BIBLIOTHECA AUGUSTANA

 

Thomas d'Angleterre

vers 1170

 

Le philtre.

Mariage de Marc et d'Yseut

 

(Fragment du manuscrit de Carlisle)

 

Texte:

Thomas: Tristan et Yseut: le fragment inédit de Carlisle.

Texte établie par Ian Short.

dans: C. Marchello-Nizia et al., Tristan et Yseut:

les premières versions européennes.

Bibliothèque de la Pléiade, Paris: Gallimard, 1995

 

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[...]

. . . . . . . . segré [së]ue

. . . . . . . . le si perceit

. . . . . . . . quer cil l'adeseit

. . . . . . . . pur conforter

5

. . . . . . . . sei i ad en la mer

. . . . . . . . dont li receile

«. . . . . . . . e fu merveille

. . . . . . . . ne vus ocis

. . . . . . . . laschesce ne fis

10

. . . . . . . . [m]on [on]cle vengé [ëu]sse

. . . . . . . . sy idonc sëusse

. . . . . . . . [fu]stes mort

. . . . . . . . qui me freit confort

. . . . . . . . la dolur

15

. . . . . . . . sicom par s'amur

. . . . . . . . p[er]du sa vie

. . . . . . . . y sereie garie

. . . . . . . . et pus vivre

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . ëusse crïé

20

. . . . . . . . kant . . . [ein]te

. . . . . . . . seinte

. . . . . . . . [en] cest fol corage.»

. . . . . . . . teint el visage

. . . . . . . . la colur

25

. . . . . . . . fere d'amur

. . . . . . . . prise e plaisee

. . . . . . . . [e]st apuiee

. . . . . . . . cum li estut

. . . . . . . . merveille [nJe fut

30

«. . . . . . . . gr[a]sse me vient

. . . . . . . . er si me tient

. . . . . . . . [d]elitier le cuer

. . . . . . . . e en la mer

. . . . . . . . sse que fut l'amer

35

. . . . . . . . t si amer

. . . . . . . . je me mettreie

. . e s. . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Cum bien crëus[tesJ vus, amis.

Si vus ne f[u]ss[e]z, ja ne fusse

40

Ne de l'amer rien [ne] sëusse.

Merveille est k'om la mer ne het

Qui si amer mal en mer set,

E qui l'anguisse est si amere!

Si je une foiz fors en ere,

45

Ja n['i] enteroie, ce quit.»

Tristran ad noté [ch]escun dit,

Mes el l'ad issi forsvëé

Par «l'amer» que ele ad tant changé

Que ne set si cele dolur

50

Ad de la mer ou de l'amur,

Ou s'el dit «amer» de «la mer»

Ou pur «l'amur» dïet «amer».

Pur la dotance quë il sent,

Demande si l'a[mur li] pr[en]t

55

Ou si ja grante ou s'el s'[a]st[ient].

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Par tant q[u'e]l voir le . . . te,

Car deus mals i put l'en se[n]tir,

L'un d'amer, l'autre de puïr.»

Ysolt dit: «[C]el mal que je sent

60

Est amer, mes ne put nïent:

Mon quer angoisse e pres le tient.

E tel amer de la mer vient:

Prist puis que [je çäen]z entray.»

Tristran respont: «Autretel ay:

65

Ly miens mals est del vostre estrait.

L'anguisse mon quer amer fait,

Si ne sent pas le mal amer;

N'il ne revient pas de la mer

Mes d'amer ay ceste dolur,

70

E en la mer m'est pris l'amur.

Assez en ay or dit a sage.»

Qant Ysolt ente[nt] son corage,

Molt est lie[e] de l'a[vent]ure.

[Entr'e]ls i ad [mainte emveisure],

75

Car ambedeus sunt en espeir:

Dïent lur bon e lur voleir,

Baisent, enveisent e acolent.

A Branguain de l'amur parolent:

Tant ly promettent, tant li dïent

80

Que par fïance s'entrelïent,

E ele lur voleir consent.

Tuz lur bons font priv[ë]ement

E lur joië e lur deduit,

Quant il pöent e j[u]r e nuit.

 

85

[D]elitablë est le deport

Qui de sa dolur ad confort,

Car c[ë] est custome d'amur

De joie aveir aprés dolur.

Pus qu[ë] il se sunt descovert,

90

Qui plus s'astient e plus i pert.

Vont s'en a joie li amant

La haute mer a plein siglant

Vers Engleterrë a plein tref.

Tere ont vëu cil de la nef;

95

Il en sunt tu[it] lié e joius

Fors sul Tristran l[i] amerous,

Car s'il alast par son voleir,

Grant tens ne la vousist vëe[i]r;

Mielz en ama[s]t Ysolt en mer,

100

Ses enveisures demener.

Vers la terre vont nequedent:

A la wëue de la gent

La nef Tristran est con[ë]ue.

Ainz que el seit a terre venue

105

Est esmëu un damoisel

Vers le rey sur cheval ignel;

En bois le trove si li dit

Que la nef Tristran ariver vit.

 

[Q]uant li reis l'ot, molt lié se vait.

110

Del damoysel chevaler fait

Pur ce qu'il li dit la novele

De Tristran e [d]e la pucele.

Encontre vie[n]t tresqu'el rivage,

Pus mande pur tut son barnage.

115

Ysolt devant a[menant vait]

E quanque estut pur ho[nur fait];

Esposé l'ad par grant [baldur],

E deduient soi tut [le jur].

Ysolt esteit de gran[t saveir],

120

Es chambres vient [cuntre le seir];

Dan Tristran la tien[t par la main].

A conseil apelent Br[anguain]:

Tendrement plor[e Ysolt e prie]

Que cele nuit ly fac[e aïe]

125

Vers le rey en lu [de reïne]

Pur ce qu'il la siet a [meschine]

N[ë] ele n'est mie p[ucele].

Tant enchanten[t la dameisele]

E prïent e font s[erement]

130

Que la requeste lur [consent].

 

[B]ranguain s'ap[areille e äurne],

Cum reine fust [sei aturne];

Pur sa dame [met sei el lit],

E la reïne [vest l'abit].

135

Markes est une . . . . . . . . . . . . . . .

D . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tristran ad les cirges [esteint];

Cil prent Brangu[ain, a li l'estreint]

E son pucelage [li tolt].

140

En molt grant angu[isse est Ysolt]:

Quide que la veill[e traïr]

E vers le rey de[scoverir],

Que tant li plaisen[t li delit]

Que guerpir ne v[oldra le lit]

145

Molt est pres d'ilue[c en aguait].

Qant li reis ot [tut sun bon fait],

Branguain est del [lit sus levee],

E la reïne i es[t entree].

Aprés le vin o[vec li jut]

150

Issi k'onques ne [s'aparçut]

Quë autre fut [de la premiere];

Trove la de [bele maniere]

Si li mostre [molt grant amur],

Si grant joie, [si grant dulçur]

[...]