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B  I  B  L  I  O  T  H  E  C  A    A  U  G  U  S  T  A  N  A

 

 

 

 
Pierre Jean de Béranger
Chansons 1815 - 1829
 


 






 




C h a n s o n s
1 8 1 5 - 1 8 2 9
T o m e  I I I

P a g e  3

______________________

 
LE  CHASSEUR
ET  LA  LAITIERE


L'alouette à peine éveillée
Chante l'aurore d'un beau jour;
Suis le chasseur sous la feuillée,
Laitière; il parlera d'amour.
5
Dans la rosée allons, ma chère,
Cueillir pour toi fleurs du printemps.
- Non, beau chasseur, je crains ma mère.
Je ne veux pas perdre mon temps.

Ta mère et sa chèvre fidèle
10
Sont loin derrière ce coteau.
Écoute une chanson nouvelle
Qui vient des dames du château.
Fille qui la peut faire entendre
Doit fixer les plus inconstants.
15
- Chasseur, j'en sais une aussi tendre.
Je ne veux pas perdre mon temps.

Pour la dire apprends l'aventure
Du spectre d'un baron jaloux,
Entraînant à sa sépulture
20
La beauté dont il fut l'époux.
Ce récit, quand la nuit est noire,
Fait frissonner les assistants.
- Chasseur, je connais cette histoire.
Je ne veux pas perdre mon temps.

25
Je puis t'enseigner des prières
Pour charmer la fureur des loups,
Ou pour conjurer des sorcières
L'oeil malfaisant tourné vers nous.
Crains qu'une vieille, en sa misère,
30
Ne jette un sort sur ton printemps.
- Chasseur, n'ai-je pas un rosaire?
Je ne veux pas perdre mon temps.

Eh bien! Vois cette croix qui brille;
Compte ses rubis précieux.
35
Sur le sein d'une jeune fille
Elle attirerait tous les yeux.
Prends-la malgré ce qu'elle coûte;
Mais songe au prix que j'en attends.
- Qu'elle est belle! Ah! Je vous écoute.
40
Ce n'est pas là perdre mon temps.

 
BONSOIR

Couplets à M. Laisney,
imprimeur à Péronne.


Mon cher Laisney, trinquons, trinquons encore
À nos beaux jours promptement écoulés.
Comme ils sont loin les feux de notre aurore!
Que de plaisirs avec eux envolés!
5
Mais de regrets faut-il qu'on se repaisse?
Non; la gaîté nourrit encor l'espoir.
Mon vieil ami, quand pour nous le jour baisse,
Souhaitons-nous un gai bonsoir.

Cinquante hivers ont passé sur ta tête;
10
J'ai de bien près cheminé sur tes pas.
Mais ces hivers ont eu leurs jours de fête;
Tout ne fut point aquilons et frimas.
Aurions-nous mieux employé la jeunesse,
Vécu moins vite avec un riche avoir?
15
Mon vieil ami, quand pour nous le jour baisse,
Souhaitons-nous un gai bonsoir.

Dans l'art des vers c'est toi qui fus mon maître;
Je t'effaçai sans te rendre jaloux.
Si les seuls fruits que pour nous Dieu fit naître
20
Sont des chansons, ces fruits sont assez doux.
Dans nos refrains que le passé renaisse;
L'illusion nous rendra son miroir.
Mon vieil ami, quand pour nous le jour baisse,
Souhaitons-nous un gai bonsoir.

25
Reposons-nous; car les amours, sans doute,
Pour qui jadis nous avons tant marché,
Nous crîraient tous, s'ils nous trouvaient en route:
Allez dormir, le soleil est couché.
Mais l'amitié, l'ombre fût-elle épaisse,
30
Vient allumer nos lampes pour y voir.
Mon vieil ami, quand pour nous le jour baisse,
Souhaitons-nous un gai bonsoir.

 
LE  MISSIONNAIRE
DE  MONTROUGE


Pour la fête de Marie.
(C'est un dindon qui est censé parler.)


Ave, Maria! ma voisine,
Que le ciel daigne vous toucher!
Montrouge, où l'esprit saint domine,
M'envoie ici pour vous prêcher.
5
On exalte en vain votre grace,
Votre gaîté, vos heureux goûts.
Glous! Glous! Glous! Glous!
Reconnaissez la voix d'Ignace:
Pleurez et convertissez-vous.

10
Vous applaudissez aux lumières
D'un siècle aveugle et perverti,
Votre raison ne se plaît guères
Qu'avec Voltaire et son parti.
Ah! Préférez à leur audace
15
L'esprit d'un frère coupe-choux.
Glous! Glous! Glous! Glous!
Reconnaissez la voix d'Ignace:
Pleurez et convertissez-vous.

Les arts vous tiennent sous le charme,
20
Phébus pour vous prend son archet;
Mais leur gloire aussi nous alarme:
Demandez à l'ami Franchet.
Aigles et cygnes, quoi qu'on fasse,
Sont toujours de méchants ragoûts.
25
Glous! Glous! Glous! Glous!
Reconnaissez la voix d'Ignace:
Pleurez et convertissez-vous.

Cessez de vanter l'industrie
Dont votre époux soutient l'honneur.
30
Vous croyez qu'il sert la patrie,
Que du travail naît le bonheur;
Mais au peuple on rend la besace
Pour qu'il dépende encor de nous.
Glous! Glous! Glous! Glous!
35
Reconnaissez la voix d'Ignace:
Pleurez et convertissez-vous.

