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B  I  B  L  I  O  T  H  E  C  A    A  U  G  U  S  T  A  N  A

 

 

 

 
Pierre Jean de Béranger
Chansons
 


 






 




C h a n s o n s
c h o i s i e s
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__________________________


LE  VIEUX  CAPORAL

En avant! partez, camarades,
L'arme au bras, le fusil chargé.
J'ai ma pipe et vos embrassades;
Venez me donner mon congé.
5
J'eus tort de vieillir au service;
Mais pour vous tous, jeunes soldats.
J'étais un père à l'exercice.
Conscrits, au pas;
Ne pleurez pas,
10
Ne pleurez pas;
Marchez au pas,
Au pas, au pas, au pas, au pas!

Un morveux d'officier m'outrage;
Je lui fends. . . Il vient d'en guérir.
15
On me condamne, c'est l'usage:
Le vieux caporal doit mourir.
Poussé d'humeur et de rogomme,
Rien n'a pu retenir mon bras;
Puis, moi, j'ai servi le grand homme.
20
Conscrits, au pas;
Ne pleurez pas,
Ne pleurez pas;
Marchez au pas,
Au pas, au pas, au pas, au pas!

25
Concrits, vous ne troquerez guères
Bras ou jambe contre une croix;
J'ai gagné la mienne à ces guerres
Où nous bousculions tous les rois.
Chacun de vous payait à boire
30
Quand je racontais nos combats.
Ce que c'est pourtant que la gloire!
Conscrits, au pas;
Ne pleurez pas,
Ne pleurez pas;
35
Marchez au pas,
Au pas, au pas, au pas, au pas!

Qui là-bas sanglote et regarde?
Eh! c'est la veuve du tambour.
En Russie, à l'arrière-garde,
40
J'ai porté son fils nuit et jour.
Comme le père, enfant et femme
Sans moi restaient sous les frimas;
Elle va prier pour mon âme.
Conscrits, au pas;
45
Ne pleurez pas,
Ne pleurez pas;
Marchez au pas,
Au pas, au pas, au pas, au pas!

Morbleu! ma pipe s'est éteinte.
50
Non, pas encore. . . Allons, tant mieux!
Nous allons entrer dans l'enceinte;
Ça, ne me bandez pas les yeux.
Mes amis, fâché de la peine;
Surtout ne tirez point trop bas;
55
Et qu'au pays Dieu vous ramène!
Conscrits, au pas;
Ne pleurez pas,
Ne pleurez pas;
Marchez au pas,
60
Au pas, au pas, au pas, au pas!

 
LA  NOSTALGIE
OU  LA  MALADIE  DU  PAYS


Vous m'avez dit: «À Paris, jeune pâtre,
Viens, suis-nous, cède à tes nobles penchants.
Notre or, nos soins, l'étude, le théâtre,
T'auront bientôt fait oublier les champs.»
5
Je suis venu; mais voyez mon visage:
Sous tant de feu mon printemps s'est fané.
Ah! rendez-moi, rendez-moi mon village,
Et la montagne où je suis né!

La fièvre court, triste et froide, en mes veines;
10
À vos désirs cependant j'obéis.
Ces bals charmants où les femmes sont reines,
J'y meurs, hélas! j'ai le mal du pays.
En vain l'étude a poli mon langage;
Vos arts en vain ont ébloui mes yeux.
15
Ah! rendez-moi, rendez-moi mon village,
Et ses dimanches si joyeux!

Avec raison vous méprisez nos veilles,
Nos vieux récits et nos chants si grossiers.
De la féerie égalant les merveilles,
20
Votre Opéra confondrait nos sorciers.
Au Saint des saints le ciel rendant hommage
De vos concerts doit emprunter les sons.
Ah! rendez-moi, rendez-moi mon village,
Et sa veillée et ses chansons!

25
Nos toits obscurs, notre église qui croule,
M'ont à moi-même inspiré des dédains.
Des monuments j'admire ici la foule;
Surtout ce Louvre et ces pompeux jardins.
Palais magique, on dirait un mirage
30
Que le soleil colore à son coucher.
Ah! rendez-moi, rendez-moi mon village,
Et ses chaumes et son clocher!

Convertissez le sauvage idolâtre:
Près de mourir, il retourne a ses dieux.
35
Là-bas, mon chien m'attend auprès de l'âtre;
Ma mère en pleurs repense à nos adieux.
J'ai vu cent fois l'avalanche et l'orage,
L'ours et les loups fondre sur mes brebis.
Ah! rendez-moi, rendez-moi mon village,
40
Et la houlette et le pain bis!

Qu'entends-je, ô ciel! pour moi remplis d'alarmes:
«Pars, dites-vous, demain pars au réveil;
C'est l'air natal qui séchera tes larmes:
Va refleurir à ton premier soleil.»
45
Adieu, Paris, doux et brillant rivage,
Où l'etranger reste comme enchaîné.
Ah! je revois, je revois mon village,
Et la montagne où je suis né!

 
A  MES  AMIS
DEVENUS  MINISTRES


Non, mes amis, non, je ne veux rien être;
Semez ailleurs places, titres et croix.
Non, pour les cours Dieu ne m'a pas fait naître:
Oiseaux craintif, je fuis la glu des rois.
5
Que me faut-il? maîtresse à fine taille,
Petit repas et joyeux entretien.
De nnon berceau près de bénir la paille,
En me créant Dieu m'a dit: Ne sois rien.

Un sort brillant serait chose importune
10
Pour moi, rimeur, qui vis de temps perdu.
M'est-il tombé des miettes de fortune,
Tout bas je dis: Ce pain ne m'est pas dû.
Quel artisan, pauvre, hélas! quoi qu'il fasse,
N'a plus que moi droit à ce peu de bien?
15
Sans trop rougir fouillons dans ma besace,
En me créant Dieu m'a dit: Ne sois rien.

Au ciel, un jour, une extase profonde
Vient me ravir, et je regarde en bas.
De là, mon œil confond dans notre monde
20
Rois et sujets, généraux et soldats.
Un bruit m'arrive; est-ce un bruit de victoire?
On crie un nom; je ne l'entends pas bien.
Grands, dont là-bas je vois ramper la gloire,
En me créant Dieu m'a dit: Ne sois rien.

25
Sachez pourtant, pilotes du royaume,
Combien j'admire un homme de vertu,
Qui, regrettant son hôtel ou son chaume,
Monte au vaisseau par tous les vents battu.
De loin ma voix lui crie: Heureux voyage!
30
Priant de cœur pour tout grand citoyen.
Mais au soleil je m'endors sur la plage.
En me creant Dieu m'a dit: Ne sois rien.

Votre tombeau sera pompeux sans doute;
J'aurai, sous l'herbe, une fosse à l'écart.
35
Un peuple en deuil vous fait cortége en route;
Du pauvre, moi, j'attend le corbillard.
En vain on court où votre étoile tombe;
Qu'importe alors votre gîte ou le mien?
La différence est toujours une tombe.
40
En me créant Dieu m'a dit: Ne sois rien.

De ce palais souffrez donc que je sorte;
À vos grandeurs je devais un salut.
Amis, adieu; j'ai derrière la porte
Laissé tantôt mes sabots et mon luth.
45
Sous ces lambris près de vous accourue,
La Liberté s'offre à vous pour soutien.
Je vais chanter ses bienfaits dans la rue.
En me créant Dieu m'a dit: Ne sois rien.

 
LES  MISSIONNAIRES
(1819)

Satan dit un jour à ses pairs:
On en veut à nos hardes;
C'est en éclairant l'univers
Qu'on éteint les discordes.
5
Par brevet d'invention
J'ordonne une mission.

En vendant des prières,
Vite soufflons, soufflons, morbleu!
Eteignons les lumières
10
Et rallumons le feu,
Vite soufflons, soufflons, morbleu!
Eteignons les lumières
Et rallumons le feu.

Exploitons, en diables cafards,
15
Hameau, ville et banlieue.
D'Ignace imitons les renards,
Cachons bien notre queue.
Au nom du Père et du Fils,
Gagnons sur les crucifix.

20
En vendant des prières,
Vite soufflons, soufflons, morbleu!
Eteignons les lumières
Et rallumons le feu,
Vite soufflons, soufflons, morbleu!
25
Eteignons les lumières
Et rallumons le feu.

Que de miracles on va voir
Si le ciel ne s'en mêle!
Sur des biens qu'on voudrait ravoir
30
Faisons tomber la grêle.
Publions que Jésus-Christ
Par la poste nous écrit.

En vendant des prières,
Vite soufflons, soufflons, morbleu!
35
Eteignons les lumières
Et rallumons le feu,
Vite soufflons, soufflons, morbleu!
Eteignons les lumières
Et rallumons le feu.

40
Chassons les autres baladins,
Divisons les familles.
En jetant la pierre aux mondains,
Perdons femmes et filles.
Que tout le sexe enflammé
45
Nous chante un Asperges me.

