BIBLIOTHECA AUGUSTANA

 

Jules Laforgue

1860 - 1887

 

Berlin. Le cour et la ville

 

1887 (publ. 1922)

 

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L'AVENUE DES TILLEULS.

 

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C'EST le boulevard de Berlin, le centre flâneur et viveur, la promenade des Berlinois le dimanche. Tout y est: les Palais, l'Université, l'Opéra, le Corps de Garde, l'Ecole des Beaux-Arts, l'Arsenal, l'Académie de chant (la première salle de concert), le palais du gouverneur, les grands restaurants, les vitrines les moins ternes, la Bibliothèque, l'Aquarium, l'unique café de Berlin (magnifique, et vous offrant les journaux, les revues du monde entier).

 

La porte de Brandebourg

 

A un bout de l'avenue, les Musées et l'Hôtel de Ville avec sa tour rose, et un peu plus loin, la Bourse; à l'autre bout, la place de Paris, avec l'ambassade de France faisant vis-à-vis au Cercle des officiers, et la porte de Brandebourg (petit arc de triomphe), menant, en deux pas, au bois. Tout cela s'aligne dans un espace qu'on peut parcourir aisément en vingt minutes. Aussi l'avenue des Tilleuls n'est-elle que la double haie de ces monuments, interrompue, au centre, d'une vingtaine de magasins. Et tous ces monuments se ressemblent, sans toits, mais à terrasses, avec statues se dressant en plein ciel, badigeonnés de gris, nus, froids, ils forment autour de [78] la froide statue de Frédéric, campée au centre, comme autant de casernes.

 

L'avenue des Tilleuls

 

Une moitié seule de l'avenue est plantée d'arbres, celle qui va du Palais à la place de Paris. La largeur de l'avenue est de cinquante mètres: au milieu, une chaussée en terre battue, pour les piétons, et où, l'été, les bébés prennent l'air avec leurs bonnes, tandis que des flâneurs rôtissent sur les bancs, ou se désaltèrent aux buvettes. Cette chaussée est bordée des deux côtés de tilleuls. Ils sont vieux et restent seuls des fameux tilleuls qui ont donné leur nom à l'avenue. Les deux chaussées qui viennent ensuite, étroites, l'une pour les cavaliers, l'autre pavée, étaient aussi bordées de deux rangées égales; mais voilà quelques années que ces arbres dépérirent soudain et moururent. Les uns accusèrent les infiltrations du gaz, les autres, plus au courant des moeurs berlinoises, accusèrent le sans-gêne des passants nocturnes. Quoi qu'il en soit, on les a remplacés par deux files de jeunes arbres, étayés de maigres perches et dont les racines sont isolées dans un puits de maçonnerie.

Pourquoi disons-nous l'avenue des Tilleuls? Il n'y a pas d'expression semblable en allemand; les plaques de la rue et les Allemands disent: Sous les Tilleuls. C'est très poétique et la phrase: «le dimanche, les Berlinois en sortant de la messe vont se promener sous les tilleuls,» doit faire bien, de loin.

La vie sous les tilleuls est divisée en deux comme physionomie par la garde qui passe, musique en tête, à midi, renouveler les postes.

Le matin, c'est toute la pauvreté de Berlin, à tous ses degrés; l'après-midi, c'est l'apparence du luxe et du loisir. [79]

 

Une famille ouvrière

 

Huit heures du matin. Des employés qui vont lentement, des ouvrières en chapeau maigre, quatre énormes tombereaux bondés de ces choux violets dont Berlin ne se prive pas. Un camion avec un empilement de cercueils et cette enseigne en grosses lettres: «Fabrique de cercueils, 32, rue des Fleurs.» Piteux, les petits omnibus à dix personnes sur l'impériale. Deux maçons attelés à une charrette de mortier. Autre charrette, l'homme attelé à la bretelle et la femme qui pousse. Puis, nombre de petites charrettes attelées de deux chiens, de deux bons chiens muselés qui, tout à l'heure, accroupis sur un torchon, attendront patiemment devant la Destillation où le maître fait une station. – Tous ces camions n'ont besoin que de roues basses, tellement la ville est plate; jamais deux chevaux en file, et peu de coups de fouet: on peut dire que, au contraire de Paris, Berlin est le paradis des chevaux. Malheureusement quels chevaux! Des bêtes tristes, abruties de race, barbues, étiques, le poil sale, les sabots velus (j'excepte ceux des fiacres de première classe).

Les fabricants ou magasins n'ont pas, comme à Paris, des voitures attelées de chevaux. Ce luxe est pour plus tard. On voit donc circuler beaucoup de voitures à bras, des brouettes élégantes, ornées de médailles obtenues aux expositions.

Deux par deux, voici, à cheval, six valets des écuries royales, chapeau haut, culottes de daim, bottes à revers, redingote noire à pans retroussés, revers rouges. Ils reviennent du bois. Ils sont suivis d'un écuyer dont l'uniforme et la coiffure sont ceux de nos généraux. Revenant également du bois, un vieux break attelé en daumont.