Vous êtes sur-tout bienfaisante,
Le pauvre au pauvre le redit;
Mais la bonté reste impuissante
40
Lorsqu'on est chez nous sans crédit.
Voici les parts qu'il faut qu'on fasse:
À nous l'or, aux pauvres les sous.
Glous! Glous! Glous! Glous!
Reconnaissez la voix d'Ignace:
45
Pleurez et convertissez-vous.

Grace à tous les gens de ma robe
Qui sont martyrs en ces bas lieux,
Souffrez qu'à l'enfer je dérobe
Votre ame si digne des cieux.
50
Avant peu, si Dieu nous fait grace,
On rôtira d'autres que nous.
Glous! Glous! Glous! Glous!
Reconnaissez la voix d'Ignace:
Pleurez et convertissez-vous.

55
Oui, Marie, en vain l'on se moque
Du pauvre père de la foi;
Vos beaux esprits, que je provoque,
À table plairaient moins que moi.
Qu'à la vôtre on me donne place,
60
J'embellirai ce jour si doux.
Glous! Glous! Glous! Glous!
De truffes parfumez Ignace:
Riez et divertissez-vous.

 
COUPLETS SUR WATERLOO

De vieux soldats m'ont dit: «Grace à ta muse,
Le peuple enfin a des chants pour sa voix.
Ris du laurier qu'un parti te refuse;
Consacre encor des vers à nos exploits.
5
Chante ce jour qu'invoquaient des perfides,
Ce dernier jour de gloire et de revers.»
- J'ai répondu, baissant des yeux humides:
Son nom jamais n'attristera mes vers.

Qui, dans Athène, au nom de Chéronée
10
Mêla jamais des sons harmonieux?
Par la fortune Athènes détrônée
Maudit Philippe, et douta de ses dieux.
Un jour pareil voit tomber notre empire,
Voit l'étranger nous rapporter des fers,
15
Voit des français lâchement leur sourire.
Son nom jamais n'attristera mes vers.

Périsse enfin le géant des batailles!
Disaient les rois: peuples, accourez tous.
La liberté sonne ses funérailles;
20
Par vous sauvés, nous règnerons par vous.
Le géant tombe, et ces nains sans mémoire
À l'esclavage ont voué l'univers.
Des deux côtés ce jour trompa la gloire.
Son nom jamais n'attristera mes vers.

25
Mais quoi! Déja les hommes d'un autre âge
De ma douleur se demandent l'objet.
Que leur importe en effet ce naufrage?
Sur le torrent leur berceau surnageait.
Qu'ils soient heureux! Leur astre qui se lève
30
Du jour funeste efface les revers.
Mais, dût ce jour n'être plus qu'un vain rêve,
Son nom jamais n'attristera mes vers.

 
COUPLET  SUR
ALBUM  MME  DE  V...


Que bien long-temps cet album vous redise
Qu'un chansonnier tendre, mais déja vieux,
Trouvant en vous bonté, grace, franchise,
Fut un moment la dupe de vos yeux.
5
Quoi! Par amour? Non: il n'y doit plus croire.
Mais, las! Il prit, par vous trop bien flatté,
Pour un sourire de la gloire
Le sourire de la beauté.

 
ORAISON  FUNEBRE
DE  TURLUPIN


Il meurt, et la joie expire!
Il meurt, lui qui si souvent
Nous a fait mourir de rire
À son théâtre en plein vent!
5
Il nous charmait à toute heure,
Ah!
Soit en Gilles, soit en Scapin.
Que l'on pleure, pleure, pleure
Au convoi de Turlupin.

10
Sans daigner le reconnaître,
Notre siècle si profond
A vu Socrate renaître
Sous l'habit de ce bouffon.
Pour que son nom lui survive,
15
Ah!
Prends, Clio, prends ton calepin.
Qu'on écrive, écrive, écrive
L'histoire de Turlupin.

Culot d'une sainte abbesse
20
Et d'un prélat respecté,
Turlupin de sa noblesse
Ne tirait point vanité.
Il ne pouvait voir sans rire,
Ah!
25
Ses aïeux cités dans Turpin.
Qu'on admire, admire, admire
Le bon sens de Turlupin.

D'abord il prit la bastille,
Fut soldat, et puis blessé,
30
Vint jouer à la courtille,
Par la misère engraissé.
La gaîté fut sa recette,
Ah!
Sa poudre de prelinpinpin.
35
Qu'on achète, achète, achète
Le secret de Turlupin.

Doux censeur des grandeurs fausses,
Aux pauvres, ses bons amis,
En rafistolant ses chausses,
40
Il disait, pauvre et mal mis:
Au vrai bonheur puisqu'il mène,
Ah!
Le sabot vaut bien l'escarpin.
Que l'on prenne, prenne, prenne
45
Des leçons de Turlupin.

- Du roi viens voir la personne.
- Non, répondait-il, non pas.
Ôtera-t-il sa couronne
Quand je mettrai chapeau bas?
50
Ma foi, s'il faut crier vive!
Ah!
Vive l'ami qui cuit mon pain!
Que l'on suive, suive, suive
L'exemple de Turlupin.

55
- Chante au peuple des dimanches
Les vainqueurs pour dix écus.
- Moi, déshonorer mes planches!
Non, dit-il, gloire aux vaincus!
- En prison suis-nous donc vite.
60
- Ah!
Je vous suis, Monsieur De Crispin.
Qu'on imite, imite, imite
Ce beau trait de Turlupin.

Veux-tu qu'Ignace t'assiste?
65
- Non, fi de ces noirs manteaux!
Entre eux et nous il existe
Rivalité de tréteaux.
Ton dieu, Marie Alacoque,
Ah!
70
N'est pas plus mon dieu que Jupin.
Qu'on invoque, invoque, invoque
Le dieu du bon Turlupin.