En vendant des prières,
Vite soufflons, soufflons, morbleu!
Eteignons les lumières
Et rallumons le feu,
50
Vite soufflons, soufflons, morbleu!
Eteignons les lumières
Et rallumons le feu.

Par Ravaillac et Jean Châtel,
Plaçons dans chaque prône,
55
Non point le trône sur l'autel,
Mais l'autel sur le trône.
Comme aux bons temps féodaux,
Que les rois scient nos bedeaux.

En vendant des prières,
60
Vite soufflons, soufflons, morbleu!
Eteignons les lumières
Et rallumons le feu,
Vite soufflons, soufflons, morbleu!
Eteignons les lumières
65
Et rallumons le feu.

L'Intolérance, front levé,
Reprendra son allure;
Les protestants n'ont point trouvé
D'onguent pour la brûlure.
70
Les philosophes aussi.
Déjà sentent le roussi.

En vendant des prières,
Vite soufflons, soufflons, morbleu!
Eteignons les lumières
75
Et rallumons le feu,
Vite soufflons, soufflons, morbleu!
Eteignons les lumières
Et rallumons le feu.

Le diable, après ce mandement,
80
Vient convertir la France.
Guerre au nouvel enseignement,
Et gloire à l'ignnorance!
Le jour fuit, et les cagots
Dansent autour des fagots.

 
HATONS-NOUS

Ah! si j'étais jeune et vaillant,
Vrai hussard, je courrais le monde,
Retroussant ma moustache blonde,
Sous un uniforme brillant,
5
Le sabre au poing et bataillant.
Va, mon coursier, vole en Pologne;
Arrachons un peuple au trépas.
Que nos poltrons en aient vergogne.
Hâtons-nous; l'honneur est là-bas.

10
Si j'étais jeune, assurément
J'aurais maîtresse jeune et belle.
Vite en croupe, mademoiselle;
Imitez le beau dévouement
Des femmes de ce peuple aimant.
15
Vendez vos parures, oui, toutes;
En charpie emportons vos draps.
De son sang sauvez quelques gouttes.
Hâtons-nous; l'honneur est là-bas.

Bien plus; si j'avais des millions,
20
J'irais dire aux braves Sarmates:
Achetons quelques diplomates,
Beaucoup de poudre, et rhabillons
Vos héroïques bataillons.
L'Europe, qui marche à béquilles,
25
Riche goutteuse, ne croit pas
À la vertu sous des guenilles.
Hâtons-nous, l'honneur est là-bas.

Pour eux, si j'étais roi puissant,
Combien je ferais plus encore:
30
Mes vaisseaux, du Sund au Bosphore,
Iraient réveiller le Croissant,
Des Suédois réchauffer le sang;
Criant: Pologne, on te seconde!
Un long sceptre au bout d'un bon bras
35
Peut atteindre aux bornes du monde.
Hâtons-nous; l'honneur est là-bas.

Si j'étais un jour, un seul jour,
Le dieu que la Pologne implore,
Sous ma justice, avant l'aurore,
40
Le czar pâlirait dans sa cour:
Aux Polonais tout mon amour!
Je saurais, trompant les oracles,
De miracles semer leurs pas.
Hélas! il leur faut des miracles!
45
Hâtons-nous; l'honneur est là-bas.

Hâtons-nous! mais je ne puis rien.
O roi des cieux! entends ma plainte:
Père de la liberté sainte,
De ce peuple unique soutien,
50
Fais de moi son ange gardien.
Dieu, donne à ma voix la trompette
Qui doit réveiller du trépas,
Pour qu'au monde entier je répète:
Hâtons-nous; l'honneur est là-bas.

 
LE  REFUS

Un ministre veut m'enrichir,
Sans que l'honneur ait à gauchir,
Sans qu'au  M o n i t e u r  on m'affiche.
Mes besoins ne sont pas nombreux;
5
Mais, quand je pense aux malheureux,
Je me sens né pour être riche.

Avec l'ami pauvre et souffrant
On ne partage honneur ni rang;
Mais l'or, du moins, on le partage.
10
Vive l'or! oui, souvent, ma foi,
Pour cinq cents francs, si j'étais roi,
Je mettrais ma couronne en gage.

Qu'un peu d'argent pleuve en mon trou,
Vite il s'en va, Dieu sait par où!
15
D'en conserver je désespère.
Pour recoudre à fond mes goussets,
J'aurais dû prendre, à son décès,
Les aiguilles de mon grand-père.

Ami, pourtant, gardez votre or.
20
Las! j'épousai, bien jeune encor,
La Liberté, dame un peu rude.
Moi qui, dans mes vers, ai chanté
Plus d'une facile beauté,
Je meurs l'esclave d'une prude.

25
La Liberté, c'est, monseigneur,
Une femme folle d'honneur;
C'est une bégueule enivrée
Qui, dans la rue ou le salon,
Pour le moindre bout de galon,
30
Va criant: À bas la livrée!

Vos écus la feraient damner.
Au fait, pourquoi pensionner
Ma Muse indépendante et vraie?
Je suis un sou de bon aloi:
35
Mais en secret argentez-moi,
Et me voilà fausse monnaie.

Gardez vos dons: je suis peureux;
Mais, si d'un zèle genéreux
Pour moi le monde vous soupçonne,
40
Sachez blen qui vous a vendu;
Mon cœur est un luth suspendu:
Sitôt qu'on le touche, il résonne.

 
SOUVENIRS  D'ENFANCE

Lieux où jadis m'a bercé l'Espérance,
Je vous revois à plus de cinquante ans.
On rajeunit aux souvenirs d'enfance,
Comme on renaît au souffle du printemps.

5
Salut à vous, amis de mon jeune âge!
Salut, parents que mon amour bénit!
Grâce à vos soins, ici, pendant l'orage,
Pauvre oiselet, j'ai pu trouver un nid.

Je veux revoir jusqu'à l'étroite geôle,
10
Où, près de nièce aux frais et doux appas,
Régnait sur nous le vieux maître d'école,
Fier d'enseigner ce qu'il ne savait pas.

J'ai fait ici plus d'un apprentissage,
À la paresse, hélas! toujours enclin;
15
Mais je me crus des droits au nom de sage,
Lorsqu'on m'apprit le métier de Franklin.

C'était à l'âge où naît l'amitié franche,
Sol que fleurit un matin plein d'espoir.
Un arbre y croît dont souvent une branche
20
Nous sert d'appui pour marcher jusqu'au soir.

Lieux où jadis m'a bercé l'Espérance,
Je vous revois à plus de cinquante ans.
On rajeunit aux souvenirs d'enfance,
Comme on renaît au souffle du printemps.

25
C'est dans ces murs qu'en des jours de défaites
De l'ennemi j'écoutais le canon.
Ici, ma voix mêlée aux chants des fêtes,
De la patrie a bégaye le nom.

Ame rêveuse, aux ailes de colombe,
30
De mes sabots, là, j'oubliai le poids.
Du ciel, ici, sur moi la foudre tombe
Et m'apprivoise avec celle des rois.

Contre le sort ma raison s'est armée
Sous l'humble toit, et vient aux mêmes lieux
35
Narguer la gloire, inconstante fumée
Qui tire aussi des larmes de nos yeux.

Amis, parents, témoins de mon aurore,
Objets d'un culte avec le temps accru,
Oui, mon berceau me semble doux encore,
40
Et la berceuse a pourtant disparu.

Lieux où jadis m'a bercé l'Espérance,
Je vous revois à plus de cinquante ans.
On rajeunit aux souvenirs d'enfance,
Comme on renaît au souffle du printemps

 
LES  QUATRE  AGES
HISTORIQUES


Société, vieux et sombre édifice,
Ta chute, hélas! menace nos abris.
Tu vas crouler: point de flambeau qui puisse
Guider la foudre à travers tes débris!
5
Où courons-nous? quel sage, en proie au doute,
N'a sur son front vingt fois passé la main?
C'est aux soleils d'être sûrs de leur route;
Dieu leur a dit: Voilà votre chemin.

Mais le passé nous dévoile un mystère.
10
Au bonheur, oui, l'homme a droit d'aspirer:
Par ses labeurs plus il étend la terre,
Plus son cerveau grandit pour l'enserrer.
En nation il vogue, nef immense,
Semer, bâtir aux rivages du temps:
15
Où l'une échoue une autre recommence;
Dieu nous a dit: Peuples, je vous attends.

Au premier âge, âge de la famille,
L'homme eut pour lois ses grossiers appétits;
Groupes épars, sous des toits de charmille,
20
Mâle et femelle abritaient leurs petits.
Ligués bientôt, les fils, tribu croissante,
Ont, dans un camp, bravé tigres et loups:
C'est au berceau la cité vagissante;
Dieu dit: Mortels, j'aurai pitié de vous.

25
Au second âge on chante la patrie,
Arbre fécond, mais qui croît dans le sang.
Tout peuple armé semble avoir sa furie
Qui foule aux pieds le vaincu gémissant.
À l'esclavage, eh quoi! l'on s'accoutume!
30
Il corrompt tout; les tyrans se font dieux.
Mais dans le ciel une lampe s'allume;
Dieu dit alors: Humains, levez les yeux.

