BIBLIOTHECA AUGUSTANA

 

Lautréamont

1846 -1870

 

Les Chants de Maldoror

Chant I

 

1868

 

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Chant premier.

 

1

Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu'il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison; car à moins qu'il n'apporte dans sa lecture une logique rigoureuse et une tension d'esprit égale au moins à sa défiance, les émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme comme l'eau le sucre. Il n'est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. Par conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles landes inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant. Écoute bien ce que je te dis: Dirige tes talons en arrière et non en avant, comme les yeux d'un fils qui se détourne respectueusement de la contemplation auguste de la face maternelle; ou plutôt comme un angle à perte de vue de grues frileuses méditant beaucoup, qui, pendant l'hiver, vole puissamment à travers le silence, toutes voiles tendues, vers un point déterminé de l'horizon d'où tout à coup part un vent étrange et fort, précurseur de la tempête. La grue la plus vieille et qui forme à elle seule l'avant-garde, voyant cela, branle la tête comme une personne raisonnable, conséquemment son bec aussi qu'elle fait claquer, et n'est pas contente (moi non plus, je ne le serais pas à sa place), tandis que son vieux cou, dégarni de plumes et contemporain de trois générations de grues, se remue en ondulations irritées qui présagent l'orage qui s'approche de plus en plus. Après avoir de sang-froid regardé plusieurs fois de tous les côtés avec des yeux qui renferment l'expérience, prudemment, la première (car c'est elle qui a le privilége de montrer les plumes de sa queue aux autres grues inférieures en intelligence), avec son cri vigilant de mélancolique sentinelle, pour repousser l'ennemi commun, elle vire avec flexibilité la pointe de la figure géométrique (c'est peut-être un triangle, mais on ne voit pas le troisième côté que forment dans l'espace ces curieux oiseaux de passage), soit à babord, soit à tribord, comme un habile capitaine; et, manœuvrant avec des ailes qui ne paraissent pas plus grandes que celles d'un moineau, parce qu'elle n'est pas bête, elle prend ainsi un autre chemin philosophique et plus sûr.

 

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2

Lecteur, c'est peut-être la haine que tu veux que j'invoque dans le commencement de cet ouvrage? Qui te dit que tu n'en renifleras pas, baigné dans d'innombrables voluptés, tant que tu voudras, avec tes narines orgueilleuses, larges et maigres, en te renversant de ventre, pareil à un requin, dans l'air beau et noir, comme si tu comprenais l'importance de cet acte et l'importance non moindre de ton appétit légitime, lentement et majestueusement, les rouges émanations? Je t'assure, elles réjouiront les deux trous informes de ton museau hideux, ô monstre, si toutefois tu t'appliques auparavant à respirer trois mille fois de suite la conscience maudite de l'Éternel! Tes narines qui seront démesurément dilatées de contentement ineffable, d'extase immobile, ne demanderont pas quelque chose de meilleur à l'espace devenu embaumé comme de parfums et d'encens, car elles seront rassasiées d'un bonheur complet, comme les anges qui habitent dans la magnificence et la paix des agréables cieux.

 

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3

J'établirai dans quelques lignes comment Maldoror fut bon pendant ses premières années, où il vécut heureux; c'est fait. Il s'aperçut ensuite qu'il était méchant: fatalité extraordinaire! Il cacha son caractère tant qu'il put pendant un grand nombre d'années; mais à la fin, à cause de cette concentration qui ne lui était pas naturelle, chaque jour le sang lui montait à la tête, jusqu'à ce que, ne pouvant plus supporter une pareille vie, il se jeta résolûment dans la carrière du mal…; atmosphère douce! Qui l'aurait dit? lorsqu'il embrassait un petit enfant, au visage rose, il aurait voulu lui enlever ses joues avec un rasoir, et il l'aurait fait très-souvent, si Justice, avec son long cortége de châtiments, ne l'en eût chaque fois empêché, Il n'était pas menteur, il avouait la vérité et disait qu'il était cruel. Humains, avez-vous entendu? il ose le redire avec cette plume qui tremble. Ainsi donc il est une puissance plus forte que la volonté! Malédiction! La pierre voudrait se soustraire aux lois de la pesanteur! Impossible. Impossible, si le mal voulait s'allier avec le bien! C'est ce que je disais plus haut.

 

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4

Il y en a qui écrivent pour rechercher les applaudissements humains au moyen de nobles qualités du cœur que l'imagination invente ou qu'ils peuvent avoir. Moi je fais servir mon génie à peindre les délices de la cruauté, délices non passagères, artificielles, mais qui ont commencé avec l'homme, finiront avec lui. Le génie ne peut-il pas s'allier avec la cruauté dans les résolutions secrètes de la Providence? ou, parce qu'on est cruel, ne peut-on pas avoir du génie? On en verra la preuve dans mes paroles; il ne tient qu'à vous de m'écouter, si vous le voulez bien…; Pardon, il me semblait que mes cheveux s'étaient dressés sur ma tête; mais ce n'est rien, car avec ma main je suis parvenu facilement à les remettre dans leur première position. Celui qui chante ne prétend pas que ses cavatines soient une chose inconnue; au contraire il se loue de ce que les pensées hautaines et méchantes de Maldoror soient dans tous les hommes:

 

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5

J'ai vu, pendant toute ma vie, sans en excepter un seul, les hommes, aux épaules étroites, faire des actes stupides et nombreux, abrutir leurs semblables, mettre l'or d'autrui dans la poche et pervertir les âmes par tous les moyens. Ils appellent les motifs de leurs actions: la gloire. En voyant ces spectacles, j'ai voulu rire comme les autres, mais cela, étrange imitation, était impossible. J'ai pris un canif dont la lame avait un tranchant acéré, et me suis fendu les chairs aux endroits où se réunissent les lèvres. Un instant je crus mon but atteint. Je regardai dans un miroir cette bouche meurtrie par ma propre volonté. C'était une erreur! Le sang qui coulait avec abondance des deux blessures empêchait d'ailleurs de distinguer si c'était là vraiment le rire des autres. Mais après quelques instants de comparaison, je vis bien que mon rire ne ressemblait pas à celui des humains, c'est-à-dire que je ne riais pas. J'ai vu les hommes, à la tête laide et aux yeux terribles enfoncés dans l'orbite obscur, surpasser la dureté du roc, la rigidité de l'acier fondu, la cruauté du requin, l'insolence de la jeunesse, la fureur insensée des criminels, les trahisons de l'hypocrite, les comédiens les plus extraordinaires, la puissance de caractère des prêtres, et les êtres les plus cachés au dehors, les plus froids des mondes et du ciel; lasser les moralistes à découvrir leur cœur, et faire tomber sur eux la colère implacable d'en haut. Je les ai vus tous à la fois, tantôt, le poing le plus robuste dirigé vers le ciel comme celui d'un enfant déjà pervers contre sa mère, probablement excités par quelque esprit de l'enfer, les yeux pleins d'un remords cuisant en même temps que haineux, dans un silence glacial, n'oser émettre les méditations vastes et ingrates que recélait leur sein, tant elles étaient pleines d'injustice et d'horreur, et attrister de compassion le Dieu de miséricorde; tantôt, à chaque moment du jour, depuis le commencement de l'enfance jusqu'à la fin de la vieillesse, en répandant des anathèmes incroyables qui n'avaient pas le sens commun contre tout ce qui respire, contre eux-mêmes et contre la Providence, prostituer les femmes et les enfants, et déshonorer ainsi les parties du corps consacrées à la pudeur. Alors les mers soulèvent leurs eaux, engloutissent dans leurs abîmes les planches; les ouragans, les tremblements de terre renversent les maisons; la peste, les maladies diverses déciment les familles priantes; mais, les hommes ne s'en aperçoivent pas. Je les ai vus aussi rougissant, pâlissant de honte pour leur conduite sur cette terre; rarement. Tempêtes, sœurs des ouragans, firmament bleuâtre dont je n'admets pas la beauté, mer hypocrite, image de mon cœur, terre au sein mystérieux, habitants des sphères, univers entier, Dieu qui l'as créé avec magnificence, c'est toi que j'invoque: montre-moi un homme qui soit bon!…; Mais que ta grâce décuple mes forces naturelles, car, au spectacle de ce monstre, je puis mourir d'étonnement: on meurt à moins. Qu'ai-je dit contre les hommes? Est-ce bien moi qui me permets de leur reprocher quelque chose? Je suis plus cruel qu'eux:

 