Messieurs, honorons la cendre
De qui n'eut qu'un seul défaut.
75
Sa mère était chaude et tendre,
Turlupin fut tendre et chaud.
Il eût de la pomme d'ève,
Ah!
Croqué jusqu'au dernier pépin.
80
Qu'on élève, élève, élève
Une tombe à Turlupin.

 
A  MADEMOISELLE

Mes dernières chansons.

Accueillez-les ces chansons où ma muse
Vous peint l'amour tout prêt à m'échapper;
Vante la gloire, ombre qui nous abuse,
Qu'un jour produit, qu'un jour peut dissiper.
5
L'un est pour vous un dieu sans importance,
L'autre séduit votre esprit hasardeux.
Quant à l'amour, moi je soutiens, Hortense,
Qu'il est encor le moins trompeur des deux.

 
LES  DEUX
GRENADIERS  1814


Premier Grenadier.
À notre poste on nous oublie.
Richard, minuit sonne au château.

Deuxième Grenadier.
Nous allons revoir l'Italie.
Demain adieu, Fontainebleau.

Premier Grenadier.
5
Par le ciel! Que j'en remercie,
L'île d'Elbe est un beau climat.

Deuxième Grenadier.
Fût-elle au fond de la Russie,
Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat.

Ensemble.
Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat,
10
Suivons un vieux soldat.

Deuxième Grenadier.
Qu'elles sont promptes les défaites!
Où sont Moscou, Wilna, Berlin?
Je crois voir sur nos baïonnettes
Luire encor les feux du kremlin;
15
Et, livré par quelques perfides,
Paris coûte à peine un combat!
Nos gibernes n'étaient pas vides.
Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat.

Premier Grenadier.
Chacun nous répète: il abdique.
20
Quel est ce mot? Apprends-le-moi.
Rétablit-on la république?

Deuxième Grenadier.
Non, puisqu'on nous ramène un roi.
L'empereur aurait cent couronnes,
Je concevrais qu'il les cédât;
25
Sa main en faisait des aumônes.
Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat.

Premier Grenadier.
Une lumière, à ces fenêtres,
Brille à peine dans le château.

Deuxième Grenadier.
Les valets à nobles ancêtres
30
Ont fui, le nez dans leur manteau.
Tous, dégalonnant leurs costumes,
Vont au nouveau chef de l'état
De l'aigle mort vendre les plumes.
Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat.

Premier Grenadier.
35
Des maréchaux, nos camarades,
Désertent aussi gorgés d'or.

Deuxième Grenadier.
Notre sang paya tous leurs grades;
Heureux qu'il nous en reste encor!
Quoi! La gloire fut en personne
40
Leur marraine un jour de combat,
Et le parrain on l'abandonne!
Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat.

Premier Grenadier.
Après vingt-cinq ans de services
J'allais demander du repos.

Deuxième Grenadier.
45
Moi, tout couvert de cicatrices,
Je voulais quitter les drapeaux;
Mais, quand la liqueur est tarie,
Briser le vase est d'un ingrat.
Adieu, femme, enfants et patrie!
50
Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat.

Ensemble.
Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat,
Suivons un vieux soldat.

 
LE  PELERINAGE
DE  LISETTE


À notre-dame de Liesse
Allons, me dit Lisette un jour.
J'ai peu de foi, je le confesse;
Mais Lise, malgré plus d'un tour,
5
Ferait tout croire à mon amour.
Ami, notre joyeux ménage
Scandalise le voisinage.

Prenons, dit-elle, prenons donc,
Pour aller en pèlerinage,
10
Prenons, dit-elle, prenons donc
Coquilles, rosaire et bourdon.

Dame sorbonne, ajoute Lise,
Remonte sur ses grands chevaux.
Nos ducs vont bâiller à l'église,
15
Et nos philosophes nouveaux
Se sont faits tant soit peu dévots.
Chaque siècle a son amusette:
Nous édifîrons la gazette.

Prenons, mon ami, prenons donc,
20
Pour qu'on dise sainte Lisette,
Prenons, mon ami, prenons donc
Coquilles, rosaire et bourdon.

Voilà les pèlerins en route.
À pied nous chantons en marchant.
25
À chaque auberge, quoi qu'il coûte,
Nouveau repas et nouveau chant;
Par-tout trinquant, par-tout couchant.
Le dieu qui d'aï nous asperge
Sourit sous des rideaux de serge.

30
Ma Lisette, prenions-nous donc,
Pour mener l'amour à l'auberge,
Ma Lisette, prenions-nous donc
Coquilles, rosaire et bourdon?

Aux pieds de la vierge des vierges
35
À genoux enfin nous voilà.
Vient un diacre allumer nos cierges,
Lise se dit: à Loyola
Je veux souffler cet abbé-là.
Je me fâche, et de ses poursuites
40
Lui montre, hélas! Les tristes suites.

Quoi! Volage, preniez-vous donc,
Pour vous mettre à dos les jésuites,
Quoi! Volage, preniez-vous donc
Coquilles, rosaire et bourdon?

45
Mais à souper Lise l'attire,
Le fait boire, jurer, chanter.
De l'enfer il se prend à rire;
Du pape il ose plaisanter,
Moi, je m'endors à l'écouter.
50
À mon réveil, dieu! Le peindrai-je
Abjurant ses goûts de collège?...

Ah! Traîtresse, vous preniez donc,
Pour les plaisirs du sacrilège,
Ah! Traîtresse, vous preniez donc
55
Coquilles, rosaire et bourdon?

Des beaux miracles de Liesse
Je garde un triste souvenir.
Notre abbé dit messe sur messe,
Et, Dieu l'aidant à parvenir,
60
Archevêque il veut nous bénir.
Sainte Lisette par famine
Quelque jour se fera béguine.