L'âge suivant, sur tant de mœurs contraires,
Religieux, élève un seul autel.
35
Sois libre, esclave; hommes, vous êtes frères;
Comme ses rois le pauvre est immortel.
Sciences, lois, arts, commerce, industrie,
Tout naît pour tous; les flots sont maîtrisés;
La presse abat les murs de la patrie,
40
Et Dieu nous dit: Peuples, fraternisez.

Humanité, règne! voici ton âge,
Que nie en vain la voix des vieux échos.
Déjà les vents au bord le plus sauvage
De ta pensée ont semé quelques mots.
45
Paix au travail! paix au sol qu'il féconde!
Que par l'amour les hômmes soient unis;
Plus près des cieux qu'ils replacent le monde;
Que Dieu nous dise: Enfants, je vous bénis.

Du genre humain saluons la famille!
50
Mais qu'ai-je dit? pourquoi ce chant d'amour?
Aux feux des camps le glaive encore scintille;
Dans l'ombre à peine on voit poindre le jour.
Des nations aujourd'hui la première,
France, ouvre-leur un plus large destin.
55
Pour éveiller le monde à ta lumière,
Dieu t'a dit: Brille, étoile du matin.

 
COUPLET

J'ai suivi plus d'enterrements
Que de noces et de baptêmes;
J'ai distrait bien des cœurs aimants
Des maux qu'ils aggravaient eux-mêmes.

5
Mon Dieu, vous m'avez bien doté:
Je n'ai ni force ni sagesse;
Mais je possède une gaieté
Qui n'offense point la tristesse (bis).

 
LE  JUIF  ERRANT

Chrétien, au voyageur souffrant
Tends un verre d'eau sur ta porte.
Je suis, je suis le Juif errant,
Qu'un tourbillon toujours emporte.
5
Sans vieillir, accablé de jours,
La fin du monde est mon seul rêve.
Chaque soir j'espère toujours;
Mais toujours le soleil se lève.
Toujours, toujours,
10
Tourne la terre où moi je cours,
Toujours, toujours, toujours, toujours.

Depuis dix-huit siècles, hélas!
Sur la cendre grecque et romaine,
Sur les débris de mille Etats,
L'affreux tourbillon me promène.
15
J'ai vu sans fruit germer le bien,
Vu des calamités fécondes;
Et, pour survivre au monde ancien,
Des flots j'ai vu sortir deux mondes.
Toujours, toujours,
20
Tourne la terre où moi je cours,
Toujours, toujours, toujours, toujours.

Dieu m'a changé pour me punir:
À tout ce qui meurt je m'attache;
Mais du toit prêt à me bénir
25
Le tourbillon soudain m'arrache.
Plus d'un pauvre vient implorer
Le denier que je puis repandre,
Qui n'a pas le temps de serrer
La main qu'en passant j'aime a tendre.
30
Toujours, toujours,
Tourne la terre où moi je cours,
Toujours, toujours, toujours, toujours.

Seul, au pied d'arbustes en fleurs,
Sur le gazon, au bord de l'onde,
35
Si je repose mes douleurs,
J'entends le tourbillon qui gronde.
Eh! qu'importe au ciel irrité
Cet instant passé sous l'ombrage?
Faut-il moins que l'éternité
40
Pour délasser d'un tel voyage?
Toujours, toujours,
Tourne la terre où moi je cours,
Toujours, toujours, toujours, toujours.

Que des enfants vifs et joyeux
45
Des miens me retracent l'image;
Si j'en veux repaître mes yeux,
Le tourbillon souffle avec rage.
Vieillards, osez-vous à tout prix
M'envier ma longue carrière?
50
Ces enfants à qui je souris,
Mon pied balaiera leur poussière.
Toujours, toujours,
Tourne la terre où moi je cours,
Toujours, toujours, toujours, toujours.

55
Des murs où je suis né jadis
Retrouvé-je encor quelque trace;
Pour m'arrêter je me roidis;
Mais le tourbillon me dit: «Passe!
Passe!» et la voix me crie aussi:
60
«Reste detout quand tout succombe.
Tes aïeux ne t'ont point ici
Gardé de place dans leur tombe.»
Toujours, toujours,
Tourne la terre où moi je cours,
65
Toujours, toujours, toujours, toujours.

J'outrageai d'un rire inhumain
L'homme-Dieu respirant à peine. . .
Mais sous mes pieds fuit le chemin;
Adieu, le tourbillon m'entraîne.
70
Vous qui manquez de charité,
Tremblez à mon supplice étrange:
Ce n'est point sa divinité,
C'est l'humanité que Dieu venge.
Toujours, toujours,
75
Tourne la terre où moi je cours,
Toujours, toujours, toujours, toujours.

 
LES  INFINIMENT  PETITS
OU  LA  GERONTOCRATIE


J'ai foi dans la sorcellerie.
Or un grand sorcier l'autre soir,
M'a fait voir de notre patrie
Tout l'avenir dans un miroir.
5
Quelle image désespérante!
Je vois Paris et ses faubourgs:
Nous sommes en dix-neuf cent trente,
Et les barbons règnent toujours.

Un peuple de nains nous remplace:
10
Nos petits-fils sont si petits,
Qu'avec peine, dans cette glace,
Sous leurs toits je les vois blottis.
La France est l'ombre du fantôme
De la France de mes beaux jours.
15
Ce n'est qu'un tout petit royaume;
Mais les barbons règnent toujours.

Combien d'imperceptibles êtres!
De petits Jésuites bilieux!
De milliers d'autres petits prêtres
20
Qui portent de petits bons dieux!
Béni par eux, tout dégénère;
Par eux, la plus vieille des cours
N'est plus qu'un simple séminaire;
Mais les barbons règnent toujours.

25
Tout est petit, palais, usines,
Sciences, commerce, beaux-arts.
De bonnes petites famines
Désolent de petits remparts.
Sur la frontière mal fermée,
30
Marche, au bruit de petits tambours,
Une pauvre petite armée;
Mais les barbons règnent toujours.

Enfin le miroir prophétique,
Complétant ce triste avenir,
35
Me montre un géant hérétique
Qu'un monde a peine à contenir.
Du peuple pygmée il s'approche,
Et bravant de petits discours,
Met le royaume dans sa poche;
40
Mais les barbons règnent toujours.

 
JACQUES

Jacques, il me faut troubler ton somme
Dans le village, un gros huissier
Rôde et court, Suivi du messier.
C'est pour l'impôt, las! mon pauvre homme.

5
Lève-toi, Jacques, lève-toi;
Voici venir l'huissier du roi.

Regarde le jour vient d'éclore;
Jamais si tard tu n'as dormi.
Pour vendre, chez le vieux Rémi,
10
On saisissait avant l'aurore.

Lève-toi, Jacques, lève-toi;
Voici venir l'huissier du roi.

Pas un sou! Dieu! je crois l'entendre.
Ecoute les chiens aboyer
15
Demande un mois pour tout payer.
Ah! si le roi pouvait attendre!

Lève-toi, Jacques, lève-toi;
Voici venir l'huissier du roi.

Pauvres gens! l'impôt nous dépouille!
20
Nous n'avons, accablés de maux,
Pour nous, ton père et six marmots,
Rien que ta bêche et ma quenouille.

Lève-toi, Jacques, lève-toi;
Voici venir l'huissier du roi.

25
On compte, avec cette masure,
Un quart d'arpent, cher affamé.
Par la misère il est fumé;
Il est moissonné par l'usure.

Lève-toi, Jacques, lève-toi;
30
Voici venir l'huissier du roi.

Beaucoup de peine et peu de lucre.
Quand d'un porc aurons-nous la chair?
Tout ce qui nourrit est si cher!
Et le sel aussi, notre sucre!

35
Lève-toi, Jacques, lève-toi;
Voici venir l'huissier du roi.

Du vin soutiendrait ton courage;
Mais les droits l'ont bien renchéri.
Pour en boire un peu, mon chéri,
40
Vends mon anneau de mariage.

Lève-toi, Jacques, lève-toi;
Voici venir l'huissier du roi.

Rêverais-tu que ton bon ange
Te donne richesse et repos?
45
Que sont aux riches les impôts?
Quelques rats de plus dans leur grange.

Lève-toi, Jacques, lève-toi;
Voici venir l'huissier du roi.

Il entre! O ciel! Que dois-je craindre?
50
Tu ne dis mot! Quelle pâleur!
Hier tu t'es plaint de ta douleur,
Toi qui souffres tant sans te plaindre!

Lève-toi, Jacques, lève-toi;
Voici venir l'huissier du roi.

55
Elle appelle en vain; il rend l'âme.
Pour qui s'épuise à travailler
La mort est un doux oreiller.
Bonnes gens, priez pour sa femme.