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6

On doit laisser pousser ses ongles pendant quinze jours. Ah! qu'il est doux de se coucher avec un enfant qui n'a rien encore sur la lèvre supérieure, et de passer suavement la main sur son front, en inclinant en arrière ses beaux cheveux! Puis, tout à coup, d'enfoncer ses ongles longs dans sa poitrine molle, de façon qu'il ne meure pas; car, s'il mourait, on n'aurait pas plus tard l'aspect de ses misères. Ensuite on boit le sang en léchant les blessures; et, pendant ce temps, qui devrait durer autant que l'éternité dure, l'enfant pleure. Rien n'est si bon que son sang extrait comme je viens de le dire, et tout chaud encore, si ce n'est ces larmes amères comme le sel. Homme, n'as-tu jamais goûté de ton sang, quand par hasard tu t'es coupé le doigt? Comme il est bon, n'est-ce pas, car il n'a aucun goût. En outre, ne te souviens-tu pas d'avoir un jour, dans tes réflexions lugubres, porté la main, creusée au fond, sur ta figure maladive mouillée par ce qui tombait des yeux, laquelle main ensuite se dirigeait fatalement vers la bouche qui puisait à longs traits, dans cette coupe tremblante comme les dents de l'élève qui regarde obliquement celui qui est né pour l'oppresser, les larmes? Comme elles sont bonnes, n'est-ce pas, car elles ont le goût du vinaigre. On dirait les larmes de celle qui aime le plus; mais les larmes de l'enfant sont meilleures au palais; lui ne trahit pas, ne connaissant pas encore le mal: celle qui aime le plus trahit tôt ou tard…; je le sais. Donc, puisque ton sang et tes larmes ne te dégoûtent pas, nourris-toi, nourris-toi avec confiance des larmes et du sang de l'adolescent. Bande-lui les yeux pendant que tu déchireras ses chairs palpitantes; et, après avoir entendu de longues heures ses cris sublimes semblables aux râles perçants que poussent dans une bataille les gosiers des blessés agonisants, alors, t'ayant écarté, comme une avalanche tu te précipiteras de la chambre voisine, et tu feras semblant d'arriver à son secours. Tu lui délieras les mains aux nerfs et aux veines gonflées, tu rendras la vue à ses yeux égarés, en te remettant à lécher ses larmes et son sang. Oh! comme alors le repentir est vrai. L'étincelle divine qui est en nous, et paraît si rarement, se montre; trop tard! Comme le cœur déborde de pouvoir consoler l'innocent à qui l'on a fait du mal: «Adolescent, qui venez de souffrir des douleurs cruelles, qui donc a pu commettre sur vous un crime que je ne sais de quel nom qualifier! Malheureux que vous êtes! comme vous devez souffrir! Et si votre mère savait cela, elle ne serait pas plus près de la mort, si abhorrée par les coupables, que je ne le suis maintenant. Hélas! qu'est-ce donc que le bien et le mal? Est-ce une même chose par laquelle nous témoignons avec rage notre impuissance, et la passion d'atteindre à l'infini par les moyens même les plus insensés? Ou bien sont-ce deux choses différentes? Oui, que ce soit plutôt une même chose, car sinon que deviendrai-je au jour du jugement? Adolescent, pardonne-moi; c'est celui qui est devant ta figure noble et sacrée qui a brisé tes os et déchiré les chairs qui pendent à différents endroits de ton corps. Est-ce un délire de ma raison malade, est-ce un instinct secret qui ne dépend pas de mes raisonnements, pareil à celui de l'aigle déchirant sa proie, qui m'a poussé à commettre ce crime; et pourtant, autant que ma victime, je souffrais! Adolescent, pardonne-moi. Une fois sortis de cette vie passagère, je veux que nous soyons entrelacés pendant l'éternité; ne former qu'un seul être, ma bouche collée à ta bouche; même, de cette manière, mon expiation ne sera pas complète. Alors tu me déchireras sans jamais t'arrêter; fais-le avec les dents et les ongles à la fois. Je me laisserai faire, et nous souffrirons tous les deux, moi d'être déchiré; toi de me déchirer, ma bouche collée à ta bouche. Ô adolescent aux cheveux blonds, aux yeux si doux, feras-tu maintenant ce que je te conseille? Malgré toi je veux que tu le fasses, et tu rendras heureuse ma conscience.» Après avoir parlé ainsi, en même temps tu auras fait le mal à un être humain, et tu seras aimé du même être: ce qui est le bonheur le plus grand que l'on puisse concevoir. Plus tard tu pourras le mettre à l'hôpital; car le perclus ne pourra pas gagner sa vie. On t'appellera bon, et les couronnes de lauriers et les médailles d'or cacheront tes pieds nus, épars sur la grande tombe, à la figure vieille. O toi, dont je ne veux pas écrire le nom sur cette page qui rend le crime sacré, je sais que ton pardon fut immense comme l'univers. Mais moi j'existe encore!

 

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7

J'ai fait un pacte avec la prostitution afin de semer le désordre dans les familles. Je me rappelle la nuit qui précéda cette dangereuse liaison. Je vis devant moi un tombeau. J'entendis un ver luisant, grand comme une maison, qui me dit: «Je vais t'éclairer. Lis l'inscription. Ce n'est pas de moi que vient cet ordre suprème.» Une vaste lumière couleur de sang à l'aspect de laquelle mes mâchoires claquèrent et mes bras tombèrent inertes, se répandit dans les airs jusqu'à l'horizon. Je m'appuyai contre une muraille en ruines, car j'allais tomber, et je lus: «Ci-gît un adolescent qui mourut poitrinaire: vous savez pourquoi. Ne priez pas pour lui.» Beaucoup d'hommes n'auraient peut-être pas eu autant de courage que moi. Pendant ce temps une belle femme nue vint se coucher à mes pieds. Moi à elle avec une figure triste: «Tu peux te relever.» Je lui tendis la main avec laquelle le fratricide égorge sa sœur. Le ver-luisant à moi: «Toi, prends une pierre et tue-la.» – Pourquoi? lui dis-je. – Lui à moi: «Prends garde à toi, le plus faible, parce que je suis le plus fort. Celle-ci s'appelle la prostitution.» Les larmes dans les yeux, la rage dans le cœur, je sentis naître en moi une force inconnue. «Je pris une grosse pierre, après bien des efforts je la soulevai à peine jusqu'à la hauteur de ma poitrine; je la mis sur l'épaule avec les bras, je gravis une haute montagne jusqu'au sommet; de là j'écrasai le ver-luisant. Sa tête s'enfonça sous le sol d'une grandeur d'homme, la pierre rebondit jusqu'à la hauteur de six églises; elle alla retomber dans un lac dont les eaux s'abaissèrent un instant tournoyantes, en creusant un immense cône renversé. Le calme reparut à la surface, la lumière de sang ne brilla plus. «Hélas! hélas! s'écria la belle femme nue; qu'as-tu fait?» Moi à elle: «Je te préfère à lui; parce que j'ai pitié des malheureux. Ce n'est pas ta faute si la justice éternelle t'a créée.» Elle à moi: «Un jour les hommes me rendront justice; je ne t'en dis pas davantage. Laisse-moi partir pour aller cacher au fond de la mer ma tristesse infinie. Il n'y a que toi et les monstres hideux qui grouillent dans ces noirs abîmes qui ne me méprisent pas. Tu es bon. Adieu, toi qui m'as aimée!» Moi à elle: «Adieu!…; encore une fois: adieu!…; je t'aimerai toujours! Dès aujourd'hui, j'abandonne la vertu.» C'est pourquoi, ô peuples, quand vous entendrez le vent d'hiver gémir sur la mer et près de ses bords, ou au dessus des grandes villes, qui depuis longtemps ont pris le deuil pour moi, ou à travers les froides régions polaires, dites: «Ce n'est pas l'esprit de Dieu qui passe, c'est le soupir aigu de la prostitution uni avec les gémissements graves du Montévidéen. Enfants, c'est moi qui vous le dis. Alors, agenouillez-vous, pleins de miséricorde, et que les hommes, plus nombreux que les poux, fassent de longues prières.

 