Prenez, grisettes, prenez donc
Des leçons de la pèlerine;
65
Prenez, grisettes, prenez donc
Coquilles, rosaire et bourdon.

 
ENCORE  DES  AMOURS

Je me disais: tous les dieux du bel âge
M'ont délaissé; me voilà seul et vieux.
Adieu l'espoir que leur troupe volage
M'avait donné de me fermer les yeux!
5
Je le disais lorsqu'une enchanteresse
Vient et d'un mot ravit mes sens troublés.
Ah! C'est encor quelque beauté traîtresse:
Tous les amours ne sont pas envolés.

Oui, c'est encor quelque sujet de peine,
10
Mais du repos je suis si fatigué!
Lorsqu'à trente ans je pliais sous ma chaîne,
Plus malheureux pourtant j'étais plus gai.
Le ciel m'envoie une reine nouvelle;
Combien d'attraits les siens m'ont rappelés!
15
Roses d'automne, effeuillez-vous pour elle:
Tous les amours ne sont pas envolés.

Mes yeux encore ont des pleurs à répandre;
Ma voix encore a des chants amoureux.
Aimons, chantons. La beauté vient m'apprendre
20
À triompher des hivers rigoureux.
Tout me sourit: les fleurs brillent plus belles,
Les jours plus purs, les cieux plus étoilés.
Dans l'air plus doux j'entends battre des ailes.
Tous les amours ne sont pas envolés.

 
LA  MORT
DU  DIABLE


Du miracle que je retrace
Dans ce récit des plus succincts
Rendez gloire au grand saint Ignace,
Patron de tous nos petits saints.
5
Par un tour, qui serait infame
Si les saints pouvaient avoir tort,
Au diable il a fait rendre l'ame.
Le diable est mort, le diable est mort.

Satan, l'ayant surpris à table,
10
Lui dit: trinquons, ou sois honni.
L'autre accepte, mais verse au diable
Dans son vin un poison béni.
Satan boit, et, pris de colique,
Il jure, il grimace, il se tord;
15
Il crève comme un hérétique.
Le diable est mort, le diable est mort.

Il est mort! Disent tous les moines;
On n'achètera plus d'agnus.
Il est mort! Disent les chanoines;
20
On ne paîra plus d'oremus.
Au conclave on se désespère:
Adieu, puissance et coffre-fort!
Nous avons perdu notre père.
Le diable est mort, le diable est mort.

25
L'amour sert bien moins que la crainte;
Elle nous comblait de ses dons.
L'intolérance est presque éteinte;
Qui rallumera ses brandons?
À notre joug si l'homme échappe,
30
La vérité luira d'abord:
Dieu sera plus grand que le pape.
Le diable est mort, le diable est mort.

Ignace accourt: que l'on me donne,
Leur dit-il, sa place et ses droits.
35
Il n'épouvantait plus personne;
Je ferai trembler jusqu'aux rois.
Vols, massacres, guerres ou pestes,
M'enrichiront du sud au nord.
Dieu ne vivra que de mes restes.
40
Le diable est mort, le diable est mort.

Tous de s'écrier: ah! Brave homme!
Nous te bénissons dans ton fiel.
Soudain son ordre, appui de Rome,
Voit sa robe effrayer le ciel.
45
Un choeur d'anges, l'ame contrite,
Dit: des humains plaignons le sort;
De l'enfer saint Ignace hérite.
Le diable est mort, le diable est mort.

 
LE  PRISONNIER
DE  GUERRE


Marie, enfin quitte l'ouvrage,
Voici l'étoile du berger.
- Ma mère, un enfant du village
Languit captif chez l'étranger:
5
Pris sur mer, loin de sa patrie,
Il s'est rendu, mais le dernier.

File, file, pauvre Marie,
Pour secourir le prisonnier;
File, file, pauvre Marie,
10
File, file pour le prisonnier.

Tu le veux, ma lampe s'allume.
Eh quoi! Ma fille, encor des pleurs!
- D'ennui, ma mère, il se consume;
L'anglais insulte à ses malheurs.
15
Tout jeune, Adrien m'a chérie;
Il égayait notre foyer.

File, file, pauvre Marie,
Pour secourir le prisonnier;
File, file, pauvre Marie,
20
File, file pour le prisonnier.

Pour lui je filerais moi-même,
Mon enfant; mais j'ai tant vieilli!
- Envoyez à celui que j'aime
Tout le gain par moi recueilli.
25
Rose à sa noce en vain me prie:
Dieu! J'entends le ménétrier!

File, file, pauvre Marie,
Pour secourir le prisonnier;
File, file, pauvre Marie,
30
File, file pour le prisonnier.

Plus près du feu file, ma chère;
La nuit vient refroidir le temps.
- Adrien, m'a-t-on dit, ma mère,
Gémit dans des cachots flottants.
35
On repousse la main flétrie
Qu'il étend vers un pain grossier.

File, file, pauvre Marie,
Pour secourir le prisonnier;
File, file, pauvre Marie,
40
File, file pour le prisonnier.

Ma fille, j'ai naguère encore
Rêvé qu'il était ton époux.
Même avant la trentième aurore
Mes rêves s'accomplissent tous.
45
- Quoi! L'herbe à peine refleurie
Verra le retour du guerrier!

File, file, pauvre Marie,
Pour secourir le prisonnier;
File, file, pauvre Marie,
50
File, file pour le prisonnier.