 
LE  DELUGE

Toujours prophète, en mon saint ministère,
Sur l'avenir j'ose interroger Dieu.
Pour châtier les princes de la terre,
Dans l'ancien monde un déluge aura lieu.
5
Déjà, près d'eux, l'océan sur ses grèves
Mugit, se gonfle: il vient, maîtres, voyez!
Voyez, leur dis-je. Ils répondent: tu rêves.
Ces pauvres rois (bis), ils seront tous noyés.

Que vous ont fait, mon Dieu, ces bons monarques?
10
Il en est tant dont on bénit les lois!
De jougs trop lourds si nous portons les marques,
C'est qu'en oubli le peuple a mis ses droits.
Pourtant les flots précipitent leur marche
Contre ces chefs jadis si bien choyés.
15
Faute d'esprit pour se construire une arche,
Ces pauvres rois, ils seront tous noyés.

Qui parle aux flots? Un despote d'Afrique,
Noir fils de Cham, qui règne les pieds nus.
Soumis, dit-il, à mon fétiche antique,
20
Flots qui grondez, doublez mes revenus
Et ce bon roi, prélevant un gros lucre
Sur les forbans à la traite employés,
Vend ses sujets pour nous faire du sucre.
Ces pauvres rois, ils seront tous noyés.

25
Accourez tous! crie un sultan d'Asie:
Femmes, vizirs, ennuques, icoglans.
Je veux, des flots domptant la frénésie,
Faire une digue avec vos corps sanglants.
Dans son sérail tout parfumé de fêtes,
30
D'où vont s'enfuir ses gardes effrayés,
Il fume, il bâille, il fait voler des têtes.
Ces pauvres rois, ils seront tous noyés.

Dans notre Europe, où naît ce grand déluge,
Unis en vain pour se prêter secours,
35
Tous ont crié: Dieu, soyez notre juge!
Dieu leur répond: Nagez, nagez toujours.
Dans l'océan ces augustes personnes
Vont s'engloutir; leurs trônes sont broyés;
On bat monnaie avec l'or des couronnes.
40
Ces pauvres rois, ils seront tous noyés.

Cet océan, quel est-il, O prophète?
Peuples, c'est nous, affranchis de la faim.
Nous, plus instruits, consommant la défaite
De tant de rois inutiles enfin.
45
Dieu fait passer sur ces fils indociles
Nos flots mouvants si longtemps fourvoyés.
Puis le ciel brille et les flots sont tranquilles.
Ces pauvres rois, ils seront tous noyés.

 
LA  RIME

Quels chants n'avons-nous pas eus
A fête pareille!
Mon cœur, fidèle aux vieux us,
Pour être évêque un jour
5
Me crie à l'oreille:
Cours après la rime,
Cours,
Cours après la rime (bis).

Mais la rime sans pitié
10
Me devient rebelle;
Elle fuit... tendre amitié,
Cours vite après elle.

Raison, qui la querellais
Deviens plus bénigne;
15
Tu peux, faute de filets,
La prendre à la ligne.

Fais-la se rendre à mes vœux,
Toi, peu timorée
Gaieté, qui par les cheveux
20
L'as cent fois tirée.

Gaudriole, à la chercher
Prouve ton adresse:
Tartuffe a pour la cacher
Son livre de messe

25
Philosophie, aux abois
Mets cette donzelle,
Qui souvent, avec mes doigts,
Moucha la chandelle.

Mais sans elle à ce repas
30
Le plaisir arrive.
Joyeux amis, n'allons pas
Dire à ce convive:
Cours après la rime,
Cours,
35
Cours après la rime.

 
LE  BON  DIEU

Un jour, le bon Dieu s'éveillant
Fut pour nous assez bienveillant;
Il met le nez à la fenêtre:
«Leur planète a péri peut-être.»
5
Dieu dit, et l'aperçoit bien loin
Qui tourne dans un petit coin.
Si je conçois comment on s'y comporte,
Je veux bien, dit-il, que le diable m'emporte,
Je veux bien que le diable m'emporte.

10
Blancs ou noirs, géles ou rôtis,
Mortels, que j'ai faits si petits,
Dit le bon dieu d'un air paterne;
On prétend que je vous gouverne;
Mais vous devez voir, Dieu merci,
15
Que j'ai des ministres aussi.
Si je n'en mets deux ou trois à la porte,
Je veux, mes enfants, que le diable m'emporte,
Je veux bien que le diable m'emporte.

Pour vivre en paix, vous ai-je en vain
20
Donné des filles et du vin?
A ma barbe, quoi! des pygmées,
M'appelant le dieu des armées,
Osent, en invoquant mon nom,
Vous tirer des coups de canon!
25
Si j'ai jamais conduit une cohorte,
Je veux, mes enfants, que le diable m'emporte,
Je veux bien que le diable m'emporte.

Que font ces nains si bien parés
Sur des trônes à clous dorés?
30
Le front huilé, l'humeur altière,
Les chefs de votre fourmilière
Disent que j'ai béni leurs droits,
Et que par ma grâce ils sont rois.
Si c'est par moi qu'ils règnent de la sorte,
35
Je veux, mes enfants, que le diable m'emporte,
Je veux bien que le diable m'emporte.

Je nourris d'autres nains tout noirs
Dont mon nez craint les encensoirs.
Ils font de la vie un carême,
40
En mon nom lancent l'anathème,
Dans des sermons fort beaux, ma foi,
Mais qui sont de l'hébreu pour moi.
Si je crois rien de ce qu'on y rapporte,
Je veux, mes enfants, que le diable m'emporte,
45
Je veux bien que le diable m'emporte.

Enfants, ne m'en veuillez donc plus:
Les bons cœurs seront mes élus.
Sans que pour cela je vous noie,
Faites l'amour, vivez en joie;
50
Narguez vos grands et vos cafards.
Adieu, car je crains les mouchards.
A ces gens-là si j'ouvre un jour ma porte,
Je veux, mes enfants, que le diable m'emporte,
Je veux bien que le diable m'emporte.

 
MON  TOMBEAU

Moi, bien portant, quoi! vous pensez d'avance
A m'ériger une tombe à grands frais!
Sottise, amis! point de folle dépense.
Laissez aux grands le faste des regrets.
5
Avec le prix ou du marbre ou du cuivre,
Pour un gueux mort habit cent fois trop beau,
Faites achat d'un vin qui pousse à vivre;
Buvons gaiement l'argent de mon tombeau (bis).

A votre bourse un galant mausolée
10
Pourrait coûter vingt mille francs et plus:
Sous le ciel pur d'une riche vallée,
Allons six mois vivre en joyeux reclus.
Concerts et bals où la beauté convie
Vont de plaisirs nous meubler un château.
15
Je veux risquer de trop aimer la vie;
Mangeons gaiement l'argent de mon tombeau.

Mais je vieillis et ma maîtresse est jeune.
Or il lui faut des parures de prix.
L'éclat du luxe adoucit un long jeûne:
20
Témoin Longchamp, où brille tout Paris.
Vous devez bien quelque chose à ma belle;
D'un cachemire elle attend le cadeau.
En viager sur un cœur si fidèle
Plaçons gaiement l'argent de mon tombeau.

25
Non, mes amis, au spectacle des ombres
Je ne veux point d'une loge d'honneur.
Voyez ce pauvre au teint pâle, aux yeux sombres
Près de nnourir, ah! qu'il goûte au bonheur.
A ce vieillard qui, las de sa besace,
30
Doit avant moi voir lever le rideau,
Pour qu'au parterre il me garde une place,
Donnons gaiement l'argent de mon tombeau.

Qu'importe à moi que mon nom sur la pierre
Soit déchiffré par un futur savant
35
Et quant aux fleurs qu'on promet à ma bière,
Mieux vaut, je crois, les respirer vivant.
Postérité, qui peux bien ne pas naître,
A me chercher n'use point ton flambeau.
Sage mortel, j'ai su par la fenêtre
40
Jeter gaiement l'argent de mon tombeau.

 
LE  VIEUX  VAGABOND

Musique par
Franz Liszt (1811-1886)


Dans ce fossé cessons de vivre,
Je finis vieux, infirme et las.
Les passants vont dire: il est ivre!
Tant mieux: Ils ne me plaindront pas.
5
J'en vois qui détournent la tête;
D'autres me jettent quelques sous.
Courez vite; allez à la fête,
Vieux vagabond, je puis mourir sans vous.

Oui, je meurs ici de vieillesse,
10
Parce qu'on ne meurt pas de faim.
J'espérais voir de ma détresse
L'hôpital adoucir la fin.
Mais tout est plein dans chaque hospice,
Tant le peuple est infortuné.
15
La rue, hélas! fut ma nourrice:
Vieux vagabond, mourons où je suis né.

La pauvre a-t-il une patrie?
Que me font vos vins et vos blés,
Votre gloire et votre industrie,
20
Et vos orateurs assemblés?
Dans vos murs ouverts à ses armes,
Lorsque l'étranger s'engraissait,
Comme un sot j'ai versé des larmes:
Vieux vagabond, sa main me nourrissait.