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8

Au clair de la lune, près de la mer, dans les endroits isolés de la campagne, l'on voit, plongé dans d'amères réflexions, toutes les choses revêtir des formes jaunes, indécises, fantastiques. L'ombre des arbres, tantôt vite, tantôt lentement, court, vient, revient, par diverses formes, en s'aplatissant, en se collant contre la terre. Dans le temps, lorsque j'étais emporté sur les ailes de la jeunesse, cela me faisait rêver, me paraissait étrange; maintenant j'y suis habitué. Le vent gémit à travers les feuilles ses notes langoureuses, et le hibou chante sa grave complainte, qui fait dresser les cheveux à ceux qui l'entendent. Alors les chiens, rendus furieux, brisent leurs chaînes, s'échappent des fermes lointaines; ils courent dans la campagne, ça et là, en proie à la folie. Tout à coup ils s'arrêtent, regardent de tous côtés avec une inquiétude farouche, l'œil en feu; et, de même que les éléphants avant de mourir, jettent dans le désert un dernier regard au ciel, élevant désespérément leur trompe, laissant leurs oreilles inertes, de même les chiens baissent leurs oreilles inertes, élèvent la tête, gonflent le cou terrible, et se mettent à aboyer, tour à tour soit comme un enfant qui crie de faim, soit comme un chat blessé au ventre au-dessus d'un toit, soit comme une femme qui va enfanter, soit comme un moribond atteint de la peste à l'hôpital, soit comme une jeune fille qui chante un air sublime, contre les étoiles au nord, contre les étoiles à l'est, contre les étoiles au sud, contre les étoiles à l'ouest; contre la lune; contre les montagnes semblables au loin à des roches géantes, gisantes dans l'obscurité; contre l'air froid qu'ils aspirent à pleins poumons, qui rend l'intérieur de leur narine rouge, brûlant; contre le silence de la nuit; contre les chouettes dont le vol oblique leur rase le museau, emportant un rat ou une grenouille dans le bec, nourriture vivante, douce pour les petits; contre les lièvres qui disparaissent en un clin-d'œil; contre le voleur qui s'enfuit au galop de son cheval après avoir commis un crime; contre les serpents remuant les bruyères, qui leur font trembler la peau, grincer les dents; contre leurs propres aboiements qui leur font peur à eux-mêmes; contre les crapauds qu'ils broient d'un coup sec de mâchoire (pourquoi se sont-ils éloignés du marais?); contre les arbres dont les feuilles mollement bercées sont autant de mystères qu'ils ne comprennent pas, qu'ils veulent découvrir avec leurs yeux fixes, intelligents; contre les araignées suspendues entre leurs longues pattes, qui grimpent sur les arbres pour se sauver; contre les corbeaux qui n'ont pas trouvé de quoi manger pendant la journée, et qui s'en reviennent au gîte l'aile fatiguée; contre les rochers du rivage; contre les feux qui paraissent aux mâts des navires invisibles; contre le bruit sourd des vagues; contre les grands poissons, qui, nageant, montrent leur dos noir, puis s'enfoncent dans l'abîme; et contre l'homme qui les rend esclaves. Après quoi ils se mettent de nouveau à courir la campagne en sautant de leurs pattes sanglantes par dessus les fossés, les chemins, les champs, les herbes et les pierres escarpées. On les dirait atteints de la rage, cherchant un vaste étang pour apaiser leur soif. Leurs hurlements prolongés épouvantent la nature. Malheur au voyageur attardé! Les chiens se jetteront sur lui, le déchireront, le mangeront, avec leur bouche d'où tombe du sang, car ils n'ont pas les dents gâtées. Les animaux sauvages, n'osant pas s'approcher pour prendre part au repas de chair, s'enfuient à perte de vue, tremblants. Après quelques heures, les chiens, harassés de courir çà et là, presque morts, la langue en dehors de la bouche, se précipitent les uns sur les autres sans savoir ce qu'ils font, se déchirent en mille lambeaux avec une rapidité incroyable; ils n'agissent pas ainsi par cruauté. Un jour, avec des yeux vitreux, ma mère me dit: «Lorsque tu seras dans ton lit, que tu entendras les aboiements des chiens dans la campagne, cache-toi dans ta couverture, ne tourne pas en dérision ce qu'ils font: ils ont soif insatiable de l'infini, comme toi, comme moi, comme le reste des humains à la figure pâle et longue. Même, je te permets de te mettre devant la fenêtre pour contempler ce spectacle, qui est assez sublime.» Depuis ce temps, je respecte le vœu de la morte. Moi, comme les chiens, j'éprouve le besoin de l'infini…; Je ne puis, je ne puis contenter ce besoin! Je suis fils de l'homme et de la femme, d'après ce qu'on m'a dit. Ça m'étonne…; je croyais être davantage! Au reste, que m'importe d'où je viens? Moi, si cela avait pu dépendre de ma volonté, j'aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté reconnue: je ne serais pas si méchant. Vous qui me regardez, éloignez-vous de moi, car mon haleine exhale un souffle empoisonné. Nul n'a encore vu les rides vertes de mon front, ni les os en saillie de ma figure maigre, pareils aux arêtes de quelque grand poisson, ou aux rochers couvrant les rivages de la mer, ou aux abruptes montagnes alpestres, lesquelles je parcourus souvent quand j'avais sur ma tête des cheveux d'une autre couleur. Et quand je rôde autour des habitations des hommes pendant les nuits orageuses, les yeux ardents, les cheveux flagellés par le vent des tempêtes, isolé comme une pierre au milieu du chemin, je couvre ma face flétrie avec un morceau de velours, noir comme la suie qui remplit l'intérieur des cheminées; il ne faut pas les yeux soient témoins de la laideur que l'Être-Suprême, avec un sourire de haine puissante, a mise sur moi. Chaque matin, quand le soleil se lève pour les autres, en répandant la joie et la chaleur salutaires dans toute la nature, tandis qu'aucun de mes traits ne bouge, en regardant fixement l'espace plein de ténèbres, accroupi vers le fond de ma chère caverne, dans un désespoir qui m'enivre comme le vin, je meurtris de mes puissantes mains ma poitrine en lambeaux. Pourtant je sens que je ne suis pas atteint de la rage! Pourtant je sens que je ne suis pas le seul qui souffre! Pourtant je sens que je respire! Comme un condamné qui essaie ses muscles, en réfléchissant sur leur sort, et qui va bientôt monter à l'échafaud, debout, sur mon lit de paille, les yeux fermés, je tourne lentement mon col de droite à gauche, de gauche à droite, pendant des heures entières; je ne tombe pas raide mort. De moment en moment, lorsque mon col ne peut plus continuer de tourner dans un même sens, qu'il s'arrête pour se remettre à tourner dans un sens opposé, je regarde subitement l'horizon à travers les rares interstices laissés par les broussailles épaisses qui recouvrent l'entrée…;je ne vois rien! Rien, si ce n'est les campagnes qui dansent en tourbillons avec les arbres et avec les longues files d'oiseaux qui traversent les airs. Cela me trouble le sang et le cerveau !…; Qui donc sur la tête me donne des coups de barre de fer comme un marteau frappant l'enclume?

 

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9

Je me propose, sans être nullement ému, d'entonner le chant sérieux et froid que vous allez entendre. Vous, faites attention à ce qu'il contient, et gardez-vous de l'impression pénible qu'il ne manquera pas de laisser, comme une flétrissure, dans vos imaginations troublées. Ne croyez pas que je sois sur le point de mourir, car je ne suis pas encore un squelette, et la vieillesse n'est pas collée à mon front. Ecartons en conséquence toute idée de comparaison avec le cygne au moment où son existence s'envole, et ne voyez devant vous qu'un monstre, dont je suis heureux que vous ne puissiez pas apercevoir la figure, mais moins horrible est-elle que son âme!…; Cependant je ne suis pas un criminel…; Assez sur ce sujet. Il n'y a pas longtemps que j'ai revu la mer et foulé le pont des vaisseaux, et mes souvenirs sont vivaces comme si je l'avais quittée la veille. Soyez néanmoins, si vous le pouvez, aussi calmes que moi dans cette lecture que je me repens déjà de vous offrir, et ne rougissez pas à la pensée de ce qu'est le cœur humain. Ah! Dazet! toi dont l'âme est inséparable de la mienne; toi le plus beau des fils de la femme, quoique adolescent encore; toi dont le nom ressemble au plus grand ami de la jeunesse de Byron; toi en qui siégent noblement, comme dans leur résidence naturelle, par un commun accord, d'un lien indestructible, la douce vertu communicative et les grâces divines, pourquoi n'es-tu pas avec moi, ta poitrine contre ma poitrine, assis tous les deux sur quelque rocher du rivage, pour contempler ce spectacle que j'adore.

Vieil Océan, aux vagues de cristal, tu ressembles proportionnellement à ces marques azurées que l'on voit sur le dos meurtri des mousses; tu es un immense bleu fait sur le corps de la terre: j'aime cette comparaison. Ainsi, à ton premier aspect, un souffle prolongé de tristesse, qu'on croirait être le murmure de ta brise suave, passe en laissant des ineffaçables traces, sur l'âme profondément ébranlée, et tu rappelles au souvenir de tes amants, sans qu'on s'en rende toujours compte, les rudes commencements de l'homme, où il fait connaissance avec la douleur qui ne le quitte plus. Je te salue, vieil Océan!

Vieil Océan, ta forme harmonieusement sphérique, qui réjouit la face grave de la géométrie, ne me rappelle que trop les petits yeux de l'homme, pareils à ceux du sanglier pour la petitesse, et à ceux des oiseaux de nuit pour la perfection circulaire du contour. Cependant l'homme s'est cru beau dans tous les siècles. Moi, je suppose plutôt que l'homme ne croit à sa beauté que par amour-propre; mais qu'il n'est pas beau réellement et qu'il s'en doute; car pourquoi regarde-t-il la figure de son semblable avec tant de mépris? Je te salue, vieil Océan!

Vieil Océan, tu es le symbole de l'identité: toujours égal à toi-même. Tu ne varies pas d'une manière essentielle, et si tes vagues sont quelque part en furie, plus loin, dans quelqu'autre zone, elles sont dans le calme le plus complet. Tu n'es pas comme l'homme, qui s'arrête dans la rue pour voir deux boule-dogues s'empoigner au cou, mais qui ne s'arrête pas quand un enterrement passe; qui est ce matin accessible et ce soir de mauvaise humeur; qui rit aujourd'hui et pleure demain. Je te salue, vieil Océan!

Vieil Océan, il n'y aurait rien d'impossible à ce que tu caches dans ton sein de futures utilités pour l'homme. Tu lui as déjà donné la baleine. Tu ne laisses pas facilement deviner aux yeux avides des sciences naturelles les mille secrets de ton intime organisation: tu es modeste. L'homme se vante sans cesse, et pour des minuties. Je te salue, vieil Océan!