 
LE DAUPHIN

Du bon vieux temps souffrez que je vous parle.
Jadis Richard, troubadour renommé,
Eut pour roi Jean, Louis, Philippe ou Charle,
Ne sais lequel; mais il en fut aimé.
5
D'un gros dauphin on fêtait la naissance;
Richard à Blois était depuis un jour.
Il apprit là le bonheur de la France.
Pour votre roi chantez, gai troubadour!
Chantez, chantez, jeune et gai troubadour!

10
La harpe en main, Richard vient sur la place.
Chacun lui dit: chantez notre garçon.
Dévotement à la vierge il rend grace,
Puis au dauphin consacre une chanson.
On l'applaudit: l'auteur était en veine.
15
Mainte beauté le trouve fait au tour,
Disant tout bas: il doit plaire à la reine.
Pour votre roi chantez, gai troubadour!
Chantez, chantez, jeune et gai troubadour!

Le chant fini, Richard court à l'église.
20
Qu'y va-t-il faire? Il cherche un confesseur;
Il en trouve un, gros moine à barbe grise,
Des moeurs du temps inflexible censeur.
- Ah! Sauvez-moi des flammes éternelles!
Mon père, hélas! C'est un vilain séjour.
25
- Qu'avez-vous fait? -j'ai trop aimé les belles.
Pour votre roi chantez, gai troubadour!
Chantez, chantez, jeune et gai troubadour!

Le grand malheur, mon père, c'est qu'on m'aime.
- Parlez, mon fils; expliquez-vous enfin.
30
- J'ai fait, hélas! Narguant le diadème,
Un gros péché, car j'ai fait un dauphin.
D'abord le moine a la mine ébahie;
Mais il reprend: vous êtes bien en cour?
Pourvoyez-nous d'une riche abbaye.
35
Pour votre roi chantez, gai troubadour!
Chantez, chantez, jeune et gai troubadour!

Le moine ajoute: eût-on fait à la reine
Un prince ou deux, on peut être sauvé.
Parlez de nous à notre souveraine;
40
Allez, mon fils, vous direz cinq ave.
Richard absous, gagnant la capitale,
Au nouveau-né voit prodiguer l'amour.
Vive à jamais notre race royale!
Pour votre roi chantez, gai troubadour!
45
Chantez, chantez, jeune et gai troubadour!

 
LE  PETIT  HOMME  ROUGE

Une ancienne tradition populaire supposait
l'existence d'un homme rouge
qui apparaissait dans les tuileries lors de quelque
événement malheureux
pour les maîtres de ce château.
Cette tradition reprit cours sous Napoléon.


Foin des mécontents!
Comme balayeuse on me loge,
Depuis quarante ans,
Dans le château, près de l'horloge.
5
Or, mes enfants, sachez
Que là, pour mes péchés,
Du coin, d'où le soir je ne bouge,
J'ai vu le petit homme rouge.
Saints du paradis,
10
Priez pour Charles Dix.

Vous figurez-vous
Ce diable habillé d'écarlate?
Bossu, louche et roux,
Un serpent lui sert de cravate.
15
Il a le nez crochu;
Il a le pied fourchu;
Sa voix rauque en chantant présage
Au château grand remuménage.
Saints du paradis,
20
Priez pour Charles Dix.

Je le vis, hélas!
En quatre-vingt-douze apparaître.
Nobles et prélats
Abandonnaient notre bon maître.
25
L'homme rouge venait
En sabots, en bonnet.
M'endormais-je un peu sur ma chaise,
Il entonnait la marseillaise.
Saints du paradis,
30
Priez pour Charles Dix.

J'eus à balayer;
Mais lui bientôt par la gouttière
Revint m'effrayer
Pour ce bon Monsieur Robespierre.
35
Lors il était poudré,
Parlait mieux qu'un curé,
Ou, comme riant de lui-même,
Chantait l'hymne à l'être suprême.
Saints du paradis,
40
Priez pour Charles Dix.

Depuis la terreur
Plus n'y pensais, lorsque sa vue
Du bon empereur
M'annonça la chute imprévue.
45
En toque il avait mis
Vingt plumets ennemis,
Et chantait au son d'une vielle
Vive Henri Quatre et Gabrielle!
Saints du paradis,
50
Priez pour Charles Dix.

Soyez donc instruits,
Enfants, mais qu'ailleurs on l'ignore,
Que depuis trois nuits
L'homme rouge apparaît encore.
55
Riant d'un air moqueur,
Il chante comme au choeur,
Baise la terre, et puis ensuite
Met un grand chapeau de jésuite.
Saints du paradis,
60
Priez pour Charles Dix.

 
LES  BOHEMIENS

Sorciers, bateleurs ou filous,
Reste immonde
D'un ancien monde,
Sorciers, bateleurs ou filous,
5
Gais bohémiens, d'où venez-vous?

D'où nous venons? L'on n'en sait rien.
L'hirondelle
D'où vous vient-elle?
D'où nous venons? L'on n'en sait rien.
10
Où nous irons, le sait-on bien?

Sans pays, sans prince et sans lois,
Notre vie
Doit faire envie.
Sans pays, sans prince et sans lois,
15
L'homme est heureux un jour sur trois.

Tous indépendants nous naissons,
Sans église
Qui nous baptise;
Tous indépendants nous naissons
20
Au bruit du fifre et des chansons.

Nos premiers pas sont dégagés,
Dans ce monde
Où l'erreur abonde,
Nos premiers pas sont dégagés
25
Du vieux maillot des préjugés.

Au peuple, en butte à nos larcins,
Tout grimoire
En peut faire accroire.
Au peuple, en butte à nos larcins,
30
Il faut des sorciers et des saints.

Trouvons-nous Plutus en chemin,
Notre bande
Gaîment demande.
Trouvons-nous Plutus en chemin,
35
En chantant nous tendons la main.