25
Comme un insecte, fait pour nuire,
Hommes, que ne m'écrasiez vous?
Ah! plutôt deviez m'instruire
A travailler au bien de tous.
Mis à l'abri du vent contraire
30
Le ver fût devenu fourmi;
Je vous aurais chéris en frère:
Vieux vagabond, je meurs votre ennemi.

 
PLUS  DE  VERS

Non, plus de vers, quelque amour qui m'anime:
La regle et l'art m'échappent à la fois;
Un écolier sait mieux coudre la rime
Au bout du vers mesuré sur ses doigts.
5
Devant le ciel lorsque tout haut je cause
Avec mon cœur, au fond des bois déserts,
L'écho des bois ne me répond qu'en prose.
Dieu ne veut plus que je fasse de vers.

Dieu ne veut plus! Et, comme aux fins d'automne,
10
Le villageois, dans ses clos dépouillés,
Regarde encor si l'arbre en sa couronne
Ne cache pas quelques fruits oubliés,
Je vais cherchant; pour cela je m'éveille,
Mais l'arbre est mort, fatigué des hivers:
15
Qu'il manquera de fruits à ma corbeille!
Dieu ne veut plus que je fasse de vers.

Dieu ne veut plus! Et pourtant dans mon âme
J'entends sa voix dire au peuple craintif:
Lève ton front, peuple, je te proclame
20
De la couronne héritier présomptif.
Il dit: et moi, joyeux de prescience,
Lorsque j'allais, par de nouveaux concerts,
Peuple dauphin, t'instruire à la clémence,
Dieu ne veut plus que je fasse de vers.

 
LE  SACRE  DE
CHARLES  LE  SIMPLE


Français, que Reims a réunis,
Criez: Montjoie et Saint-Denis!
On a refait la Sainte-Ampoule,
Et, comme au temps de nos aïeux,
5
Des passereaux lâchés en foule
Dans l'église volent joyeux.
D'un joug brisé ces vains présages
Font sourire Sa Majesté.
Le peuple s'écrie: Oiseaux, plus que nous soyes sages;
10
Gardez bien, gardez bien votre liberté (bis).

Puisqu'aux vieux us on rend leurs droits,
Moi, je remonte à Charles trois.
Ce successeur de Charlemagne
De Simple mérita le nom;
15
Il avait couru l'Allemagne
Sans illustrer son vieux pennon.
Pourtant à son sacre on se presse:
Oiseaux et flatteurs ont chanté.
Le peuple s'écrie: «Oiseaux, point de folle allégresse;
20
Gardez bien, gardez bien votre liberté». (bis)

Chamarré de vieux oripeaux,
Ce roi, grand avaleur d'impôts,
Marche entouré de ses fidèles,
Qui tous, en des temps moins heureux,
25
Ont suivi les drapeaux rebelles
D'un usurpateur généreux.
Un milliard les met en haleine:
C'est peu pour la fidélité.
Le peuple s'écrie: «Oiseaux, nous payons notre chaîne;
30
Gardez bien, gardez bien votre liberté.» (bis)

Aux pieds des prélats cousus d'or,
Charles dit son confiteor.
On l'habille, on le baise, on l'huile,
Puis, au bruit des hymnes sacrés,
35
Il met la main sur l'Evangile.
Son confesseur lui dit: «Jurez.
Rome, que l'article concerne,
Relève d'un serment prêté«.
Le peuple s'écrie: «Oiseaux, voilà comme on gouverne;
40
Gardez bien, gardez bien votre liberté.» (bis)

De Charlemagne, en vrai luron
Dès qu'il a mis le ceinturon,
Charles s'étend sur la poussière.
Roi! crie un soldat, levez-vous!
45
«Non, dit l'évêque; et, par saint Pierre,
Je te couronne: enrichis-nous.
Ce qui vient de Dieu vient des prêtres.
Vive la légitimité!»
Le peuple s'écrie: «Oiseaux, notre maître a des maîtres;
50
Gardez bien, gardez bien votre liberté.» (bis)

Oiseaux, ce roi miraculeux
Va guérir tous les scrofuleux.
Fuyez, vous qui de son cortège
Dissipez seuls l'ennui mortel:
55
Vous pourriez faire un sacrilège
En voltigeant sur cet autel.
Des bourreaux sont les sentinelles
Que pose ici la piété.
Le peuple s'écrie: «Oiseaux, nous envions vos ailes;
60
Gardez bien, gardez bien votre liberté.» (bis)

 
COUPLET
AUX  JEUNES  GENS


Un jour, assis sur le rivage,
Bénissant un ciel pur et doux,
Plaignez les marins que l'orage
A fatigués de son courroux.

5
N'ont-ils pas droit à quelque estime,
Ceux qui, las d'un si long effort,
Près de s'engloutir dans l'abîme.
Du doigt vous indiquaient le port?

 
CONSEILS  AUX  BELGES

Finissez-en, nos frères de Belgique,
Faites un roi, morbleu! finissez-en.
Depuis huit mois, vos airs de république
Donnent la fièvre à tout bon courtisan.
5
D'un roi toujours la matière se trouve:
C'est Jean, c'est Paul, c'est mon voisin, c'est moi.
Tout œuf royal éclôt sans qu'on le couve
Faites un roi, morbleu! faites un roi;
Faites un roi, faites un roi.

10
Quels biens sur vous un prince va répandre!
D'abord viendra l'étiquette aux grands airs;
Puis des cordons et des croix à revendre;
Puis ducs, marquis, comtes, barons et pairs;
Puis un beau trône, en or, en soie, en nacre,
15
Dont le coussin prête à plus d'un émoi.
S'il plaît au ciel, vous aurez même un sacre.
Faites un roi, morbleu! faites un roi;
Faites un roi, faites un roi.

Puis vous aurez baisemains et parades,
20
Discours et vers, feux d'artifice et fleurs;
Puis force gens qui se disent malades
Dès qu'un bobo cause au roi des douleurs.
Bonnet de pauvre et royal diedème
Ont leur vermine: un dieu fit cette loi.
25
Les courtisans rongent l'orgueil suprême.
Faites un roi, morbleu! faites un roi;
Faites un roi, faites un roi.

Chez vous pleuvront laquais de toute sorte;
Juges, préfets, gendarmes, espions;
30
Nombreux soldats pour leur prêter main-forte;
Joie à brûler un cent de lampions!
Vient le budget; nourrir Athènes et Sparte
Eût en vingt ans moins coûté, sur ma foi.
L'ogre a dîné; peuples, payez la carte.
35
Faites un roi, morbleu! faites un roi;
Faites un roi, faites un roi.

Mais quoi! je raille; on le sait bien en France:
J'y suis du trône un des chauds partisans.
D'ailleurs, l'histoire a répondu d'avance:
40
Nous n'y voyons que princes bienfaisants.
Pères du peuple, ils le font pâmer d'aise;
Plus il s'instruit, moins ils en ont d'effroi;
Au bon Henri succède Louis treize.
Faites un roi, morbleu! faites un roi;
45
Faites un roi, faites un roi.

 
MON  OMBRE

L'oiseau module un dernier chant;
Moi, vieillard, j'écoute et je songe.
Mais aux feux du soleil couchant
Je vois mon ombre qui s'allonge,
5
S'allonge et semble aller s'asseoir
Au bord de la route poudreuse.
Elle aspire au repos du soir;
Mon ombre devient paresseuse.

A quoi l'ai-je donc pu lasser?
10
Au temps froid comme au temps des roses,
Si je marchais seul pour penser,
Pour rêver j'ai fait bien des pauses.
Alors de trop graves sujets
Forçaient-ils mon vol à s'étendre,
15
Tandis qu'au ciel je voyageais,
Mon ombre dormait à m'attendre.

Chantais-je à de joyeux banquets,
Sitôt qu'elle y pouvait paraître,
Derrière moi, comme un laquais,
20
La moqueuse singeait son maître.
Tard au logis rentrant parfois,
Quand l'aï tournait au mirage,
Au clair de lune, je le crois,
Mon ombre eût fait rougir un sage.

25
Je ne veux non plus le cacher:
Jadis des ombres moins fidèles,
A ses bras daignant s'attacher,
La faisaient courir avec elles.
C'était le temps des jours d'espoir,
30
Des nuits d'amour toutes remplies.
Dans ces nuits, grâce à l'éteignoir,
Mon ombre a fait peu de folies.

Les beaux rêves m'ont tous quitté.
Où sont les ombres des sylphides?
35
A peine un rayon de gaieté
Glisse encore à travers mes rides.
Il est un fantôme divin
Qui rend le soir des ans moins sombres:
C'est la gloire, hélas! mais en vain
40
Mon ombre a poursuivi cette ombre.

Une ombre de Dieu brille en nous;
Je le sens, et pourtant j'ignore
Ce qu'à ses yeux nous sommes tous,
Sur ce vieux sol qui nous dévore.
45
Mais le soleil disparaissant
Peut-être résout ce problème,
Car il semble qu'en s'effaçant
Mon ombre dise: ombre toi-même.