Vieil Océan, les différentes espèces de poissons que tu nourris, n'ont pas juré fraternité entre elles. Chaque espèce vit de son côté. Les tempéraments et les conformations qui varient dans chacune d'elles, expliquent d'une manière satisfaisante, ce qui ne paraît d'abord qu'une anomalie. Il en est ainsi de l'homme qui n'a pas les mêmes motifs d'excuse. Un morceau de terre est-il occupé par trente millions d'êtres humains, ceux-ci se croient obligés de ne pas se mêler de l'existence de leurs voisins, fixés comme des racines sur le morceau de terre qui suit. En descendant du grand au petit, chaque homme vit comme un sauvage dans sa tanière, et en sort rarement pour visiter son semblable, accroupi pareillement dans une autre tanière. La grande famille universelle des humains est une utopie digne de la logique la plus médiocre. En outre, du spectacle de tes mamelles fécondes se dégage la notion d'ingratitude, car on pense aussitôt à ces parents nombreux assez ingrats envers le Créateur pour abandonner le fruit de leur misérable union. Je te salue, vieil Océan!

Vieil Océan, ta grandeur matérielle ne peut se comparer qu'à la mesure qu'on se fait de ce qu'il a fallu de puissance active pour engendrer la totalité de ta masse. On ne peut pas t'embrasser d'un coup-d'œil. Pour te contempler, il faut que la vue se tourne par un mouvement continu vers les quatre points de l'horizon, de même qu'un mathématicien, afin de résoudre une équation algébrique, examine séparément les divers cas possibles avant de trancher la difficulté. L'homme mange des substances nourrissantes et fait d'autres efforts dignes d'un meilleur sort pour paraître gras. Qu'elle se gonfle tant qu'elle voudra, cette grenouille. Sois tranquille, elle ne t'égalera pas en grosseur; je le suppose du moins. Je te salue, vieil Océan!

Vieil Océan, tes eaux sont amères. C'est exactement le même goût que le fiel que distille la critique sur les beaux-arts, sur les sciences, sur tout. Si quelqu'un a du génie, on le fait passer pour un idiot; si quelqu'autre est beau de corps, c'est un bossu affreux. Certes, il faut que l'homme sente avec force son imperfection, dont les trois quarts d'ailleurs ne sont dûs qu'à lui-même, pour la critiquer ainsi! Je te salue, vieil Océan!

Vieil Océan, les hommes, malgré l'excellence de leurs méthodes, ne sont pas encore parvenus, aidés par les moyens d'investigation de la science, à mesurer la profondeur vertigineuse de tes abîmes; tu en as que les sondes les plus longues, les plus pesantes ont reconnu inaccessibles. Aux poissons, ça leur est permis, pas aux hommes. Souvent je me suis demandé quelle chose était le plus facile à reconnaître: la profondeur de l'Océan ou la profondeur du cœur humain! Souvent, la main portée au front, debout sur les vaisseaux, tandis que la lune se balançait entre les mâts d'une façon irrégulière, je me suis surpris, faisant abstraction de tout ce qui n'était pas le but que je poursuivais, m'efforçant de résoudre ce difficile problème! Oui, quel est le plus profond, le plus impénétrable des deux, l'Océan ou le cœur humain? Si trente ans d'expérience de la vie peuvent jusqu'à un certain point pencher la balance vers l'une ou l'autre de ces solutions, il me sera permis de dire que, malgré la profondeur de l'Océan, il ne peut pas se mettre en ligne, quant à la comparaison sur cette propriété, avec la profondeur du cœur humain. J'ai été en relation avec des hommes qui ont été vertueux. Ils mouraient à soixante ans, et chacun ne manquait pas de s'écrier: «Ils ont fait le bien sur cette terre, c'est-à-dire qu'ils ont pratiqué la charité: voilà tout, ce n'est pas malin, chacun peut en faire autant.» Qui comprendra pourquoi deux amants qui s'idolâtraient la veille, pour un mot mal interprété, s'écartent l'un vers l'Orient, l'autre vers l'Occident, avec les aiguillons de la haine, de la vengeance, de l'amour et du remords, et ne se revoient plus, chacun drapé dans sa fierté solitaire. C'est un miracle qui se renouvelle chaque jour, et qui n'en est pas moins miraculeux. Qui comprendra pourquoi l'on savoure non-seulement les disgrâces générales de ses semblables, mais encore les particulières de ses amis les plus chers, même de son père et de sa mère, tandis que l'on en est affligé en même temps? Un exemple incontestable pour clore la série: l'homme dit hypocritement oui et pense non. C'est pour cela que les hommes ont tant de confiance les uns dans les autres, et ne sont pas égoïstes. Il reste à la psychologie beaucoup de progrès à faire. Je te salue, vieil Océan!

Vieil Océan, tu es si puissant que les hommes l'ont appris à leurs propres dépens. Ils ont beau employer toutes les ressources de leur génie…;; incapables de te dominer. Ils ont trouvé leur maître. Je dis qu'ils ont trouve quelque chose de plus fort qu'eux. Ce quelque chose a un nom. Ce nom est: l'Océan! La peur que tu leur inspires est telle qu'ils te respectent. Malgré cela tu fais valser leurs plus lourdes machines avec grâce, élégance et facilité. Tu leur fais faire des sauts gymnastiques jusqu'au ciel, et des plongeons admirables jusqu'au fond de tes domaines: un saltimbanque en serait jaloux. Bienheureux sont-ils quand tu ne les enveloppes pas définitivement dans tes plis bouillonnants pour aller voir, sans chemin de fer, dans tes entrailles aquatiques, comment se portent les poissons, et surtout comment ils se portent eux-mêmes. L'homme dit: «Je suis plus intelligent quo l'Océan.» C'est possible, mais l'homme lui est plus redoutable que lui à l'Océan: c'est ce qu'il n'est pas nécessaire de prouver. Ce patriarche observateur, contemporain des premières époques de notre globe suspendu, sourit de pitié quand il assiste aux combats navals des nations…; Voilà une centaine de léviathans qui sont sortis des mains de l'humanité! Les ordres emphatiques des supérieurs, les cris des blessés, les coups de canon, c'est du bruit fait exprès pour anéantir quelques secondes. Le drame est fini, l'Océan a tout mis dans son ventre! Oh! cette gueule formidable!…; Combien grande doit-elle être vers le bas, dans la direction de l'inconnu! Pour couronner la stupide comédie, qui n'est pas même intéressante, on voit au milieu des airs quelque cigogne attardée par la fatigue, qui se met à crier, sans arrêter l'envergure de son vol: «Tiens! je la trouve mauvaise!…; Il y avait en bas des points noirs. J’ai fermé les yeux…; ils ont disparu.» Je te salue, vieil Océan!

Vieil Océan, ô grand célibataire, quand tu parcours la solitude solennelle de tes royaumes flegmatiques, tu t'enorgueillis à juste titre de ta magnificence native, et des éloges vrais que je m'empresse de te donner. Balancé voluptueusement par les molles effluves de ta lenteur majestueuse, qui est le plus grandiose parmi les attributs dont le souverain pouvoir t'a gratifié, tu déroules, au milieu d'un sombre mystère, sur toute ta surface sublime, tes vagues incomparables, avec le sentiment calme de ta puissance éternelle. Elles se suivent parallèlement, séparées par de courts intervalles. A peine l'une diminue, qu'une autre va à sa rencontre en grandissant, accompagnées du bruit mélancolique de l'écume qui se fond, pour nous avertir que tout est écume. (Ainsi les êtres humains, ces vagues vivantes, meurent l'un après l'autre d'une manière monotone; mais sans laisser de bruit écumeux). L'oiseau de passage se repose sur elles avec confiance, et se laisse abandonner à leurs mouvements pleins d'une grâce fière, jusqu'à ce que les os de ses ailes aient recouvré leur vigueur accoutumée pour continuer le pèlerinage aérien. Je voudrais que la majesté humaine ne fût que l'incarnation du reflet de la tienne; je demande beaucoup. Ce souhait sincère est glorieux pour toi. Ta grandeur morale, image de l'infini, est immense comme la réflexion du philosophe, comme l'amour de la femme, comme la beauté divine de l'oiseau, comme les méditations du poète. Tu es plus beau que la nuit. Réponds-moi, Océan, veux-tu être mon frère?…; Remue-toi avec impétuosité…; plus…; plus encore, si tu veux que je te compare à la vengeance de Dieu; allonge tes griffes livides en te frayant un chemin sur ton propre sein…; c'est bien. Déroule tes vagues épouvantables, Océan hideux, compris par moi seul, et devant lequel je tombe, prosterné à tes genoux. La majesté de l'homme est empruntée; il ne m'imposera point: toi, oui. Oh! quand tu t'avances la crête haute et terrible, entouré de tes replis tortueux comme d'une cour, magnétiseur et farouche, roulant tes ondes les unes sur les autres, avec la conscience de ce que tu es, pendant que tu pousses des profondeurs de ta poitrine, comme accablé d'un remords intense que je ne puis pas découvrir, ce sourd mugissement perpétuel que les hommes redoutent tant, même quand ils te contemplent en sûreté, tremblants sur le rivage, alors je vois qu'il ne m'appartient pas, le droit insigne de me dire ton égal. C'est pourquoi, en présence de ta supériorité, je te donnerais tout mon amour (et nul ne sait la quantité d'amour que contiennent mes aspirations vers le beau), si tu ne me faisais douloureusement penser à mes semblables, qui forment avec toi le plus ironique contraste, l'antithèse la plus bouffonne que l'on ait jamais vue dans la création: je ne puis pas t'aimer, je te déteste. Pourquoi reviens-je à toi pour la millième fois, vers tes bras amis qui s'entrouvrent, pour caresser mon front brûlant, qui voit disparaître la fièvre à leur contact! Je ne connais pas ta destinée cachée; tout ce qui te concerne m'intéresse. Dis-moi donc si tu es la demeure du prince des ténèbres. Dis-le moi…; dis-le moi, Océan (à moi seul, pour ne pas attrister ceux qui n'ont encore connu que les illusions), et si le souffle de Satan crée les tempêtes qui soulèvent tes eaux salées jusqu'aux nuages. Il faut que tu me le dises, parce que je me réjouirais de savoir l'enfer si près de l'homme. Je veux que celle-ci soit la dernière strophe de mon invocation. Par conséquent, une seule fois encore, je veux te saluer et te faire mes adieux! Vieil Océan, aux vagues de cristal…; Mes yeux se mouillent de larmes abondantes, et je n'ai pas la force de poursuivre, car je sens que le moment est venu de revenir parmi les hommes, à l'aspect brutal; mais…; courage! Faisons un grand effort, et accomplissons avec le sentiment du devoir notre destinée sur cette terre. Je te salue, vieil Océan!

