BIBLIOTHECA AUGUSTANA

 

Jean Lombard

1854 - 1891

 

Byzance

 

1890

 

__________________________________________________

 

 

 

PRÉFACE.

 

ON peut dire de l'œuvre de Jean Lombard qu'elle avait sombré corps et biens; à peine si quelques épaves flottaient de ci de là, un volume sali à une devanture de bouquiniste, un exemplaire pieusement conservé dans la bibliothèque d'un ami. Sur le plat ou le dos de la couverture ces mots: Byzance ou l'Agonie rappelaient les fresques démesurées, les cauchemars des foules grouillantes ressuscitées par un ouvrier de lettres qui eut du génie. Et c'était une grande tristesse de penser qu'après la cruauté du sort qui avait précipité dans la fosse l'écrivain en pleine jeunesse, l'absurde misère des choses, la faillite d'un éditeur, engouffraient dans l'oubli l'œuvre en pleine puissance.

Heureusement, cette œuvre reparaît, rajeunie, embellie; au linceul des pages blanches d'une édition nouvelle, la pensée de Lombard, cette jeune morte si touchante, va comme l'Alceste antique palpiter sous ses voiles; elle s'anime, elle se dresse, et la voilà qui s'avance constellée de joyaux, dans la raideur hiératique de sa robe incrustée d'émaux d'or, à travers ce livre étrange: Byzance.

 

* * *

 

Le souvenir de Jean Lombard, de ce petit homme au front bossué d'idées, comme éclairé d'âme, aux yeux noirs et brûlants, se lie indissolublement en mon souvenir à Marseille, la grande ville du soleil, du ciel bleu, des rues bourdonnantes, des ports brasillants, des voitures qui roulent, des vaisseaux qu'on décharge, à cette rumeur confuse de ruche en travail et en fête, à ces gesticulations vives, à tous ces visages parlants, à l'odeur de goémon, d'épices de pays lointains qu'exhalent les bateaux à quai dans l'eau verte. C'est en contemplant du haut de son modeste logis, au flanc du mont de Notre-Dame de la Garde, Marseille avec ses toits, ses flèches, ses dômes, ses fumées, ses rues pareilles à des fourmilières, que Lombard certainement entrevit, de son ardent regard de visionnaire, les cités monstrueuses, les Babels du passé, mélanges tumultueux de civilisations et ruées voraces de peuples, Rome sous Héliogabale et Byzance sous Constantin V.

Marseille, ce jour-là, m'expliqua la prodigieuse vitalité créatrice de Jean Lombard; et Jean Lombard que je voyais pour la première fois, de sa voix nette et chaude, qui développait en hâte les idées et faisait fulgurer les images, m'expliqua Marseille, et en elle la vie puissante d'une société en marche, le heurt des passions et le conflit des idées, le drame des existences obscures qui luttent pour le pain, le Cosmos en raccourci qu'est une cité d'hommes. Ce don de généraliser, de voir et de comprendre se retrouve, au suprême degré, dans ses livres, y domine, y triomphe, et leur donne une ampleur et une intensité de vie qu'on ne rencontre guère ailleurs.

Je retrouvai Lombard, ensuite, à Paris; bravement, il se débattait contre les innombrables difficultés qui assaillent le poète pauvre, surtout lorsqu'il n'est pas seul, mais que sa nichée l'accompagne, la femme, les petits. Pauvre Lombard! je reverrai toujours ce visage tendu de volonté, et rayonnant d'intelligence, ces yeux aigus, cette fièvre loquace. Il était plein de projets: Un Volontaire de 92 allait paraître, il travaillait à son grand roman: Commune! Commune!

Puis tout à coup j'appris qu'il venait de mourir. Et au déchirement que j'éprouvais, je compris toute la profondeur de sympathie qui m'attachait à ce camarade de passage, à cet hôte intermittent, que j'avais rencontré quatre ou cinq fois peut-être, et que j'aimais comme un vieux et très tendre ami.

Alors je m'expliquai certaines particularités mystérieuses, certains signes que portait Jean Lombard, et que j'avais constatés chez ces avertis, comme les appelle Maeterlinck, chez ces prédestinés qui ne doivent point aller au bout de leur tâche: on ne sait quoi de rare, de pénétrant, de subtil qui se dégage de tout leur être mental, comme une lueur, ce signe d'annonciation qui brillait dans les yeux creux de Jules Tellier, dans le regard limpide de Paul Guigou, dans les prunelles de feu de Léon Vian, un autre disparu.