 
PONIATOWSKI

Quoi! vous fuyez, vous, les vainqueurs du monde!
Devant Leipzick le sort s'est-il mépris?
Quoi! vous fuyez! et ce fleuve qui gronde
D'un pont qui saute emporte les débris!
5
Soldats, chevaux, pêle-mêle, et les armes,
Tout tombe là; l'Elster roule entravé.
Il roule sourd aux vœux, aux cris, aux larmes:
«Rien qu'une main, Français, je suis sauvé!»

- Rien qu'une main! malheur à qui l'implore!
10
«Passons, passons. S'arrêter! et pour qui?»
Pour un héros que le fleuve dévore:
Blessé trois fois, c'est Poniatowski.
Qu'importe! on fuit. La frayeur rend barbare.
À pas un cœur son cri n'est arrivé.
15
De son coursier le torrent le sépare:
«Rien qu'une main, Français, je suis sauvé!»

Il va périr; non il lutte, il surnage:
Il se rattache aux longs crins du coursier,
«Mourir noyé! dit il, lorsqu'au rivage
20
J'entends le feu, je vois luire l'acier!
Frères, à moi! vous vantiez ma vaillance.
Je vous chéris; mon sang l'a bien prouvé.
Ah! qu'il m'en reste à verser pour la France!
Rien qu'une main, Français, je suis sauvé!»

25
Point de secours, et sa main défaillante
Lâche son guide: adieu, Pologne, adieu!
Mais un doux rêve, une image brillante,
Dans son esprit descend du sein de Dieu.
«Que vois-je? enfin, l'aigle blanc se réveille,
30
Vole, combats, de sang russe abreuvé;
Un chant de gloire éclate à mon oreille:
Rien qu'une main, Français, je suis sauvé!»

Point de secours! il n'est plus, et la rive
Voit l'ennemi camper dans ses roscaux.
35
Ces temps sont loin; mais une voix plaintive
Dans l'ombre encore appelle au fond des eaux,
Et depuis peu (grand Dieu, fais qu'on me croie!)
Jusques au ciel son cri s'est élevé.
Pourquoi ce cri que le ciel nous renvoie:
40
«Rien qu'une main, Français, je sauvé!»

C'est la Pologne et son peuple fidèle
Qui tant de fois a pour nous combattu;
Elle se noie au sang qui coule d'elle,
Sang qui s'épuise en gardant sa vertu.
45
Comme ce chef mort pour notre patrie,
Corps en lambeaux dans l'Elster retrouvé,
Au bord du gouffre un peuple entier nous crie:
«Rien qu'une main, Français, je suis sauvé!»

 
DIX-NEUF  AOUT

Dix-neuf août! Dieu! quelle date!
Mes chers amis, à jour pareil,
Je vins sur notre terre ingrate
Traîner cinq pieds d'ombre au soleil.
5
Voyant, à l'heure d'apparaître,
Mon bon ange saisi d'effroi,
Je fis bien des façons pour naître.
Mes amis, pardonnez-le moi (bis).

Mon ange me prête main-forte;
10
Mais un docteur aux bras de fer
De mon gîte forçant la porte,
Je sors comme on entre en enfer.
Pour moi quels tourments vont donc suivre
L'épreuve où je viens d'être mis?
15
Je crains déjà de longtemps vivre.
Pardonnez-le-moi, mes amis (bis).

Mon bon ange alors me révèle
L'avenir qui m'est réservé:
Comme un pauvre joueur de vielle,
20
Je chante en battant le pavé.
Mon indigence est poursuivie,
On m'emprisonne au nom du roi.
J'hésite à mener cette vie
Mes amis, pardonnez-le-moi (bis).

25
Mon bon ange m'annonce encore
Pour mon pays de longs combats,
Une liberté dont l'aurore
Se fond en brumes et frimas.
Un siècle naît, qui rien ne fonde,
30
La gloire y tombe en désarroi.
Oh! que j'ai regret d'être au monde!
Mes amis, pardonnez-le~moi (bis).

Mais en riant j'aurais dû naître,
Si mon bon ange eût dit d'abord:
35
L'amitié viendra sur ton être
Verser l'oubli des maux du sort.
Moi dont elle a séché les larmes,
Moi qu'à son culte elle a commis,
J'aurais dû pressentir ses charmes.
40
Pardonnez-le-moi, mes amis (bis).

 
LA  RESTAURATION
DE  LA  CHANSON


Oui, chanson, Muse ma fille,
J'ai déclaré net
Qu'avec Charles et sa famille
On te détrônait.
5
Mais chaque loi qu'on nous donne
Te rappelle ici
Chanson, reprends ta couronne
- Messieurs, grand merci!

Je croyais qu'on allait faire
10
Du grand et du neuf;
Même étendre un peu la sphère
De quatre-vingt-neuf
Mais point! On rebadigeonne
Un trônc noirci.
15
Chanson, reprends ta couronne
- Messieurs, grand merci!

Depuis les jours de décembre,
Vois, pour se grandir,
La Chambre vanter la Chambre,
20
La Chambre applaudir.
A se prouver qu'elle est bonne
Elle a réussi.
Chanson, reprends ta couronne
- Messieurs, grand merci!

25
Basse-cour des ministères
Qu'en France on honnit
Nos chapons héréditaires
Sauveront leur nid.
Les petits que Dieu leur donne
30
Y pondront aussi
Chanson, reprends ta couronne
- Messieurs, grand merci!

Gloire à la garde civique,
Piédestal des lois!
35
Qui maintient la paix publique
Peut venger nos droits.
Là-haut quelqu'un, je soupçonne,
En a du souci.
Chanson, reprends ta couronne
40
- Messieurs, grand merci!

La planète doctrinaire
Qui sur Gand brillait
Veut servir de luminaire
Aux gens de juillet.
45
Fi d'un froid soleil d'automne,
De brume obscurci!
Chanson, reprends ta couronne
- Messieurs, grand merci!

Nos ministres, qu'on peut mettre
50
Tous au même point,
Voudraient que le baromètre
Ne variât point.
Pour peu que là-bas il tonne,
On se signe ici.
55
Chanson, reprends ta couronne
- Messieurs, grand merci!

Pour être en état de grâce,
Que de grands peureux
Ont soin de laisser en place
60
Les hommes véreux!
Si l'on ne touche à personne,
C'est afin que si. . .
Chanson, reprends ta couronne
- Messieurs, grand merci!

65
Te voilà donc restaurée,
Chanson mes amours.
Tricolore et sans livrée
Montre-toi toujours
Ne crains plus qu'on t'emprisonne,
70
Du moins à Poissy.
Chanson, reprends ta couronne
- Messieurs, grand merci!

Mais pourtant laisse en jachère
Mon sol fatigué.
75
Mes jeunes rivaux, ma chère,
Ont un ciel si gai!
Chez eux la rose foisonne,
Chez moi le souci.
Chanson, reprends ta couronne
80
- Messieurs, grand merci!

 
LES  FOUS

Vieux soldats de plomb que nous sommes,
Au cordeau nous alignant tous,
Si des rangs sortent quelques hommes,
Tous nous crions: A bas les fous!
5
On les persécute, on les tue;
Sauf, après un lent examen,
A leur dresser une statue
Pour la gloire du genre humain.

Combien de temps une pensée,
10
Vierge obscure, attend son époux!
Les sots la traitent d'insensée;
Le sage lui dit: Cachez-vous.
Mais la rencontrant loin du monde,
Un fou qui croit au lendemain
15
L'épouse; elle devient féconde
Pour le bonheur du genre humain.

J'ai vu Saint-Simon le prophète,
Riche d'abord, puis endetté,
Qui des fondements jusqu'au faîte
20
Refaisait la société.
Plein de son œuvre commencée,
Vieux, pour elle il tendait la main,
Sûr il embrassait la pensée
Qui doit sauver le genre humain.

25
Fourier nous dit: Sors de la fange,
Peuple en proie aux déceptions!
Travaille, groupé par phalanges,
Dans un cercle d'attractions.
La terre, après tant de désastres,
30
Forme avec le ciel un hymen,
Et la loi qui régit les astres
Donne la paix au genre humain.

Enfantin, affranchit la femme,
L'appelle à partager nos droits.
35
Fi! dites-vous; sous l'épigramme
Ces fous rêveurs tombent tous trois.
Messieurs, lorsqu'en vain notre sphère
Du bonheur cherche le chemin,
Honneur au fou qui ferait faire
40
Un rêve heureux au genre humain!

Qui découvrit un nouveau monde?
Un fou qu'on raillait en tout lieu.
Sur la croix, que son sang inonde,
Un fou qui meurt nous lègue un Dieu.
45
Si demain, oubliant d'éclore,
Le jour manquait, eh bien, demain
Quelque fou trouverait encore
Un flambeau pour le genre humain.

 
LES  GRANDS  PROJETS

J'ai le sujet d'un poème héroïque;
Qu'avant dix ans le monde en soit doté.
Oui, le front ceint de la couronne épique,
Dans l'avenir fondons ma royauté.