 

L'avenue des Tilleuls

 

Bientôt le faubourg rentre chez lui: une autre vie [80] se dessine peu à peu. Les palais reçoivent leurs officiers et leurs fonctionnaires; c'est un va-et-vient, l'armée se répand. Voici les boursiers se rendant à la Bourse dans leurs voitures ou en fiacre; le commissionnaire, l'Express à la casquette rouge, se poste aux bons coins. Les étudiants se promènent dans le parterre qui précède l'Université, avant d'entrer, et jouissent du «quart d'heure académique». Un corbillard rentre, bas sur roues, avec son cocher à tricorne Louis XV galonné d'argent, et déjà la vieille qui tricote se trouve devant l'Opéra, criant les programmes et le texte de l'opéra qu'on joue ce soir.

 

Le comte Perponcher

 

Passe le comte Perponcher en civil, sanglé, raide, la moustache cirée. Le grand chambellan vient d'avoir sa petite séance avec l'empereur, comme tous les matins. Il croise et salue dignement une jeune dame d'honneur par intérim qui, il y a un mois encore, était dans son naïf château, et se trouve tout intimidée d'être suivie à quinze pas d'un valet en livrée et chargé d'aiguillettes, sous les Tilleuls!

Enfin la garde passe. L'empereur se met à la fenêtre pour la saluer; Berlinois badauds, et étrangers hissés sur leur fiacre, ôtent leurs chapeaux.

Puis c'est le grand vide de l'heure du dîner: à peine quelques passants sur un trottoir, pas un chat sur l'autre.

L'avenue se réveille: une calèche découverte passe, c'est l'empereur qui va au bois à son heure habituelle. Il est affaissé dans son éternel manteau gris à col de fourrure; près de lui est assis l'aide de camp de service; des hommes ôtent leur chapeau et s'inclinent, les femmes font la révérence, de front, au bord du trottoir.

Et c'est l'après-midi, livrée aux flâneurs, aux officiers [81] surtout, aux bourgeois en vacances, aux attachés d'ambassade, lesquels s'ennuient.

L'empereur revient du bois. Bientôt on voit arriver au palais la voiture fermée de M. de Bismarck.

Au bout de l'avenue, solitaire et raide dans son manteau, avec sa face de momie, jaune, le feld-maréchal Moltke se promène, fait un petit tour. La rue ne semble pas exister pour lui. C'est le Schlachtendenker, le «penseur de batailles». Jamais un Allemand n'aura ce type: il est vrai que M. de Moltke est danois. Qui saura son caractère intime? En tout cas, il ne pose pas comme M. de Bismarck. Il se montre dans la rue, il se montre à toutes les fêtes de la cour.

Six soldats, fusil à l'épaule, conduits par un autre qui tient le sien sous le bras, vont renouveler un poste. Passe un officier. Le soldat conducteur hurle un mot, et tous mettent l'arme au bras et tapent des semelles jusqu'à ce que l'officier soit passé. Cette scène automatique se répète tout le jour et partout dans Berlin.

Une charrette pleine de petites filles allant à quelque partie de campagne; dès l'approche du palais, elles entonnent en choeur l'hymne national (celui sur l'air de God save the Queen).

A la porte du palais les deux sentinelles sont clouées, prêtes à présenter armes à tout officier qui passe. Au bas de la rampe trois, quatre sergents de ville.

La nuit, deux policiers en civil se promènent entre les deux palais.

 

Un fiacre

 

Pas d'équipages. A peine un coupé correct. Des voitures de maître déconcertantes. Un coupé plat comme une chaise à porteur et attelé de deux chevaux. Et l'éternel landau de famille, et les fiacres de [82] deuxième classe! Quand j'ai vu se multiplier les fiacres de première classe, j'ai eu peur que le merveilleux fiacre de deuxième ne disparût: il n'en est rien; on en bâtit de nouveaux. Et l'on verra encore longtemps ces véhicules fermés, bâtis en dépit de la ligne droite, où tout invite au cahotement d'avance, caisse peinte en orange violent et roues vertes, caisse verte et roues jaunes, etc., au flanc, un énorme numéro en noir sur un grand carré blanc. A l'intérieur, un grand carton pend, détaillant les tarifs. Et le cocher! avec son bonnet de cosaque, ses bottes d'égoutier, sa giberne de cuir sur le devant, sa barbe immonde et son ignorance du pourboire.

Point d'équipages, point de livrées. Le cocher porte toutes les façons de barbe, excepté les deux seules que la cour et nous trouvions correctes. C'est la moustache de sergent ou toute la barbe. Le plus piteux, c'est les chapeaux, ces chapeaux hauts de musiciens errants. J'ai vu un coupé de maître, à la Bourse, le cocher était coiffé d'un vieux chapeau claque de son maître, ce chapeau avait une de ses quatre armatures cassée, mais on y avait adapté une cocarde toute neuve et vernie qui lançait des feux au soleil comme un diamant noir.

