,
Qui te prédisent des merveilles,
De mon temps juraient que les lis
20
Seraient le butin des abeilles.
Parmi les nobles détracteurs
De toute vertu plébéienne,
Ma nourrice avait des flatteurs;
Et cependant je suis à Vienne!

25
Sur des lauriers je me couchais;
La pourpre seule t'environne.
Des sceptres étaient mes hochets;
Mon bourlet fut une couronne.
Méchant bourlet, puisqu'un faux pas
30
Même au saint-père ôtait la sienne.
Mais j'avais pour moi nos prélats;
Et cependant je suis à Vienne!

Quant aux maréchaux, je crois peu
Que du monde ils t'ouvrent l'entrée;
35
Ils préfèrent au cordon bleu
De l'honneur l'étoile sacrée.
Mon père à leur beau dévoûment
Livra sa fortune et la mienne.
Ils auront tenu leur serment;
40
Et cependant je suis à Vienne!

Près du trône si tu grandis,
Si je végète sans puissance,
Confonds ces courtisans maudits
En leur rappelant ma naissance.
45
Dis-leur: «Je puis avoir mon tour;
De mon cousin qu'il vous souvienne.
Vous lui promettiez votre amour;
Et cependant il est à Vienne!»

 
LES  VENDANGES

L'aurore annonce un jour serein;
Vite à l'ouvrage!
Et reprenons courage.
Fillettes, flûte et tambourin,
5
Mettez les vendangeurs en train.
Du vin qu'a fait tourner l'orage
Un vin nouveau bientôt consolera.
Amis, chez nous la gaîté renaîtra.
Ah! Ah! La gaîté renaîtra.

10
Notre maire tourne à tout vent;
D'écharpe il change,
Et de tout vin s'arrange.
Mais, puisque ainsi ce bon vivant
De couleur changea si souvent,
15
Qu'avec son écharpe il vendange,
Et de vin doux on la barbouillera.
Amis, chez nous la gaîté renaîtra.
Ah! Ah! La gaîté renaîtra.

Le juge qui, de vingt façons,
20
En robe noire
Explique son grimoire,
Condamne jusqu'à nos chansons.
Mais, grace au vin que nous pressons,
Que lui-même il chante après boire
25
La liberté, la gloire, et caetera.
Amis, chez nous la gaîté renaîtra.
Ah! Ah! La gaîté renaîtra.

Si le curé, peu tolérant,
Gronde sans cesse,
30
Et veut qu'on se confesse,
Son gros nez rouge nous apprend
L'intérêt qu'à nos vins il prend.
Pour en boire ailleurs qu'à la messe,
Sur chaque mort qu'il dise un libera.
35
Amis, chez nous la gaîté renaîtra.
Ah! Ah! La gaîté renaîtra.

Que du châtelain en souci
L'orgueil insigne
Au bonheur se résigne,
40
Il verra les titres qu'ici
Noé nous a transmis aussi.
Ils sont sur des feuilles de vigne;
Aux parchemins il les préfèrera.
Amis, chez nous la gaîté renaîtra.
45
Ah! Ah! La gaîté renaîtra.

Beau pays, fertile et guerrier,
À la souffrance
Oppose l'espérance.
Au pampre tu peux marier
50
Olive, épi, rose et laurier.
Vendangeons, et vive la France!
Le monde un jour avec nous trinquera.
Amis, chez nous la gaîté renaîtra.
Ah! Ah! La gaîté renaîtra.

 
L'ORAGE

Chers enfants, dansez, dansez!
Votre âge
Échappe à l'orage:
Par l'espoir gaîment bercés,
5
Dansez, chantez, dansez!

À l'ombre de vertes charmilles
Fuyant l'école et les leçons,
Petits garçons, petites filles,
Vous voulez danser aux chansons.
10
En vain ce pauvre monde
Craint de nouveaux malheurs;
En vain la foudre gronde,
Couronnez-vous de fleurs.

Chers enfants, dansez, dansez!
15
Votre âge
Échappe à l'orage:
Par l'espoir gaîment bercés,
Dansez, chantez, dansez!

L'éclair sillonne le nuage,
20
Mais il n'a point frappé vos yeux.
L'oiseau se tait dans le feuillage;
Rien n'interrompt vos chants joyeux.
J'en crois votre alégresse,
Oui, bientôt d'un ciel pur
25
Vos yeux, brillants d'ivresse,
Réfléchiront l'azur.

Chers enfants, dansez, dansez!
Votre âge
Échappe à l'orage:
30
Par l'espoir gaîment bercés,
Dansez, chantez, dansez!