5
Mais mon sujet prête à la tragédie;
J'y pourrais prendre un plus rapide essor.
Dialoguons, et ma pièce applaudie
M'enivrera d'honneurs, de gloire et d'or.

La tragédie est un bien long ouvrage;
10
L'ode au sujet comme à moi convient mieux.
Riche d'encens, elle en fait le partage
Aux rois d'abord, et, s'il en reste, aux dieux.

Mais l'ode exige un trop grand flux de style;
Mieux vaut traiter mon sujet en chanson.
15
Dormez en paix, Pindare, Homère, Eschyle;
J'ai rêvé d'aigle et m'éveille pinson.

Sans s'amoindrir quel grand projet s'achève?
Plus d'un génie a dû manquer d'entrain.
Ainsi de tout. Tel qui restreint son rêve
20
A des chansons, laisse à peine un quatrain.

 
LA  DESCENTE
AUX  ENFERS


Sur la foi de votre bonne,
Vous qui craignez Lucifer,
Approchez, que je vous donne
Des nouvelles de l'enfer.

5
Tant qu'on le pourra larirette,
On se damnera, larira.
Tant qu'on le pourra
L'on trinquera,
Chantera
10
Aimera
La fillette.
Tant qu'on le pourra, larirette,
On se damnera, larira.

Sachez que, la nuit dernière,
15
Sur un vieux balai rôti,
Avec certaine sorcière
Pour l'enfer je suis parti.

Tant qu'on le pourra larirette,
On se damnera, larira.
20
Tant qu'on le pourra
L'on trinquera,
Chantera
Aimera
La fillette.
25
Tant qu'on le pourra, larirette,
On se damnera, larira.

Ma sorcière est jeune et belle,
Et dans ces lieux inconnus,
Diablotins, par ribambelle,
30
Viennent baiser ses pieds nus.

Tant qu'on le pourra larirette,
On se damnera, larira.
Tant qu'on le pourra
L'on trinquera,
35
Chantera
Aimera
La fillette.
Tant qu'on le pourra, larirette,
On se damnera, larira.

40
Quoi qu'en disent maints bélîtres,
En entrant nous remarquons
Un amas d'écailles d'huîtres
Et des débris de flacons.

Tant qu'on le pourra larirette,
45
On se damnera, larira.
Tant qu'on le pourra
L'on trinquera,
Chantera
Aimera
50
La fillette.
Tant qu'on le pourra, larirette,
On se damnera, larira.

Là, ni chaudières, ni flammes,
Et, si grands que soient leurs torts,
55
Aux enfers nos pauvres âmes
Reprennent un peu de corps.

Tant qu'on le pourra larirette,
On se damnera, larira.
Tant qu'on le pourra
60
L'on trinquera,
Chantera
Aimera
La fillette.
Tant qu'on le pourra, larirette,
65
On se damnera, larira.

Chez lui le diable est bon homme:
Aussi voyons-nous d'abord
Ixion faisant un somme
Près de Tantale ivre mort.

70
Tant qu'on le pourra larirette,
On se damnera, larira.
Tant qu'on le pourra
L'on trinquera,
Chantera
75
Aimera
La fillette.
Tant qu'on le pourra, larirette,
On se damnera, larira.

Rien n'est moins épouvantable
80
Que l'aspect de ce démon;
Sa majesté tenait table
Entre Epicure et Ninon.

Tant qu'on le pourra larirette,
On se damnera, larira.
85
Tant qu'on le pourra
L'on trinquera,
Chantera
Aimera
La fillette.
90
Tant qu'on le pourra, larirette,
On se damnera, larira.

Ses arrêts les plus sévères,
Qu'en mourant nous redoutons,
Sont rendus au bruit des verres
95
Et de huit cents mirlitons.

Tant qu'on le pourra larirette,
On se damnera, larira.
Tant qu'on le pourra
L'on trinquera,
100
Chantera
Aimera
La fillette.
Tant qu'on le pourra, larirette,
On se damnera, larira.

105
Aux buveurs à rouge trogne,
Il dit: Trinquons à grands coups.
Vous n'aimiez que le bourgogne;
De champagne enivrez-vous.

Tant qu'on le pourra larirette,
110
On se damnera, larira.
Tant qu'on le pourra
L'on trinquera,
Chantera
Aimera
115
La fillette.
Tant qu'on le pourra, larirette,
On se damnera, larira.

A la prude qui se gêne
Pour lorgner un jouvenceau,
120
Il dit: Avec Diogène,
Fais l'amour dans un tonneau.

Tant qu'on le pourra larirette,
On se damnera, larira.
Tant qu'on le pourra
125
L'on trinquera,
Chantera
Aimera
La fillette.
Tant qu'on le pourra, larirette,
130
On se damnera, larira.

Gens dont nous fuyons les traces,
Il vous dit: Plus retenus,
Laissez Cupidon aux Grâces,
Contentez-vous de Vénus.

135
Tant qu'on le pourra larirette,
On se damnera, larira.
Tant qu'on le pourra
L'on trinquera,
Chantera
140
Aimera
La fillette.
Tant qu'on le pourra, larirette,
On se damnera, larira.

Il dit encor bien des choses
145
Qui charment les assistants;
Puis à Ninon, sur des roses,
Il ôte au moins soixante ans.

Tant qu'on le pourra larirette,
On se damnera, larira.
150
Tant qu'on le pourra
L'on trinquera,
Chantera
Aimera
La fillette.
155
Tant qu'on le pourra, larirette,
On se damnera, larira.

Alors ma sorcière éprouve
Un désir qui l'embellit,
Et soudain je me retrouve
160
Dans ses bras et sur mon lit.

Tant qu'on le pourra larirette,
On se damnera, larira.
Tant qu'on le pourra
L'on trinquera,
165
Chantera
Aimera
La fillette.
Tant qu'on le pourra, larirette,
On se damnera, larira.

170
Si d'après ce qu'on rapporte,
On bâille au céleste dieu,
Que le diable nous emporte,
Et nous rendrons grâce à Dieu.

 
ADIEU

France, je meurs, je meurs; tout me l'annonce
Mère adorée, adieu. Que ton saint nom
Soit le dernier que ma bouche prononce.
Aucun Français t'aima-t-il plus? Oh! non.
5
Je t'ai chantée avant de savoir lire,
Et quand la mort me tient sous son épieu,
En te chantant mon dernier souffle expire.
A tant d'amour donne une larme. Adieu!

Lorsque dix rois, dans leur triomphe impie
10
Poussaient leurs chars sur ton corps mutilé,
De leurs bandeaux j'ai fait de la charpie
Pour ta blessure, où mon baume a coulé.
Le ciel rendit ta ruine féconde;
De te bénir les siècles auront lieu;
15
Car ta pensée ensemence le monde.
L'Egalité fera sa gerbe. Adieu!

Demi-caché je me vois dans la tombe.
Ah! viens en aide à tous ceux que j'aimais.
Tu le dois, France, à la pauvre colombe
20
Qui dans ton champ ne butina jamais.
Pour qu'à tes fils arrive ma prière,
Lorsque déjà j'entends la voix de Dieu,
De mon tombeau j'ai soutenu la pierre.
Mon bras se lasse; elle retombe. Adieu!

 
MES  CRAINTES

Lettre à mon ami M. Lebrun
de l'Academie française


Cher Lebrun, ta muse héroïque,
A la chanson tendant la main,
M'écrit: «Au trône académique
Veux-tu monter? Parle, et demain. . .»
5
Muse arrêtez. Par lassitude
D'un monde où j'ai fait long séjour,
J'ai pris goût à la solitude.
J'y tiens: c'est mon dernier amour.

Oui, j'adore, ami, la retraite,
10
Et du bruit mon âge a l'effroi.
Le monde, dis-tu, me regrette.
Le monde? Il pense bien à moi!
Bourgeois vaniteux, il s'arrange
De peu de gloire et de gros fonds;
15
Et, pour s'ébaudir dans sa fange,
A toujours assez de bouffons.

Refais-toi tribun politique!
M'a-t-on crié. Mais quoi! Jadis
N'ai-je pas, sur cette musique
20
Fait assez de vers applaudis?
D'autres m'ont dit: «Fais-toi messie
Ou prophète, et viens, dès ce soir,
D'un parfum de théocratie
T'enivrer à notre encensoir.»

25
De me laisser faire grand homme,
Non, je n'eus jamais le désir.
L'époque n'est pas économe
De piédestaux; on peut choisir.
Toute secte a sa créature;
30
Tout club aussi: c'est tel ou tel.
On donne ici la dictature;
Là-bas on élève un autel.

L'idole est partout promenée;
Mais bientôt les porteurs sont las.
35
Nous voyons, en moins d'une année;
Messie et dictateur à bas.
On crie à l'un: «Tu n'es qu'un homme!»
A l'autre, si c'est un vieillard:
- «Sur cette borne fais un somme
40
En attendant le corbillard.»