 

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10

On ne me verra pas à mon heure dernière (j'écris ceci étant sur mon lit de mort) entouré de prêtres. Je veux mourir, bercé par la vague de la mer tempêtueuse, ou debout sur la montagne…; les yeux en haut, non: je sais que mon anéantissement sera complet, D'ailleurs, je n'aurais pas de grâce à espérer. Qui ouvre la porte de ma chambre funéraire? J'avais dit que personne n'entrât. Qui que vous soyez, éloignez-vous; mais si vous croyez apercevoir quelque marque de douleur ou de crainte sur mon visage d'hyène (j'use de cette comparaison, quoique l'hyène soit plus belle que moi, et plus agréable à voir), soyez détrompé: qu'il s'approche. Nous sommes dans une nuit d'hiver, alors que les éléments s'entrechoquent de toutes parts, que l'homme a peur, et que l'adolescent médite quelque crime sur un de ses amis, s'il est ce que je fus dans ma jeunesse. Que le vent, dont les sifflements plaintifs attristent l'humanité, depuis que le vent, l'humanité existent, quelques moments avant l'agonie dernière, me porte sur les os de ses ailes, à travers le monde, impatient de ma mort. Je jouirai encore, en secret, des exemples nombreux de la méchanceté humaine (un frère, sans être vu, aime à voir les actes de ses frères). L'aigle, le corbeau, l'immortel pélican, le canard sauvage, la grue voyageuse, éveillés, grelottant de froid, me verront passer à la lueur des éclairs, spectre horrible et content. Ils ne sauront ce que cela signifie. Sur la terre, la vipère, l'œil gros du crapaud, le tigre, l'éléphant, —; dans la mer, la baleine, le requin, le marteau, l'informe raie, la dent du phoque polaire, se demanderont quelle est cette dérogation à la loi de la nature. L'homme, tremblant, collera son front contre la terre, au milieu de ses gémissements. «Oui, je vous surpasse tous par ma cruauté innée, cruauté qu'il n'a pas dépendu de moi d'effacer. Est-ce pour cela que vous vous montrez devant moi dans cette prosternation? ou bien est-ce parce que vous me voyez parcourir, phénomène nouveau, comme une comète effrayante, l'espace ensanglanté? (Car il me tombe une pluie de sang de mon vaste corps, pareil à un nuage noirâtre que pousse l'ouragan devant soi.) Ne craignez rien, enfants, je ne veux pas vous maudire. Le mal que vous m'avez fait est trop grand, trop grand le mal que je vous ai fait, pour qu'il soit volontaire. Vous autres, vous avez marché dans votre voie, moi dans la mienne, pareilles toutes les deux, toutes les deux perverses. Nécessairement nous avons dû nous rencontrer dans cette similitude de caractère; le choc qui en est résulté nous a été réciproquement fatal.» Alors les hommes relèveront peu à peu la tête, en reprenant courage, pour voir celui qui parle ainsi, allongeant le cou comme l'escargot. Tout à coup leur visage brûlant, décomposé, montrant les plus terribles passions, grimacera de telle manière que les loups auront peur. Ils se dresseront à la fois comme un ressort immense. Quelles imprécations! quels déchirements de voix! Ils m'ont reconnu. Voilà que les animaux de la terre se réunissent aux hommes, font entendre leurs bizarres clameurs. Plus de haine réciproque; les deux haines sont tournées contre l'ennemi commun, moi; on se rapproche par un dissentiment universel. Vents, qui me soutenez, élevez-moi plus haut; je crains la perfidie. Oui, disparaissons peu à peu de leurs yeux, témoin, une fois de plus, des conséquences des passions, complétement satisfait…; Qu'on écarte cet ange de consolation qui me couvre de ses ailes bleues. Va-t-en, Dazet, que j'expire tranquille…; Mais ce n'était malheureusement qu'une maladie passagère, et je me sens avec dégoût renaître à la vie.

 

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11

(Le père lit un livre, le fils écrit, la mère coud. Une lampe est posée sur la table. Tous ont le dos tourné vers la porte d'entrée).

LA MÈRE. – Mon fils, donne-moi les ciseaux qui sont placés sur cette chaise.

L'ENFANT. – Ils n'y sont pas, mère.

LA MÈRE. – Va les chercher alors dans l'autre chambre. – Te rappelles-tu cette époque, mon doux maître, où nous faisions des vœux pour avoir un enfant dans lequel nous renaîtrions une seconde fois, et qui serait le soutien de notre vieillesse.

LE PÈRE. – Je me la rappelle, et Dieu nous a exaucés. Nous n'avons pas à nous plaindre de notre lot sur cette terre. Chaque jour nous bénissons la Providence de ses bienfaits. Notre Édouard possède toutes les grâces de sa mère.

LA MÈRE. – Et les mâles qualités de son père.

L'ENFANT. – Voici les ciseaux, mère; je les ai enfin trouvés.

(Il reprend son travail.)

MALDOROR (se présente à la porte d'entrée et contemple quelques instants le tableau qui s'offre à ses yeux). – Que signifie ce spectacle? Il y a beaucoup de gens qui sont moins heureux que ceux-là. Quel est le raisonnement qu'ils se font pour aimer l'existence? Éloigne-toi, Maldoror, de ce foyer paisible; ta place n'est pas ici. (Il se retire.) – (Apparaissant de nouveau quelques instants ensuite.) – Moi supporter cette injustice! S'il est efficace, le pouvoir que m'ont accordé les esprits infernaux, cet enfant, avant que la nuit ne s'écoule, ne sera plus. (Il se retire.)

LA MÈRE. – Je ne sais comment cela se fait, mais je sens les passions humaines qui se livrent des combats dans mon cœur. Mon âme est inquiète sans savoir pourquoi; l'atmosphère est lourde.

LE PÈRE. – Femme, je ressens les mêmes impressions que toi; je tremble qu'il ne nous arrive quelque malheur. Ayons confiance en Dieu; en lui est le suprême espoir.

L'ENFANT. – Mère, je respire à peine; j'ai mal à la tête.

LA MÈRE. – Toi aussi, mon fils? Je vais te mouiller le front et les tempes avec du vinaigre.

L'ENFANT. – Non, bonne mère…; (il appuie son corps sur le revers de la chaise, fatigué). Quelque chose se retourne en moi que je ne saurais expliquer. Maintenant le moindre objet me contrarie.

LA MÈRE. – Comme tu es pâle! La fin de cette veillée ne se passera pas sans que quelqu'événement funeste nous plonge tous les trois dans le lac du désespoir!

(On entend dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus poignante.)

LA MÈRE. – Mon fils!

L'ENFANT. – Ah! mère!…; j'ai peur!

LA MÈRE. – Dis-moi vite si tu souffres!

L'ENFANT. – Mère, je ne souffre pas. – Je ne dis pas la vérité!

(Les cris continuent à divers intervalles pendant que parle le père.)