Quelle mélancolie de penser à ces êtres, des plus nobles et des plus beaux de la race, et à tant d'autres, germes magnifiques, forces perdues!

 

* * *

 

La vie de Jean Lombard se résume en un mot: l'effort. Toute la jeunesse active de Marseille se rappelle l'extraordinaire fougue d'idées, de projets, d'entreprises qu'il déploya à ses débuts.

Il était ivre d'action.

Simple ouvrier bijoutier, il se jeta dans la politique. Emu par les souffrances prolétaires, par le rêve d'une humanité meilleure, il composa son poème à Adel, la Révolte future, en même temps qu'il proclamait, dans des réunions publiques, les revendications de ses frères du peuple. Socialiste teinté d'anarchie, un des membres les plus en vue du premier congrès ouvrier tenu à Marseille, tout en prêchant la révolution par la parole et par la plume, il brassait toutes sortes de travaux littéraires.

Il créait de jeunes journaux, la Sève, dans la curieuse échoppe de sa librairie, sur la pente rapide de la rue Bernex, il patronnait le Portique, il collaborait à la Ligue du Midi, y publiait le début d'un roman inachevé: Cinqualbre.

Romans, vers, articles biographiques, compilations de librairie, Lombard, à qui la vie était lourde, ne reculait devant rien, peinait allègrement dans sa carrière de forçat de lettres, trouvait, entre deux travaux mercenaires, le temps d'écrire ces vastes romans: l'Agonie et Byzance!

Nul homme n'eut plus de courage et de fierté, nul ne se colleta plus héroïquement avec la vie. Pauvre, son labeur fut indomptable. Obscur, pour percer, il souleva des montagnes. Ignorant, il en apprit plus que les érudits afin de composer des livres d'une puissance et d'une originalité rares. D'autres en diront les défauts: une certaine impureté, qu'il ne faut pas confondre avec l'obscénité, car elle tenait au souci de l'artiste de peindre vrai une époque foncièrement dépravée; puis, dans la phrase, un abus des néologismes, des tournures barbares; mais là encore l'auteur eût pu prétendre qu'il voulait, par un style de décadence, donner une idée plus exacte et plus complète des époques qu'il retraçait.

Laissons aux critiques leur métier; chacun le sien. Nous sommes des compagnons de Lombard, nous savons ce que représentent de labeur, d'énergie, de conscience, des travaux comme les siens; nous ne le jugerons que sur ses qualités.

Elles sont étonnantes, chez cet écrivain pétri du limon plébéien, grandi sans écoles, sans maîtres, sans autre influence première que celle d'un brave poète-forgeron, Justinien Béraud, apôtre humanitaire, mort à quarante ans – après une admirable vie d'humilité chrétienne – oui, si étonnantes, ces qualités, qu'on se sent étreint d'un amer regret en songeant quelles œuvres nous aurait données Lombard assagi, croissant chaque jour en progrès, fortifié par l'indépendance et le succès!

Ce qu'il a laissé est considérable et s'éparpille, non signé ou sous pseudonymes, dans une quantité de publications. En laissant même à part un livre intéressant, Un volontaire de 92 (Vie du général Mireur), il reste quatre manifestations curieuses ou décisives du talent de Lombard: un poème, Adel, la Révolte future; les deux fresques monumentales, les saisissants poèmes en prose de Byzance et de l'Agonie; enfin, Lois Majourès, un roman de mœurs politiques du Midi.

Les aspirations hautes, les tendances révolutionnaires du publiciste Lois Majourès, ses déboires intimes, ses infortunes conjugales et le nouvel amour qui le console, remplissent ce livre observé, à la fois triste et satirique. Il fut écrit bien avant les autres. Le tempérament de Lombard s'y annonce déjà par deux larges peintures d'ensemble: les élections en province, et l'entreprise d'un phalanstère paysan. Les comparses, nombreux et variés, s'y agitent avec une vérité qui donne bien l'illusion de la vie. Néanmoins, nous préférons à ce roman, pourtant si sincère, les œuvres d'imagination qui suivirent, et nous ne doutons pas que Lois Majourès ne donne envie de les connaître.

M. Théodore Jean, qui a écrit la préface d'Adel, compare justement ce poème à une «symphonie à la manière de Wagner». La misère prolétaire, l'écrasement de l'homme par son œuvre industrielle, ses hauts fourneaux, ses fabriques, ses docks, l'opposition de ce halètement d'esclaves avec la pure splendeur de la nature primitive, avec le flamboiement de la Beauté et de la Justice illuminant le monde redevenu vierge, voilà le thème d'Adel.