Pauvres oiseaux que Dieu bénit!
De la ville
Qu'on nous exile;
Pauvres oiseaux que Dieu bénit!
40
Au fond des bois pend notre nid.

À tâtons l'amour, chaque nuit,
Nous attelle
Tous pêle-mêle;
À tâtons l'amour, chaque nuit,
45
Nous attelle au char qu'il conduit.

Ton oeil ne peut se détacher,
Philosophe
De mince étoffe,
Ton oeil ne peut se détacher
50
Du vieux coq de ton vieux clocher.

Voir c'est avoir. Allons courir!
Vie errante
Est chose enivrante.
Voir c'est avoir. Allons courir!
55
Car tout voir c'est tout conquérir.

Mais à l'homme on crie en tout lieu,
Qu'il s'agite,
Ou croupisse au gîte;
Mais à l'homme on crie en tout lieu:
60
«Tu nais, bonjour; tu meurs, adieu.»

Quand nous mourons, vieux ou bambin,
Homme ou femme,
À Dieu soit notre ame!
Quand nous mourons, vieux ou bambin,
65
On vend le corps au carabin.

Nous n'avons donc, exempts d'orgueil,
De lois vaines,
De lourdes chaînes;
Nous n'avons donc, exempts d'orgueil,
70
Ni berceau, ni toit, ni cercueil.

Mais, croyez-en notre gaîté,
Noble ou prêtre,
Valet ou maître;
Mais, croyez-en notre gaîté,
75
Le bonheur c'est la liberté.

Oui, croyez-en notre gaîté,
Noble ou prêtre,
Valet ou maître;
Oui, croyez-en notre gaîté,
80
Le bonheur c'est la liberté.

 
LES  SOUVENIRS
DU  PEUPLE


On parlera de sa gloire
Sous le chaume bien long-temps.
L'humble toit, dans cinquante ans,
Ne connaîtra plus d'autre histoire.
5
Là viendront les villageois
Dire alors à quelque vieille:
Par des récits d'autrefois,
Mère, abrégez notre veille.
Bien, dit-on, qu'il nous ait nui,
10
Le peuple encor le révère,
Oui, le révère.
Parlez-nous de lui, grand'mère;
Parlez-nous de lui.

Mes enfans, dans ce village,
15
Suivi de rois, il passa.
Voilà bien long-temps de ça:
Je venais d'entrer en ménage.
À pied grimpant le coteau
Où pour voir je m'étais mise,
20
Il avait petit chapeau
Avec redingote grise.
Près de lui je me troublai,
Il me dit: bonjour, ma chère,
Bonjour, ma chère.
25
- Il vous a parlé, grand'mère!
Il vous a parlé!

L'an d'après, moi, pauvre femme,
À Paris étant un jour,
Je le vis avec sa cour:
30
Il se rendait à notre-dame.
Tous les coeurs étaient contents;
On admirait son cortège.
Chacun disait: quel beau temps!
Le ciel toujours le protège.
35
Son sourire était bien doux;
D'un fils Dieu le rendait père,
Le rendait père.
- Quel beau jour pour vous, grand'mère!
Quel beau jour pour vous!

40
Mais, quand la pauvre Champagne
Fut en proie aux étrangers,
Lui, bravant tous les dangers,
Semblait seul tenir la campagne.
Un soir, tout comme aujourd'hui,
45
J'entends frapper à la porte;
J'ouvre, bon dieu! C'était lui,
Suivi d'une faible escorte.
Il s'asseoit où me voilà,
S'écriant: oh! Quelle guerre!
50
Oh! Quelle guerre!
- Il s'est assis là, grand'mère!
Il s'est assis là!

J'ai faim, dit-il, et bien vite
Je sers piquette et pain bis;
55
Puis il sèche ses habits,
Même à dormir le feu l'invite.
Au réveil, voyant mes pleurs,
Il me dit: bonne espérance!
Je cours de tous ses malheurs
60
Sous Paris venger la France.
Il part; et comme un trésor
J'ai depuis gardé son verre,
Gardé son verre.
- Vous l'avez encor, grand'mère!
65
Vous l'avez encor!

Le voici. Mais à sa perte
Le héros fut entraîné.
Lui, qu'un pape a couronné,
Est mort dans une île déserte.
70
Long-temps aucun ne l'a cru;
On disait: il va paraître.
Par mer il est accouru;
L'étranger va voir son maître.
Quand d'erreur on nous tira,
75
Ma douleur fut bien amère,
Fut bien amère.
- Dieu vous bénira, grand'mère;
Dieu vous bénira.

 
LES  NEGRES
ET  LES  MARIONNETTES


Sur son navire un capitaine
Transportait des noirs au marché.
L'ennui les tuait par vingtaine:
Peste! Dit-il; quel débouché!
5
Fi, que c'est laid, sots que vous êtes!
Mais j'ai de quoi vous guérir tous.
Venez voir mes marionnettes;
Bons esclaves, amusez-vous.

Pour tromper leur douleur mortelle,
10
Soudain un théâtre est monté;
Soudain paraît Polichinelle,
Pour des noirs grande nouveauté.
D'abord ils ne savent qu'en dire,
Ils se regardent en dessous;
15
Puis aux pleurs se mêle un sourire.
Bons esclaves, amusez-vous.

Voilà monsieur le commissaire;
Il s'attaque au roi des bossus,
Qui, trouvant un exemple à faire,
20
Vous l'assomme et souffle dessus.
Oubliant tout jusqu'à leurs chaînes,
Nos gens poussent des rires fous.
L'homme est infidèle à ses peines.
Bons esclaves, amusez-vous.