LE PÈRE (après être revenu de son étonnement). – Voilà des cris que l'on entend quelquefois dans le silence des nuits sans étoiles. Quoique nous entendions ces cris, néanmoins celui qui les pousse n'est pas près d'ici, car on peut entendre ces gémissements à trois lieues de distance, transportés par le vent d'une cité à une autre. On m'avait souvent parlé de ce phénomène; mais je n'avais jamais eu l'occasion de juger par moi-même de sa véracité. Femme, tu me parlais de malheur; si malheur plus réel exista dans la longue spirale du temps, c'est le malheur de celui qui trouble maintenant le sommeil de ses semblables. – Plût au ciel que sa naissance ne soit pas une calamité pour son pays, qui l'a repoussé de son sein. Il va de contrée en contrée, abhorré partout. Les uns disent qu'il est accablé d'une espèce de folie originelle depuis son enfance. D'autres disent qu'il est d'une cruauté extrême et instinctive dont il a honte lui-même, et que ses parents en sont morts de douleur. Il y en a qui disent qu'on l'a flétri d'un surnom dans sa jeunesse, qu'il en est resté inconsolable le reste de son existence, parce que sa dignité blessée voyait là une preuve flagrante de la méchanceté des hommes, qui se montre aux premières années pour augmenter ensuite. Ce surnom était le vampire. Ils ajoutent que, les jours, les nuits, sans trêve ni repos, des cauchemars horribles lui font saigner le sang par la bouche et les oreilles; et que des spectres s'asseoient au chevet de son lit et lui jettent à la face, poussés malgré, eux par une force inconnue, tantôt d'une voix douce, tantôt d'une voix pareille aux rugissements des combats, avec une persistance implacable, ce surnom toujours vivace, toujours hideux, et qui ne périra qu'avec l'univers. D'autres ont prétendu que l'amour l'a réduit dans cet état; ou que ses cris témoignent du repentir de quelque crime enseveli dans la nuit de son passé mystérieux. Mais le plus grand nombre pense qu'un incommensurable orgueil le torture, comme jadis Satan, et qu'il voudrait égaler Dieu. Mon fils, ce sont là des confidences exceptionnelles; je plains ton âge de les avoir entendues, et j'espère que tu n'imiteras jamais cet homme.

LA MÈRE. – Parle, ô mon Édouard, réponds que tu n'imiteras jamais cet homme.

L'ENFANT. – O mère bien-aimée à qui je dois le jour, je te promets, si la sainte promesse d'un enfant a quelque valeur, de ne jamais imiter cet homme.

LE PÈRE. – C'est parfait, mon fils; il faut obéir à sa mère en quoi que ce soit.

LA MÈRE. – On n'entend plus les gémissements.

LE PÈRE. – Femme, as-tu fini ton travail?

LA MÈRE. – Il me manque quelques points à cette chemise, quoique nous ayons prolongé la veillée bien tard.

LE PÈRE. – Moi aussi, je n'ai pas fini un chapitre commencé. Profitons des dernières lueurs de la lampe, car il n'y a presque plus d'huile, et achevons chacun notre travail…;

L'ENFANT. – Si Dieu nous laisse vivre.

UNE VOIX. – Ange radieux, viens avec moi; tu te promèneras dans la prairie du matin jusqu'au soir; tu ne travailleras pas du tout. Mon palais magnifique est construit avec des murailles d'argent, des colonnes d'or et des portes de diamant. Tu te coucheras quand tu voudras, au son d'une musique céleste, sans faire ta prière. Quand, au matin, le soleil montrera ses rayons resplendissants et que l'alouette joyeuse s'élèvera à perte de vue dans les airs, tu pourras rester encore au lit, jusqu'à ce que cela te fatigue. Tu marcheras sur les tapis les plus précieux; tu seras constamment dans une atmosphère composée des essences parfumées des fleurs les plus odorantes.

LE PÈRE. – Il est temps de reposer le corps et l'esprit. Lève-toi, mère de famille, sur tes chevilles musculeuses. Il est juste que tes doigts raidis abandonnent l'aiguille du travail exagéré. Les extrêmes n'ont rien de bon.

LA VOIX. – Oh! que ton existence sera sera suave! Je te donnerai une bague enchantée; quand tu en retourneras le rubis, tu seras invisible comme les princes dans les contes de fées.

LE PÈRE. – Remets tes armes quotidiennes dans l'armoire protectrice, pendant que de mon côté j'arrange mes affaires.

LA VOIX. – Quand tu le remettras à sa place ordinaire, tu reparaîtras tel que la nature t'a formé, ô jeune magicien. Cela, parce que je t'aime et que j'aspire à faire ton bonheur.

L'ENFANT. – Va-t'en, qui que tu sois, ne me prends pas par les épaules.

LE PÈRE. – Mon fils, ne t'endors point bercé par les rêves de l'enfance: la prière en commun n'est pas commencée, et tes habits ne sont pas encore soigneusement placés sur une chaise…; A genoux! (chacun s'agenouille.) Eternel créateur de l'univers, tu montres ta bonté inépuisable jusque dans les plus petites choses.

LA VOIX. – Tu n'aimes donc pas les ruisseaux limpides où il y a des petits poissons rouges, bleus et argentés? Tu les prendras avec un filet si beau, qu'il les attirera de lui-même, jusqu'à ce qu'il soit rempli. De la surface, tu verras des cailloux luisants, plus polis que le marbre.

L'ENFANT. – Mère, vois ses griffes, je me méfie de lui; mais ma conscience est calme, car je n'ai rien à me reprocher.

LE PÈRE. – Tu nous vois prosternés à tes pieds, accablés du sentiment de ta grandeur. Si quelque pensée orgueilleuse s'insinue dans notre imagination, nous la rejetons aussitôt avec la salive du dédain, et nous t'en faisons le sacrifice irrémissible.

LA VOIX. – Tu t'y baigneras avec de petites filles qui t'enlaceront de leurs bras. Une fois sortis du bain, elles te tresseront des couronnes de roses et d'œillets. Elles auront des ailes transparentes de papillon, et des cheveux d'une longueur ondulée qui flottent autour de la gentillesse de leur front.

L'ENFANT. – Quand même ton palais serait plus beau que le cristal, je ne sortirais pas de cette maison pour te suivre. Je crois que tu n'es qu'un imposteur, puisque tu me parles si doucement de crainte de te faire entendre. Abandonner ses parents est une mauvaise action. Ce n'est pas moi qui serais fils ingrat. Quant à tes petites filles, elles ne sont pas si belles que les yeux de ma mère.

LE PÈRE. – Toute notre vie s'est épuisée dans les cantiques de ta gloire. Tels nous avons été jusqu'ici, tels nous serons jusqu'au moment où nous recevrons de toi l'ordre de quitter cette vie.

LA VOIX. – Elles t'obéiront à ton moindre signe et ne songeront qu'à te plaire. Si tu désires l'oiseau qui ne se repose jamais, elles te l'apporteront. Si tu désires la voiture de neige qui transporte au soleil en un clin d'œil, elles te l'apporteront. Que ne t'apporteraient-elles pas! Elles t'apporteraient même le cerf-volant, grand comme une tour qu'on a caché dans la lune, et à la queue duquel sont suspendus par des liens de soie des oiseaux de toute espèce. Fais attention à toi…; écoute mes conseils.

L'ENFANT. – Fais ce que tu voudras; je ne veux pas interrompre la prière pour appeler au secours. Quoique ton corps s'évapore quand je veux l'écarter, sache que je n'ai peur de rien, si ce n'est de Dieu.

LE PÈRE. – Devant toi, rien n'est grand, si ce n'est la prière exhalée d'un cœur pur.

LA VOIX. – Réfléchis à ce que je t'ai dit, si tu ne veux pas t'en repentir.

LE PÈRE. – Père céleste, conjure, conjure les malheurs qui peuvent fondre sur notre famille.

L'ENFANT. – Tu ne veux donc pas te retirer, mauvais esprit?

LE PÈRE. – Conserve cette épouse chérie qui m'a consolé dans mes découragements…;

LA VOIX. – Puisque tu me refuses, je te ferai pleurer et grincer des dents comme un pendu.

LE PÈRE. – Et ce fils aimant dont les chastes lèvres s'entrouvrent à peine aux baisers de l'aurore de vie.

L'ENFANT. – Mère, il m'étrangle…; Père, secourez-moi…; Ah!…; Je ne puis plus respirer…; Votre bénédiction! (Un cri d'ironie immense s'élève dans les airs.)

LE PÈRE. – Son cœur ne bat plus!…; Et celle-ci est morte en même temps que le fruit de ses entrailles, fruit que je ne reconnais plus, tant il est défiguré! (Les tenant chacun dans un bras:) Mon épouse!…; Mon fils!…;

 

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12

(La scène se passe, pendant l'hiver, dans une région du nord.)

MALDOROR. – N'est-ce pas, fossoyeur, que tu voudras causer avec moi? Un cachalot s'élève peu à peu du fond de la mer, et montre sa tête au-dessus des eaux pour voir le navire qui passe dans ces parages solitaires; la curiosité naquit avec l'univers.

LE FOSSOYEUR. – Ami, il m'est impossible d'échanger des idées avec toi. Il y a longtemps que les doux rayons de la lune font briller le marbre des tombeaux. C'est l'heure silencieuse où plus d'un être humain rêve qu'il voit apparaître des femmes enchaînées, traînant leurs linceuls couverts de taches de sang, comme un ciel noir d'étoiles. Celui qui dort pousse des gémissements pareils à ceux d'un condamné à mort, jusqu'à ce qu'il se réveille et s'aperçoive que la réalité est trois fois pire que le rêve. Je dois finir de creuser cette fosse avec ma bêche infatigable, afin qu'elle soit prête demain matin. Pour faire un travail sérieux, il ne faut pas faire deux choses à la fois.