C'est «idéalisée, herculéanisée, l'incarnation de l'humanité asservie...» Image de la Révolution future, Spartacus de l'avenir, Adel appelle à lui l'innombrable armée des misérables et met le feu à la Gomorrhe sociale. Une apothéose de liberté, d'égalité et de fraternité déploie à la fin son ciel d'aurore. En écrivant ces strophes, Lombard ne se doutait certes pas qu'il traitait un sujet analogue au Laon et Cythna, de Shelley. Adel, dans le fond, reproduit le leit-motif de poèmes humanitaires, conçus par des ouvriers. L'idée, le développement en sont prévus, connus. Mais, au lieu de pauvretés et de niaiseries dont la maladresse vous désarme, une poésie âpre surgit. Qu'elle manque parfois de goût et de mesure, il n'importe. L'accent pénètre, l'inspiration souffle.

En ces vers s'affirme la vision large et véhémente. C'est la marque du talent halluciné de Lombard qui fut surtout, avant tout, un poète, un créateur de formes et d'images, tel qu'il se compléta, ensuite, dans l'Agonie, dans Byzance.

 

* * *

 

Romans étranges, cauchemars violents. Qui les lit en reste obsédé. Du cauchemar, ils ont l'intensité, l'oppression sourde, le comique bizarre, et ces retours, ces circuits de l'idée revenant au carrefour de l'action, surtout ce déchaînement des forces cruelles et meurtrières, cette abolition du sens moral qui caractérise le plein vertige du rêve, sans nul contre-poids de volonté.

On a dit que Jean Lombard avait subi l'influence d'Emile Zola. Ce fut en tout cas avec un apport d'imagination très personnel. Il invente, il recrée le passé, il galvanise la mort. Encore un coup, c'est un poète. «Un Carlyle de sensations», pourrait-il se définir.

Analyser Byzance dépasserait le cadre de cette étude sommaire. Il faut entrer au cœur de la ville déchirée par les factions des Verts et des Bleus, divisés entre le culte des Eikones, la doctrine du Bien et des Arts humains et le culte du Théos officiel, entre les églises rivales, la Sainte-Pureté et la Sainte-Sagesse.

Il faut se joindre au complot de ceux qui veulent renverser l'Autocrator Isaurien, Constantin V, et le remplacer par l'enfant Oupravda, de race esclavone, et petit-fils du grand Justinien, auquel on mariera Eustokkia, l'Helladique, petite-fille de Théodose-le-Grand, nièce des sept prétendants aveugles. Il faut prendre part aux combats des Verts contre les Bleus, à la défaite du prétendant enfant, auquel l'Autocrator fait crever les yeux; il faut assister à la mutilation des partisans d'Oupravda, et à leur écrasement final sous les décombres de la Sainte-Pureté détruite par l'armée de Constantin.

Ce qui caractérise surtout l'art de Lombard, on s'en convaincra à la lecture, c'est le don de voir, un surprenant don de vision: qu'il s'agisse de foules se précipitant en mêlées furieuses, qu'il s'agisse d'individus surpris dans le plus humble ou le plus héroïque de leurs actes, c'est toujours avec une netteté de détail, une couleur et une intensité qui étonnent. Jean Lombard est un peintre. Décorateur pour vastes ensembles, il évoque de sa plume, j'allais dire de son pinceau, les masses compactes et les fait évoluer avec une souplesse robuste; en son cerveau s'agitait l'humanité avec ses fureurs, ses joies, ses fauves amours, ses rêves d'or et ses délires de sang. Prosateur épique, il voyait, il sentait naturellement grand.

Les livres ont leur destin, dit le proverbe latin. Souhaitons que ce destin, plus clément envers les œuvres durables qu'il ne le fut envers leurs auteurs périssables, répare une véritable injustice. De singulières fortunes emportent parfois dans un fracas de gloire des livres médiocres; puis ils disparaissent et l'on s'étonne qu'on en ait tant parlé. La grosse rumeur de la mode peut étouffer momentanément la voix d'un génie obscur, mais cette voix persistante finit toujours par se faire entendre de ceux qui lui prêtent une oreille même distraite, car elle a, du fond de la tombe, une force secrète et une persuasion irrésistible.

 

Paul MARGUERITTE.