25
Le diable vient; l'ange rebelle
Leur plaît sur-tout par sa couleur.
Il emporte Polichinelle;
Autre accroc fait à la douleur.
Cette fin charme l'auditoire:
30
Un noir a triomphé pour tous.
Les pauvres gens rêvent la gloire:
Bons esclaves, amusez-vous.

Ainsi, voguant vers l'Amérique
Où s'aggraveront leurs destins,
35
De leur humeur mélancolique
Ils sont tirés par des pantins.
Tout roi que la peur désenivre
Nous prodigue aussi les joujoux.
N'allez pas vous lasser de vivre:
40
Bons esclaves, amusez-vous.

 
L'ANGE  GARDIEN

À l'hospice un gueux tout perclus
Voit apparaître son bon ange;
Gaîment il lui dit: ne faut plus
Que votre altesse se dérange.
5
Tout compté, je ne vous dois rien:
Bon ange, adieu; portez-vous bien.

Sur la paille, né dans un coin,
Suis-je enfant du dieu qu'on nous prêche?
Oui, dit l'ange; aussi j'eus grand soin
10
Que ta paille fût toujours fraîche.
Tout compté, je ne vous dois rien:
Bon ange, adieu; portez-vous bien.

Jeune et vivant à l'abandon,
L'aumône fut mon patrimoine.
15
Oui, dit l'ange, et je te fis don
De trois besaces d'un vieux moine.
Tout compté, je ne vous dois rien:
Bon ange, adieu; portez-vous bien.

Soldat bientôt, courant au feu,
20
Je perdis une jambe en route.
Oui, dit l'ange; mais avant peu
Cette jambe aurait eu la goutte.
Tout compté, je ne vous dois rien:
Bon ange, adieu; portez-vous bien.

25
Pour mes jours gras, du vin fraudé
Mit le juge après mes guenilles.
Oui, dit l'ange; mais je plaidai:
Tu ne fus qu'un an sous les grilles.
Tout compté, je ne vous dois rien:
30
Bon ange, adieu; portez-vous bien.

Chez Vénus j'entre en maraudeur;
C'est tout fruit vert que j'en rapporte.
Oui, dit l'ange; mais, par pudeur,
Là je te quittais à la porte.
35
Tout compté, je ne vous dois rien:
Bon ange, adieu; portez-vous bien.

D'un laidron je deviens l'époux,
Priant qu'il ne soit que volage.
Oui, dit l'ange; mais nul de nous
40
Ne se mêle de mariage.
Tout compté, je ne vous dois rien:
Bon ange, adieu; portez-vous bien.

Ce pauvre diable ainsi parlant
Mettait en gaîté tout l'hospice.
45
Il éternue, et, s'envolant,
L'ange lui dit: Dieu te bénisse!
Tout compté, je ne vous dois rien:
Bon ange, adieu; portez-vous bien.

 
LA MOUCHE

Au bruit de notre gaîté folle,
Au bruit des verres, des chansons,
Quelle mouche murmure et vole,
Et revient quand nous la chassons?
5
C'est quelque dieu, je le soupçonne,
Qu'un peu de bonheur rend jaloux.
Ne souffrons point qu'elle bourdonne,
Qu'elle bourdonne autour de nous.

Transformée en mouche hideuse,
10
Amis, oui, c'est, j'en suis certain,
La raison, déité grondeuse,
Qu'irrite un si joyeux festin.
L'orage approche, le ciel tonne;
Voilà ce que dit son courroux.
15
Ne souffrons point qu'elle bourdonne,
Qu'elle bourdonne autour de nous.

C'est la raison qui vient me dire:
«À ton âge on vit en reclus.
Ne bois plus tant, cesse de rire,
20
Cesse d'aimer, ne chante plus.»
Ainsi son beffroi toujours sonne
Aux lueurs des feux les plus doux.
Ne souffrons point qu'elle bourdonne,
Qu'elle bourdonne autour de nous.

25
C'est la raison; gare à Lisette!
Son dard la menace toujours.
Dieux! Il perce la collerette:
Le sang coule! Accourez, amours!
Amours, poursuivez la félonne;
30
Qu'elle expire enfin sous vos coups.
Ne souffrons point qu'elle bourdonne,
Qu'elle bourdonne autour de nous.

Victoire! Amis, elle se noie
Dans l'aï que Lise a versé.
35
Victoire! Et qu'aux mains de la joie
Le sceptre enfin soit replacé.
Un souffle ébranle sa couronne;
Une mouche nous troublait tous.
Ne craignons plus qu'elle bourdonne,
40
Qu'elle bourdonne autour de nous.

 
LES  LUTINS
DE  MONTLHERY


À pied, la nuit, en voyage,
Je m'étais mis à l'abri
Contre le vent et l'orage,
Dans la tour de Montlhéry.
5
Je chantais, lorsqu'un long rire
D'épouvante m'a glacé;
Puis tout haut j'entends dire:
Notre règne est passé.

Des follets brillent dans l'ombre,
10
Et la voix que j'entendais
Se mêle aux cris d'un grand nombre
De lutins, de farfadets.
Au bruit d'une aigre trompette
Le sabbat a commencé.
15
Plus haut la voix répète:
Notre règne est passé.

«Non, dit la voix, plus de fêtes!
Esprits, vite délogeons.
La raison, par ses conquêtes,
20
Nous bannit des vieux donjons.
Le monde a changé d'oracles;
Nos prodiges ont cessé.
L'homme fait les miracles;
Notre règne est passé.