MALDOROR. – Il croit que creuser une fosse est un travail sérieux! Tu crois que creuser une fosse est un travail sérieux!

LE FOSSOYEUR. – Lorsque le sauvage pélican se résout à donner sa poitrine à dévorer à ses petits, n'ayant pour témoin que celui qui sut créer un pareil amour, afin de faire honte aux hommes, quoique le sacrifice soit grand, cet acte se comprend. Lorsqu'un jeune homme voit dans les bras de son ami une femme qu'il idolâtrait, il se met alors à fumer un cigare; il ne sort pas de la maison, et se noue d'une amitié indissoluble avec la douleur; cet acte se comprend. Quand un élève interne dans un lycée est gouverné pendant des années, qui sont des siècles, du matin jusqu'au soir et du soir jusqu'au lendemain, par un paria de la civilisation qui a constamment les yeux sur lui, il sent les flots tumultueux d'une haine vivace monter, comme une épaisse fumée, à son cerveau, qui lui paraît près d'éclater. Depuis le moment où on l'a jeté dans la prison jusqu'à celui qui s'approche où il en sortira, une fièvre intense lui jaunit la face, rapproche ses sourcils et lui creuse les yeux. La nuit il réfléchit, parce qu'il ne veut pas dormir. Le jour sa pensée s'élance au-dessus des murailles de la demeure de l'abrutissement, jusqu'au moment où il s'échappe ou qu'on le rejette comme un pestiféré de ce cloître éternel; cet acte se comprend. Creuser une fosse dépasse souvent les forces de la nature. Comment veux-tu, étranger, que la pioche remue cette terre, qui d'abord nous nourrit, et puis nous donne un lit commode préservé du vent de l'hiver soufflant avec furie dans ces froides contrées, quand celui qui tient la pioche de ses tremblantes mains, après avoir toute la journée palpé convulsivement les joues des anciens vivants qui rentrent dans son royaume, voit, le soir, devant lui, écrit en lettres de flammes, sur chaque croix de bois, l'énoncé du problème effrayant que l'humanité n'a pas encore résolu: la mortalité ou l'immortalité de l'âme. Le créateur de l'univers, je lui ai toujours conservé mon amour; mais si, après la mort, nous ne devons plus exister, pourquoi vois-je la plupart des nuits chaque tombe s'ouvrir et leurs habitants soulever doucement les couvercles de plomb pour aller respirer l'air frais?

MALDOROR. – Arrête-toi dans ton travail. L'émotion t'enlève tes forces; tu me parais faible comme le roseau, ce serait une grande folie de continuer. Je suis fort; je vais prendre ta place. Toi, mets-toi à l'écart; tu me donneras des conseils si je ne fais pas bien.

LE FOSSOYEUR. – Que ses bras sont musculeux, et qu'il y a du plaisir à le regarder bêcher la terre avec tant de facilité!

MALDOROR. – Il ne faut pas qu'un doute inutile tourmente ta pensée: toutes ces tombes qui sont éparses dans un cimetière comme les fleurs dans une prairie, comparaison qui manque de vérité, sont dignes d'être mesurées avec le compas serein du philosophe. Les hallucinations dangereuses peuvent venir le jour, mais elles viennent surtout la nuit. Par conséquent ne t'étonne pas des visions fantastiques que tes yeux semblent apercevoir. Pendant le jour, lorsque l'esprit est en repos, interroge ta conscience; elle te dira avec sûreté que le Dieu qui a créé l'homme avec une parcelle de sa propre intelligence, possède une bonté sans limites, et recevra après la mort terrestre ce chef-d'œuvre dans son sein. Fossoyeur, pourquoi pleures-tu? Pourquoi ces larmes pareilles à celles d'une femme? Rappelle-te le bien; nous sommes sur ce vaisseau démâté pour souffrir. C'est un mérite pour l'homme que Dieu l'ait jugé capable de vaincre ses souffrances les plus graves. Parle, et, puisque d'après tes vœux les plus chers l'on ne souffrirait pas, dis en quoi consisterait alors la vertu, idéal que chacun s'efforce d'atteindre, si ta langue est faite comme celle des autres hommes.

LE FOSSOYEUR. – Où suis-je? N'ai-je pas changé de caractère? Je sens un souffle puissant de consolation effleurer mon front rasséréné, comme la brise du printemps ranime l'espérance des vieillards. Quel est cet homme dont le langage sublime a dit des choses que le premier venu ne serait pas capable de dire? Quelle beauté de musique dans la mélodie incomparable de sa voix! Je préfère l'entendre parler que chanter d'autres. Cependant, plus je l'observe, plus sa figure n'est pas franche. L'expression générale de ses traits contraste singulièrement avec ces paroles que Dieu seul a pu inspirer. Son front ridé de quelques plis (s'avançant d'un pas en le désignant du doigt) est marqué d'un stygmate indélébile. Ce stygmate, qui l'a vieilli avant l'âge, est-il honorable ou est-il infâme? Ses rides doivent-elles être regardées avec vénération? Je l'ignore, et je crains de le savoir. Quoiqu'il dise ce qu'il ne pense pas, je crois néanmoins qu'il a des raisons pour agir comme il l'a fait, excité par les restes en lambeaux d'une charité détruite en lui. Il est absorbé dans des méditations qui me sont inconnues, et il redouble d'activité dans un travail ardu qu'il n'a pas l'habitude d'entreprendre. La sueur mouille sa peau, il ne s'en aperçoit pas. Il est plus triste que les sentiments qu'inspire la vue d'un enfant au berceau. Oh! comme il est sombre!…; D'où sors-tu?…; Étranger, permets que je te touche, et que mes mains, qui étreignent rarement celles des vivants, s'imposent sur la noblesse de ton corps. Quoi qu'il en arrive, je saurais à quoi m'en tenir. Ces cheveux sont les plus beaux que j'aie touchés dans ma vie. Qui serait assez audacieux pour contester que je ne connais pas la qualité des cheveux?

MALDOROR. – Que me veux-tu quand je creuse une tombe? Le lion ne souhaite pas qu'on l'agace quand il se repaît. Si tu ne le sais pas, je te l'apprends. Allons, dépêche-toi; accomplis ce que tu désires.

LE FOSSOYEUR. – Ce qui frissonne à mon contact en me faisant frissonner moi-même, est de la chair à n'en pas douter. (Il recule avec des marques d'effroi.) Il est vrai…; je ne rêve pas! (Il reste un instant sans rien dire, en le fixant.) Qui es-tu donc, toi qui te penches là pour creuser une tombe, tandis que, comme un paresseux qui mange le pain des autres, je ne fais rien? C'est l'heure de dormir ou de sacrifier son repos à la science. En tout cas, nul n'est absent de sa maison, et se garde de laisser la porte ouverte pour ne pas laisser entrer les voleurs. Il s'enferme dans sa chambre le mieux qu'il peut, tandis que les cendres de la vieille cheminée savent encore réchauffer la salle d'un reste de chaleur. Toi, tu ne fais pas comme les autres; tes habits indiquent un habitant de quelque pays lointain.

MALDOROR. – Quoique je ne sois pas fatigué, il est inutile de creuser la fosse davantage. Maintenant, déshabille-moi, puis tu me mettras dedans.

LE FOSSOYEUR. – La conversation que nous avons tous les deux depuis quelques instants est si étrange que je ne sais que te répondre…; Je crois qu'il veut rire.

MALDOROR. – Oui, oui, c'est vrai, je voulais rire; ne fais plus attention à ce que j'ai dit. (Il s'affaisse, le fossoyeur le soutient.)

LE FOSSOYEUR. – Qu'as-tu?

MALDOROR. – Oui, oui, c'est vrai, j'avais menti…; j'étais fatigué quand j'ai abandonné la pioche…; c'est la première fois que j'entreprenais ce travail…; ne fais plus attention à ce que j'ai dit.

LE FOSSOYEUR. – Mon opinion prend de plus en plus de la consistance: c'est quelqu'un qui a des chagrins épouvantables. Que le ciel m'ôte la pensée de l'interroger. Je préfère rester dans l'incertitude, tant il m'inspire de la pitié. Puis, il ne voudrait pas me répondre, cela est certain: c'est souffrir deux fois que de communiquer son cœur en cet état anormal.

MALDOROR. – Laisse-moi sortir de ce cimetière; je continuerai ma route.

LE FOSSOYEUR. – Tes jambes ne te soutiennent point; tu t'égarerais pendant que tu cheminerais. Mon devoir est de t'offrir un lit grossier; je n'en ai pas d'autre. Aie confiance en moi, car l'hospitalité ne demandera point la violation de tes secrets.

MALDOROR. – Dazet, tu disais vrai un jour; je ne t'ai point aimé puisque je ne sens même pas de la reconnaissance pour celui-ci. Fanal de Maldoror, où guides-tu ses pas?