 

Theodor Mommsen

 

Le vieil historien Mommsen: il sort de l'Université tenant embrassé contre sa poitrine un pêle-mêle de livres; à petits pas, il traverse la chaussée et entre à la Bibliothèque.

Une soeur, le comble de la simplicité: une petite capote couleur café au lait, un long châle gris.

Bonnes promenant des enfants. On ne voit jamais de bébés dans la rue; la petite voiture est absolument inconnue. La plupart de ces bonnes viennent de la vallée de la Sprée et sont d'un grotesque achevé. [83] Vêtues et coiffées de couleurs criardes et surtout d'une courte jupe rouge de danseuse qui va balançant, elles montrent leurs mollets et leurs bras rouges.

Un fantassin merveilleusement astiqué portant une valise sur laquelle est plaquée en cuivre une énorme couronne de comte.

Un enterrement riche qui passe. D'abord un simple croque-mort, puis le corbillard. Le corbillard est un catafalque carré, sur roues très basses, avec un toit surmonté d'une croix reposant sur quatre colonnes drapées. Les deux chevaux portent un panache noir et sont couverts d'une housse qui traîne à terre. Le cercueil qui repose, entouré de fleurs, sur un lit de crêpe plissé est à découvert et montre aux passants son horrible bois jaune verni. Le corbillard est escorté de quatre croque-morts. Les croque-morts berlinois sont vêtus comme des bedeaux, vieux gibus et longue redingote noire. Personne derrière le cercueil, rien que des voitures. Jamais de voitures spéciales aux pompes funèbres. Dans la rue, personne ne salue.

Deux ouvriers sans travail flânent le long des magasins. De temps en temps, ils sortent de leur poche un flacon d'eau-de-vie et en boivent une gorgée.

Devant l'Opéra, on accroche au réverbère la plaque de tôle portant en grosses lettres, noir sur blanc: «On commence à sept heures.» La pauvresse qui vend des programmes est toujours là et crie ses livrets d'opéra.

 

Une écolière

 

Des garçons et des fillettes reviennent de l'école. Ils ont au dos, comme des fantassins, le sac de cuir velu. Du sac pend la petite éponge destinée à effacer au tableau noir ou sur l'ardoise. Ils s'arrêtent devant l'Arsenal et, s'asseyant sur les chaînes tendues d'une [84] borne à l'autre autour de ce monument, jouent à l'escarpolette.

Pas de kiosques de journaux. Il faut aller jusqu'au point central de Berlin, le coin des Tilleuls et de la rue Frédéric, où une pauvresse se tient derrière un treillis de lattes, portant des feuilles allemandes et viennoises, le Times, le Figaro, le Journal amusant, le Petit journal pour rire. L'Allemand ne lit pas son journal dans la rue.

Un employé traversant la chaussée et portant à deux mains l'énorme bocal rond de bière blanche. Cet amas de bière, quand on le transporte, fait une espèce de houle.

Ciel d'hiver, police à cheval qui passe. Cheval noir, sabre qui pend, large manteau noir qui va jusqu'à l'arrière-train du cheval. Aux carrefours les plus fréquentés, un de ces policiers à cheval, immuable.

En automne et en mars, le ciel paraît plus vaste et plus froid au-dessus de toutes ces casernes à terrasses plates. A certains soirs d'avril, vue de loin, la statue de Frédéric fait bien avec son petit tricorne penché, sur fond de couchant et d'arc de triomphe, avec un peu au-dessus de la tête une portée de quarante fils téléphoniques.

L'autre bout, la place de Paris, présente les mêmes cercles de casernes à terrasses plates dressant leurs mâts à pavoiser. L'ambassade de France, dans son coin est seule à avoir un bout de balcon et un toit à ardoises. La tristesse ne disparaît qu'en été, quand on fait aller les deux jets d'eau et que les hirondelles vont et viennent.

Le dimanche. La ville est petite, on entend tous les carillons. Le Corps de Garde s'apprête aux saluts du retour de la messe. Des gamins sont venus d'avance [85] et sont assis contre la grille. Le retour de la messe commence et beaucoup de promeneurs ont choisi cette heure pour faire, en leurs beaux habits, la navette entre le Palais et la place de Paris. Le trottoir qu'on fréquente (car, comme partout, il y a un côté qu'on délaisse Sous les Tilleuls) est encombré à n'y pouvoir circuler, si l'on ne veut se mettre au pas de cette procession endimanchée. Tous les officiers ont leur brochette de décorations. Ceux qui vont donnant le bras à leur femme sont superbes. Le nombre des soldats et des officiers domine tout et ce n'est qu'un salut militaire cent fois multiplié d'un bout à l'autre de l'avenue. A midi la Garde va passer, le vide va se faire, puis l'encombrement va reprendre. C'est le meilleur moment pour voir les toilettes et juger du goût de la population moyenne.