25
«Nous donnâmes à la Grèce
Ces dieux créés pour les sens,
Dont l'éternelle jeunesse
Vivait de fleurs et d'encens.
Dans la Gaule encor sauvage
30
Pour nous le sang fut versé.
Hélas! Même au village
Notre règne est passé.

«On nous vit, sous vos trophées,
Paladins et troubadours,
35
Enchaîner aux pieds des fées
Les rois, les saints, les amours.
La magie à notre empire
Soumit le ciel courroucé.
Des sorciers j'entends rire;
40
Notre règne est passé.

«La raison nous exorcise;
Esprits, fuyons sans retour.»
La voix se tait... ô surprise!
J'ai cru voir crouler la tour.
45
De leur retraite chérie
Tous ont fui d'un vol pressé.
Au loin la voix s'écrie:
Notre règne est passé.

 
LA  COMETE
DE  1832


Dieu contre nous envoie une comète;
À ce grand choc nous n'échapperons pas.
Je sens déja crouler notre planète;
L'observatoire y perdra ses compas.
5
Avec la table adieu tous les convives!
Pour peu de gens le banquet fut joyeux.
Vite à confesse allez, ames craintives.
Finissons-en: le monde est assez vieux,
Le monde est assez vieux.

10
Oui, pauvre globe égaré dans l'espace,
Embrouille enfin tes nuits avec tes jours,
Et, cerf-volant dont la ficelle casse,
Tourne en tombant, tourne et tombe toujours.
Va, franchissant des routes qu'on ignore,
15
Contre un soleil te briser dans les cieux.
Tu l'éteindrais; que de soleils encore!
Finissons-en: le monde est assez vieux,
Le monde est assez vieux.

N'est-on pas las d'ambitions vulgaires,
20
De sots parés de pompeux sobriquets,
D'abus, d'erreurs, de rapines, de guerres,
De laquais-rois, de peuple de laquais?
N'est-on pas las de tous nos dieux de plâtre,
Vers l'avenir las de tourner les yeux?
25
Ah! C'en est trop pour si petit théâtre.
Finissons-en: le monde est assez vieux,
Le monde est assez vieux.

Les jeunes gens me disent: tout chemine;
À petit bruit chacun lime ses fers;
30
La presse éclaire, et le gaz illumine,
Et la vapeur vole aplanir les mers.
Vingt ans au plus, bon homme, attends encore;
L'oeuf éclôra sous un rayon des cieux.
Trente ans, amis, j'ai cru le voir éclore.
35
Finissons-en: le monde est assez vieux,
Le monde est assez vieux.

Bien autrement je parlais quand la vie
Gonflait mon coeur et de joie et d'amour.
Terre, disais-je, ah! Jamais ne dévie
40
Du cercle heureux où Dieu sema le jour.
Mais je vieillis, la beauté me rejette,
Ma voix s'éteint, plus de concerts joyeux.
Arrive donc, implacable comète.
Finissons-en: le monde est assez vieux,
45
Le monde est assez vieux.

 
LE  TOMBEAU
DE  MANUEL


Tout est fini; la foule se disperse;
À son cercueil un peuple a dit adieu,
Et l'amitié des larmes qu'elle verse
Ne fera plus confidence qu'à Dieu.
5
J'entends sur lui la terre qui retombe.
Hélas! Français, vous l'allez oublier.
À vos enfants, pour indiquer sa tombe,
Prêtez secours au pauvre chansonnier.

Je quête ici pour honorer les restes
10
D'un citoyen votre plus ferme appui.
J'eus le secret de ses vertus modestes:
Bras, tête et coeur, tout était peuple en lui.
L'humble tombeau qui sied à sa dépouille
Est par nous tous un tribut à payer.
15
Près de sa fosse un ami s'agenouille:
Prêtez secours au pauvre chansonnier.

Mon coeur lui doit ces soins pieux et tendres.
Voilà douze ans qu'en des jours désastreux,
Sur les débris de la patrie en cendres,
20
Nous nous étions rencontrés tous les deux.
Moi, je chantais; lui, vétéran d'Arcole,
Sourit au luth vengeur d'un vieux laurier.
Grace à vos dons, qu'un tombeau me console:
Prêtez secours au pauvre chansonnier.

25
L'ambition n'effleurait point sa vie;
Mais, même aux champs, rêvant un beau trépas,
Il écoutait si la France asservie,
En appelant, ne se réveillait pas.
Contre la mort j'aurais eu son courage,
30
Quand sur son bras je pouvais m'appuyer.
Ma voix pour lui demande un peu d'ombrage:
Prêtez secours au pauvre chansonnier.

Contre un pouvoir qui de nous se sépare
Son éloquence a toujours combattu.
35
Ce n'était point la foudre qui s'égare;
C'était un glaive aux mains de la vertu.
De la tribune on l'arrache; il en tombe
Entre les bras d'un peuple tout entier.
La haine est là; défendons bien sa tombe:
40
Prêtez secours au pauvre chansonnier.

Tu l'oublias, peuple encor trop volage,
Sitôt qu'à l'ombre il goûta le repos.
Mais, noble esquif mis à sec sur la plage,
Il dut compter sur le retour des flots.
45
La seule mort troubla la solitude
Où mes chansons accouraient l'égayer.
Pour effacer quatre ans d'ingratitude,
Prêtez secours au pauvre chansonnier.

Oui, qu'un tombeau témoigne de nos larmes.
50
Assistez-moi, vous pour qui j'ai chanté
Paix et concorde, au bruit sanglant des armes;
Et sous le joug, espoir et liberté.
Payez mes chants doux à votre mémoire:
Je tends la main au plus humble denier.
55
De Manuel pour consacrer la gloire,
Prêtez secours au pauvre chansonnier.
 
 
 
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