BIBLIOTHECA AUGUSTANA

 

Jules Laforgue

1860 - 1887

 

Berlin. Le cour et la ville

 

1887 (publ. 1922)

 

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[132]

 

 

LA POLITESSE.

 

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L'ALLEMAND est né simple. Sa manie du cérémonieux vient de ce qu'on l'a trop universellement traité de barbare et d'ours. «Ils nous traitent d'impolis, nous serons aussi polis qu'eux,» ont-ils pensé. Seulement, ils se sont trop appliqués et ils ont mis les pieds dans le plat.

 

Un coup de chapeau

 

Les grands, les larges coups de chapeau que les gens se donnent dans la rue semblent, dans les premiers temps, une plaisanterie entre amis. Il n'en est rien. Trois messieurs rencontrent trois messieurs, on s'arrête, on cause; quand on se quitte, les six chapeaux s'élèvent et restent un instant suspendus, décrivant la même parabole.

 

L'Allemand ne salue pas de la tête, mais de l'échiné

 

De même pour la courbette. L'Allemand ne salue pas de la tête, mais de l'échiné. Il y a aussi le Knix que toutes les petites Allemandes font machinalement. Le Knix est cette révérence qui consiste à plier vivement un genou.

Le Knix

 

J'entre dans un «conditorei», ces pâtisseries où l'on peut se rafraîchir, avec une dame de la meilleure éducation, mais tout allemande. En sortant, un garçon nous ouvre la porte, un simple garçon; la dame lui dit «adieu» avec un sourire distingué.

L'Allemand ôte son chapeau dans un magasin, mais garde son cigare. [133]

Vous êtes dans un coupé de chemin de fer. A une station, un Allemand entre, une jeune fille entre, ils vous disent bonjour.

Un inconnu qui vient s'asseoir à la même table que vous au restaurant vous salue de la formule Mahlzeit (abréviation de gesegnete Mahlzeit, que votre repas soit béni!) et en s'en allant, il vous dit «adieu».

Entre midi et trois heures, que vous sortiez d'un magasin, du café, etc., le marchand et le garçon de café vous salueront du Mahlzeit.

Heine disait: «A Paris, quand quelqu'un me marche sur les pieds, je me dis: c'est un Prussien.» Ce n'est certes pas là qu'une boutade. Dans les rues de Berlin on est cogné, heurté plus qu'il n'est fatal même avec un trottoir étroit, et les gens ne vous font pas d'excuses. D'autre part, je tape, volontairement, de la pointe du pied le talon d'un monsieur qui marche devant moi; il ne se retourne même pas. Une dame bousculée n'y fait pas attention.

Dans un salon, une réunion, etc., l'Allemand se dispense de se faire présenter, il se présente lui-même, il salue et vous dit simplement: «Mon nom est un tel» et vous devez répondre: «Et le mien, un tel.»

La première fois, on croit à une provocation.