Vos pères ont eu bien des peines;
Comme eux ne soyez point trahis.
D'une main ils brisaient leurs chaînes,
35
De l'autre ils vengeaient leur pays.
De leur char de victoire
Tombés sans déshonneur,
Ils vous lèguent la gloire:
Ce fut tout leur bonheur.

40
Chers enfants, dansez, dansez!
Votre âge
Échappe à l'orage:
Par l'espoir gaîment bercés,
Dansez, chantez, dansez!

45
Au bruit de lugubres fanfares,
Hélas! Vos yeux se sont ouverts.
C'était le clairon des barbares
Qui vous annonçait nos revers.
Dans le fracas des armes,
50
Sous nos toits en débris,
Vous mêliez à nos larmes
Votre premier souris.

Chers enfants, dansez, dansez!
Votre âge
55
Échappe à l'orage:
Par l'espoir gaîment bercés,
Dansez, chantez, dansez!

Vous triompherez des tempêtes
Où notre courage expira:
60
C'est en éclatant sur nos têtes
Que la foudre nous éclaira.
Si le dieu qui vous aime
Crut devoir nous punir,
Pour vous sa main ressème
65
Les champs de l'avenir.

Chers enfants, dansez, dansez!
Votre âge
Échappe à l'orage:
Par l'espoir gaîment bercés,
70
Dansez, chantez, dansez!

Enfants, l'orage, qui redouble,
Du sort présage le courroux.
Le sort ne vous cause aucun trouble,
Mais à mon âge on craint ses coups.
75
S'il faut que je succombe
En chantant nos malheurs,
Déposez sur ma tombe
Vos couronnes de fleurs.

Chers enfants, dansez, dansez!
80
Votre âge
Échappe à l'orage:
Par l'espoir gaîment bercés,
Dansez, chantez, dansez!

 
LE  CINQ  MAI
(1821)

Des espagnols m'ont pris sur leur navire,
Aux bords lointains où tristement j'errais.
Humble débris d'un héroïque empire,
J'avais dans l'Inde exilé mes regrets.
5
Mais loin du cap, après cinq ans d'absence
Sous le soleil, je vogue plus joyeux.
Pauvre soldat, je reverrai la France:
La main d'un fils me fermera les yeux.

Dieux! Le pilote a crié: Sainte-Hélène!
10
Et voilà donc où languit le héros!
Bons espagnols, là s'éteint votre haine;
Nous maudissons ses fers et ses bourreaux.
Je ne puis rien, rien pour sa délivrance:
Le temps n'est plus des trépas glorieux!
15
Pauvre soldat, je reverrai la France:
La main d'un fils me fermera les yeux.

Peut-être il dort ce boulet invincible
Qui fracassa vingt trônes à-la-fois.
Ne peut-il pas, se relevant terrible,
20
Aller mourir sur la tête des rois?
Ah! Ce rocher repousse l'espérance:
L'aigle n'est plus dans le secret des dieux.
Pauvre soldat, je reverrai la France:
La main d'un fils me fermera les yeux.

25
Il fatiguait la victoire à le suivre:
Elle était lasse; il ne l'attendit pas.
Trahi deux fois, ce grand homme a su vivre.
Mais quels serpents enveloppent ses pas!
De tout laurier un poison est l'essence;
30
La mort couronne un front victorieux.
Pauvre soldat, je reverrai la France:
La main d'un fils me fermera les yeux.

Dès qu'on signale une nef vagabonde,
«Serait-ce lui? Disent les potentats:
35
Vient-il encor redemander le monde?
Armons soudain deux millions de soldats.»
Et lui, peut-être accablé de souffrance,
À la patrie adresse ses adieux.
Pauvre soldat, je reverrai la France:
40
La main d'un fils me fermera les yeux.

Grand de génie et grand de caractère,
Pourquoi du sceptre arma-t-il son orgueil?
Bien au-dessus des trônes de la terre
Il apparaît brillant sur cet écueil.
45
Sa gloire est là comme le phare immense
D'un nouveau monde et d'un monde trop vieux.
Pauvre soldat, je reverrai la France:
La main d'un fils me fermera les yeux.

Bons espagnols, que voit-on au rivage?
50
Un drapeau noir! Ah, grands dieux, je frémis!
Quoi! Lui mourir! ô gloire! Quel veuvage!
Autour de moi pleurent ses ennemis.
Loin de ce roc nous fuyons en silence;
L'astre du jour abandonne les cieux.
55
Pauvre soldat, je reverrai la France:
La main d'un fils me fermera les yeux.
 
 
 
<<< sommaire  <<< page précédente  page suivante >>>