Las! toute gloire est mensongère
Dans ce temps d'esprits fourvoyés.
Tel s'en fait une viagère,
Qui lui-même la foule aux pieds.
45
Combien j'ai vu de nos idoles
Subir de contraires destins!
Je riais de leurs auréoles;
J'ai pleuré sur leurs fronts éteints.

Ami, ne laissons pas le monde
50
Nous emporter à tous ses vents.
Plus qu'une misère profonde
J'ai craint des honneurs décevants.
Rimeur, j'ai craint de faire ombrage
Aux talents d'un ordre élevé;
55
J'ai craint jusqu'au renom de sage,
Dont Lisette m'a préservé.

Moi, sage! Oh! non; c'est la paresse
Qui m'a fait des goûts si bornés.
Non, j'aurais craint que ma sagesse
60
N'effrayât de pauvres damnés.
Quand souffrent au siècle où nous sommes
Peuple et roi, riche et travailleur,
Crois-moi, le plus sage des hommes
N'en saurait être le meilleur.

65
Lebrun, mon exemple t'enseigne
A faire au monde juste part.
A l'Institut qu'un autre règne:
J'ai bâti ma ruche à l'écart.
Là, si peu que le miel abonde,
70
Je puis craindre encor les fourmis;
Mais là, moins je me donne au monde,
Plus j'appartiens à mes amis.

 
LE  CHAPELET
DU  BONHOMME


Sur le chapelet de tes peines,
Bonhomme, point de larmes vaines.
- N'ai-je point sujet de pleurer?
Las! mon ami vient d'expirer.
5
- Tu vois là-bas une chaumine
Cours vite en chasser la famine;
|: Et perds en route, grain à grain,
Le noir chapelet du chagrin. :|

Bientôt après, plainte nouvelle.
10
- Bonhomme, où ta blessure est-elle?
- Las! il me faut encor pleurer:
Mon vieux père vient d'expirer.
- Cours! dans ce bois on tente un crime:
Arrache aux brigands leur victime;
15
|: Et perds en route, grain à grain,
Le noir chapelet du chagrin. :|

Bientôt après, peine plus grande.
- Bonhomme, les maux vont par bande.
- Las! j'ai bien sujet de pleurer:
20
Ma compagne vient d'expirer.
- Vois-tu le feu prendre au village?
Cours l'éteindre par ton courage;
|: Et perds en route, grain à grain,
Le noir chapelet du chagrin. :|

25
Bientôt après, douleur extrême.
- Bonhomme, on rejoint ce qu'on aime.
- Laissez-moi, laissez-moi pleurer:
Las! ma fille vient d'expirer.
Cours au fleuve: un enfant s'y noie.
30
D'une mère sauve la joie;
|: Et perds en route, grain à grain,
Le noir chapelet du chagrin. :|

Plus tard enfin, douleur inerte.
- Bonhomme, est-ce quelque autre perte?
35
- Je suis vieux et n'ai qu'à pleurer:
Las! je sens ma force expirer.
- Va réchauffer une mésange
Qui meurt de froid devant ta grange;
|: Et perds en route, grain à grain,
40
Le noir chapelet du chagrin. :|

Le bonhomme enfin de sourire,
Et son oracle de lui dire:
- Heureux qui m'a pour conducteur!
Je suis l'ange consolateur.
45
C'est la charité qu'on me nomme.
Va donc prêcher ma loi, bonhomme,
|: Pour qu'il ne reste plus un grain
Au noir chapelet du chagrin. :|

 
ADIEU,  PARIS

Paris m'a crié: Reviens vite!
Sachons si ta voix a faibli.
Cesse au moins de vivre en ermite:
Reviens chanter ou crains l'oubli.
5
J'ai répondu: Dans ta mémoire,
Paris, laisse mon nom périr.
En vain ton soleil fait mûrir,
Grandeur, plaisir, richesse et gloire;
Ici, l'écho me dit tout bas:
10
Ne t'en va pas (bis).

Qu'en dites-vous, dans ce feuillage,
Oiseaux qu'aux temps froids je nourris?
- Nous disons: Vive le village!
Connaît-on l'aurore à Paris?
15
Elle entr'ouvre ici tes paupières,
Aux chants des linots, des pinsons.
À nous tes dernières chansons;
À toi nos chansons printanières.
Et puis l'écho redit tout bas:
20
Ne t'en va pas.

Qu'en dites-vous, fleurs dont j'étanche
La soif au déclin des longs jours?
- Que sagement ton front qui penche
A brisé le joug des amours.
25
Plein d'une tendre souvenance,
Cultive en paix nos doux présents;
Nous garderons à tes vieux ans
Pour chaque jour une espérance.
Et puis l'écho redit tout bas:
30
Ne t'en va pas.

Qu'en dites-vous, flots de la Loire,
Voisins du seuil cher à mes goûts?
- Que dans leur cours fortune et gloire
Sont plus variables que nous.
35
Pour qu'en ton sein la peur redouble
Au moindre songe ambitieux,
Vois ce fleuve capricieux:
Plus il monte, plus il est trouble,
Et puis l'écho redit tout bas:
40
Ne t'en va pas.

Qu'en dites-vous, vous qu'à mon âge
J'ose planter, arbres naissants?
- Que du soin mis à ce bocage
Tu nous verras reconnaissants
45
Des maux d'autrui l'âme oppressée,
Quand tu rêveras dans ces lieux
Grands alors, nous pourrons des cieux
Montrer la route à la pensée
Et puis l'écho redit tout bas:
50
Ne t'en va pas.

Arbres et flots, oiseaux et roses,
Oui, je vous crois; adieu Paris.
Je m'amuse aux plus simples choses;
Quand je pense à Dieu, je souris;
55
Que me faut-il? Un peu d'ombrage,
Quelques pauvres pour me bénir;
Et pour le long somme à venir,
Le cimetière du village.
Aussi l'écho redit tout bas:
60
Ne t'en va pas. (bis.)

 
ADIEU,  CHANSONS!

Pour rajeunir les fleurs de mon trophée,
Naguère encor, tendre, docte ou railleur,
J'allais chanter, quand m'apparut la fée
Qui me berça chez le bon vieux tailleur.
5
«L'hiver, dit-elle, a soufflé sur ta tête:
Cherche un abri pour tes soirs longs et froids.
Vingt ans de lutte ont épuisé ta voix,
Qui n'a chanté qu'au bruit de la tempête.»
Adieu, chansons! mon front chauve est ridé.
10
L'oiseau se tait: l'aquilon a grondé.

«Ces jours sont loin, poursuit-elle, où ton âme
Comme un clavier modulait tous les airs;
Où ta gaieté, vive et rapide flamme,
Au ciel obscur prodiguait ses éclairs.
15
Plus rétréci, l'horizon devient sombre;
Des gais amis le long rire a céssé.
Combien là-bas déjà t'ont devancé!
Lisette même, hélas! n'est plus qu'une ombre.»
Adieu, chansons! mon front chauve est ridé.
20
L'oiseau se tait; l'aquilon a grondé.

«Bénis ton sort: par toi la poésie
A d'un grand peuple ému les derniers rangs,
Le chant qui vole à l'oreille saisie
Souffla tes vers, même aux plus ignorants.
25
Vos orateurs parlent à qui sait lire;
Toi, conspirant tout haut contre les rois,
Tu marias, pour ameuter les voix,
Des airs de vielle aux accents de la lyre.»
Adieu, chansons! mon front chauve est ridé.
30
L'oiseau se tait; l'aquilon a grondé.

«Tes traits aigus, lancés au trône même,
En retombant aussitôt ramassés,
De près, de loin, par le peuple qui t'aime,
Volaient en chœur jusqu'au but relancés.
35
Puis, quand ce trône ose brandir son toudre,
De vieux fusils l'abattent en trois jours.
Pour tous les coups tirés dans son velours
Combien ta Muse a fabriqué de poudre!»
Adieu, chansons! mon front chauve est ridé.
40
L'oiseau se tait; l'aquilon a grondé.

«Ta part est belle à ces grandes journées,
Où du butin tu détournas les yeux;
Leur souvenir, couronnant tes années,
Te suffira, si tu sais être vieux.
45
Aux jeunes gens racontes-en l'histoire,
Guide leur nef, instruis-les de l'écueil;
Et de la France un jour font-ils l'orgueil,
Va réchauffer ta vieiilesse à leur gloire.»
Adieu, chansons! mon front chauve est ridé.
50
L'oiseau se tait; l'aquilon a grondé.

Ma bonne fée, au seuil du pauvre barde,
Oui, vous sonnez la retraite à propos.
Pour compagnon bientôt, dans ma mansarde,
J'aurai l'oubli, père et fils du repos.
55
Mais, à ma mort, témoins de notre lutte,
De vieux Français se diront, l'œil mouillé:
Au ciel, un soir, cette étoile a brillé:
Dieu l'éteignit longtemps avant sa chute.
Adieu, chansons! mon front chauve est ridé.
60
L'oiseau se tait; l'aquilon a grondé.
 
 
 
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