LE FOSSOYEUR. – Chez moi. Que tu sois un criminel qui n'a pas eu la précaution de laver sa main droite avec du savon après avoir commis son forfait, et facile à reconnaître par l'inspection de cette main; ou un frère qui a perdu sa sœur; ou quelque monarque dépossédé fuyant de ses royaumes, mon palais vraiment grandiose est digne de te recevoir. Il n'a pas été construit avec du diamant et des pierres précieuses, car ce n'est qu'une pauvre chaumière mal bâtie, mais cette chaumière célèbre a un passé historique qu'elle renouvelle sans cesse. Si elle pouvait parler, elle t'étonnerait, toi qui me parais ne t'étonner de rien. Que de fois en même temps qu'elle j'ai vu défiler devant moi les bières funéraires contenant des os bientôt plus vermoulus que le revers de ma porte contre laquelle je m'appuyai. Mes innombrables sujets augmentent chaque jour. Je n'ai pas besoin de faire à des périodes fixes aucun recensement pour m'en apercevoir. Ici, c'est comme chez les vivants: chacun paie un impôt proportionnel à la richesse de la demeure qu'il s'est choisie: et si quelque avare refusait de délivrer sa quote-part, j'ai ordre, en parlant à sa personne, de faire comme les huissiers: il ne manque pas de chacals et de vautours qui désireraient faire un bon repas. J'ai vu se ranger sous les drapeaux de la mort celui qui fut beau; celui, qui après sa vie, n'a pas enlaidi; l'homme, la femme, le mendiant, les fils de rois, les illusions de la jeunesse, les squelettes des vieillards; le génie, la folie; la paresse, son contraire; celui qui fut faux, celui qui fut vrai; le masque de l'orgueilleux, la modestie de l'humble; le vice couronné de fleurs et l'innocence trahie.

MALDOROR. – Non certes, je ne refuse pas ta couche qui est digne de moi, jusqu'à ce que l'aurore vienne, qui ne tardera point. Je te remercie de ta bienveillance…; Fossoyeur, il est brave de contempler les ruines des cités, mais il est plus beau de contempler les ruines des humains!

 

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13

MALDOROR. Homme, lorsque tu rencontres un chien mort retourné, appuyé contre une écluse qui l'empêche de partir, n'aille pas comme les autres prendre avec ta main les vers qui sortent de son ventre gonflé, les considérer avec étonnement, ouvrir un couteau, puis en dépecer un grand nombre, en te disant que toi aussi tu ne seras pas plus que ce chien. Quel mystère cherches-tu? Ni moi, ni Dazet n'avons pu trouver le problème de la vie. Prends garde, la nuit s'approche, et tu es là depuis le matin. Que dira ta famille avec ta petite sœur de te voir si tard arriver? Lave tes mains, reprends la route qui va où tu dors…; Quel est cet être, là-bas, à l'horizon, et qui ose approcher de moi sans peur? Le voilà qui s'avance peu à peu, non à la façon de l'ouragan; et quelle majesté, mêlée d'une douceur sereine! Son regard, quoique doux, est profond. Ses cheveux jouent avec la brise et paraissent vivre. Il m'est inconnu. En fixant ses yeux monstrueux, mon corps tremble; c'est la première fois depuis que j'ai sucé les sèches mamelles de ce qu'on appelle une mère. Il y a comme une auréole de lumière éblouissante autour de lui. Quand il a parlé, tout s'est tu dans la nature et a éprouvé un grand frisson. Puisqu'il te plaît de venir à moi comme attiré par un aimant, je ne m'y opposerai pas. Qu'il est beau! Ça me fait de la peine de le dire. Tu dois être puissant, car tu as une figure plus qu'humaine, triste comme l'univers, belle comme le suicide. Je t'abhorre autant que je le peux, et je préfère voir un serpent, entrelacé autour de mon cou depuis le commencement des siècles, que non pas tes yeux…; Comment! c'est toi, Dazet?…; Pardonne!…; pardonne!…; Que viens-tu faire sur cette terre où sont les maudits? Quand tu descendis d'en haut par un ordre supérieur, avec la mission peut-être de consoler les hommes, tu t'abattis sur la terre avec la rapidité du milan, les ailes non fatiguées de cette longue, magnifique course; et je te vis! Comme alors je pensais à l'infini en même temps qu'à ma faiblesse. «Un de plus qui est supérieur à ceux de la terre, me disais-je: cela, par la volonté divine! Moi, pourquoi pas aussi? A quoi bon l'injustice dans les décrets suprêmes? Est-il insensé, le Créateur ! cependant le plus fort; dont la colère est terrible!» Depuis que tu m'es apparu, Dazet! couvert d'une gloire qui n'appartient qu'à Dieu, tu m'as en partie consolé; mais ma raison chancelante s'abîme devant tant de grandeur! Qui es-tu donc? Reste…; oh! reste encore sur cette terre! Replie tes blanches ailes, et ne regarde pas en haut avec des paupières inquiètes…; Si tu pars, partons tous les deux.

DAZET. – Maldoror, écoute-moi. Remarque ma figure, calme comme un miroir, et je crois avoir une intelligence égale à la tienne. Un jour tu m'appelas le soutien de ta vie. Depuis lors je n'ai pas démenti la confiance que tu m'avais vouée. Je ne suis qu'un adolescent, mais, grâce à ton propre contact, ne prenant que ce qu'il y avait de beau en toi, ma raison s'est agrandie, et je puis te parler. Je suis venu vers toi afin de te retirer de l'abîme. Ceux qui s'intitulent tes amis te regardent frappés de consternation chaque fois qu'ils te rencontrent pâle et voûté dans les théâtres, dans les places publiques, dans les églises, ou pressant de deux cuisses nerveuses ce cheval qui ne galope que pendant la nuit, tandis qu'il porte son maître-fantôme, enveloppé dans un long manteau noir. Abandonne ces pensées qui rendent ton cœur vide comme un désert; elles sont plus brûlantes que le feu. Ton esprit est tellement malade que tu ne t'en aperçois pas, et que tu crois être dans ton naturel, toutes les fois qu'il sort de ta bouche des paroles insensées, quoique pleines d'une infernale grandeur. Malheureux! qu'as-tu dit depuis le jour de ta naissance? Ô triste reste d'une intelligence immortelle que Dieu avait créée avec tant d'amour. Tu n'as engendré que des maledictions plus affreuses que la vue de panthères affamées. Moi, je préférerais avoir les paupières collées, mon corps manquant des jambes et des bras, avoir assassiné un homme, que ne pas être toi! Parce que je te hais. Pourquoi avoir ce caractère qui m'étonne? De quel droit viens-tu sur cette terre pour tourner en dérision ceux qui l'habitent, épave pourrie, ballottée par le scepticisme? Si tu ne t'y plais pas, il faut t'en retourner dans les sphères d'où tu viens. Un habitant des cités ne doit pas résider dans les villages, pareil à un étranger. Nous savons que dans les espaces il existe des sphères plus spacieuses que la nôtre, et dont les esprits ont une intelligence que nous ne pouvons même pas concevoir. Eh bien!…; va-t'en!…; retire-toi de ce sol mobile!…; montre, enfin, ton essence divine que tu as cachée jusqu'ici, et, le plus tôt possible, dirige ton vol ascendant vers ta sphère que nous n'envions point, orgueilleux que tu es! car je ne suis pas parvenu à reconnaître si tu es un homme ou plus qu'un homme! Adieu donc; n'espère plus retrouver Dazet sur ton passage. Il va mourir dans la connaissance que tu ne l'as pas aimé. Pourquoi suis-je compté parmi les existences, si Maldoror ne pense pas à moi? Tu verras passer dans la rue un convoi que nul n'accompagne; dis-toi: «C'est lui!» Tu as été la cause de ma mort. Moi, je pars pour l'éternité afin d'implorer ton pardon!

 

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14

Ce premier chant finit ici. Ne soyez pas sévère pour celui qui ne fait encore qu'essayer sa lyre, au son si étrange. Cependant, si vous voulez être impartial, vous reconnaîtrez déjà une empreinte forte au milieu des imperfections. Quant à moi, je vais me remettre au travail, pour faire paraître un deuxième chant, dans un laps de temps qui ne soit pas trop retardé. La fin du dix-neuvième siècle verra son poète (cependant au début il ne doit pas commencer par un chef-d'œuvre, mais suivre la loi de la nature); il est né sur les rives américaines, à l'embouchure de la Plata, là où deux peuples, jadis rivaux, s'efforcent actuellement de se surpasser par le progrès matériel et moral. Buenos-Ayres, la reine du Sud, et Montevideo, la coquette, se tendent une main amie à travers les eaux argentines du grand estuaire. Mais la guerre éternelle a placé son empire destructeur sur les campagnes, et moissonne avec joie des victimes nombreuses. Adieu, vieillard, et pense à moi si tu m'as lu. Toi, jeune homme, ne te désespère point, car tu as un ami dans le vampire, malgré ton opinion contraire. En comptant Dazet, tu auras deux amis.

 

Fin du premier chant.