BIBLIOTHECA AUGUSTANA

 

Jules Laforgue

1860 - 1887

 

Berlin. Le cour et la ville

 

1887 (publ. 1922)

 

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LA BIERE ET LE TABAC.

 

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MUNICH était la ville des grandes libations, Berlin tend à l'égaler. J'ai parlé plus haut de l'aspect monarchique et militaire de la ville; la bière et tout ce qui lui fait cortège en est l'atmosphère même, si je puis hasarder cette image.

Les brasseries se multiplient et avec elles s'étend le Kneipen-Leben, la vie de brasserie, rude brèche à la fameuse vie de famille allemande (on ne voit jamais une femme dans une brasserie).

«L'Allemand est chevauché par le démon de la soif» a dit Luther. On n'a pas encore trouvé d'autre explication à toute cette bière.

La brasserie n'a rien de commun avec le café, on y boit de la bière exclusivement et l'on peut s'y faire servir certains plats, depuis la saucisse-choucroute jusqu'au beefsteak à la tartare.

 

Une brasserie dans la rue Frédéric

 

Les nouvelles brasseries établies au centre de la ville sont des modèles de luxe, de confortable et de fraîcheur. Il en est une, élevée depuis deux ans dans la rue Frédéric, qui est une des curiosités de Berlin, une curiosité architecturale: son clocheton final domine toutes les maisons (un arrêté municipal dut même l'empêcher de monter plus haut), sa façade [109] est curieusement peinte à fresque. Le style de ces établissements est ce qu'on appelle Renaissance allemande, plafonds et revêtements, du plancher au plafond, sont en bois, les poutres souvent coloriées; tout autour de la salle, une étagère où s'alignent toute espèce de récipients à bière, en porcelaine, en grès, en métal, en verre, de toutes les époques.

Les revêtements sont peints en lettres gothiques d'inscriptions en l'honneur du dieu. En voici une:

 

Veux-tu vivre sain de longs jours?

Bois tes six setiers par jour.

 

Toutes ces brasseries sont éclairées à la lumière électrique. Le comptoir est souvent formé de la moitié d'un énorme tonneau faisant dôme. Les tables sont en bois et restent nues; sur chacune, invariablement, une corbeille avec des petits pains au sel, au cumin, aux grains de pavot qui stimulent la soif, et la boîte d'allumettes enchâssée dans une lourde gaine de métal. On ne demande guère de la brune ou de la blonde (ce qu'on traduit en allemand par de la claire et de la sombre), mais de la bière de Pilsen ou de la munichoise, ou de la nurembergeoise.

Aux heures de loisir, surtout le soir, il est difficile de trouver une place. Toutes les tables sont pressées et garnies, l'atmosphère est faite de fumée. On boit, on fume, on cause; des causeries coupées de longs silences digestifs. On ne voit pas une seule pipe, longue ou courte (légende pittoresque qui devrait prendre fin en France), à peine une cigarette, partout des cigares.

La bière est salonfähig et même hoffähig, c'est-à-dire [110] n'est pas déplacée dans un salon, ni même à la cour. Cette dernière conquête est due, dit-on, à M. de Bismarck. En tout cas, les buffets de bals et la table de la cour n'en voient jamais. L'impératrice la méprise, ce qui fait que cette boisson a pour telle dame du palais de la souveraine la saveur du fruit défendu.

 

Une bière blanche

 

Une bière qui n'aura jamais ses entrées dans les salons est la bière blanche, horrible liquide dont les gens les plus distingués font leurs délices. On sert la bière blanche dans d'énormes bocaux de verre blanc comme on en voit dans les laboratoires. On apporte le bocal plus ou moins plein selon le nombre des buveurs, et le récipient fait le tour de tous les gosiers.

Les salles de concert ont ce qu'on appelle des «tunnels» où, dans les entr'actes, on va boire. La National Galerie a son petit tunnel.

Dès avril, assaisonnement à la bière: radis, moutarde, raifort.

 

Biergarten

 

Dès mai, les joyeuses affiches des Biergarten «jardins à bière». Ce sont les Eldorado d'été. Une brasserie et, y attenant, un jardin plus ou moins grand, encombré de tables et de chaises peintes en blanc. Il est de ces jardins, en approchant de la banlieue, qui sont immenses; la nuit, en été, avec leurs globes de gaz éclairant les arbres, et ces centaines de tablées buvant pacifiquement, ils font une impression homérique.

Premiers soirs d'avril: il fait encore frissonnant. Je passe le long d'un jardin à bière. Il est désert, sauf deux amoureux installés à une table étroite; entre eux l'énorme bocal de bière blanche.

Les affiches de mai donnent une dernière idée de [111] l'importance de la bière dans cette ville. J'entre a l'Ecole des beaux-arts; dans le corridor d'entrée, des fournisseurs d'art, etc., viennent apposer leurs réclames. J'en trouve, parmi elles, une qui commence ainsi: A tous les fils des Muses et connaisseurs en bière. Autre affiche: Aux connaisseurs en bière! Pure munichoise! Pure nurembergeoise! chez..., près des tramways dans toutes les directions. J'oubliais de dire que j'ai vu à la vitrine d'un marchand de musique un Bierwalzer, «la Valse de la bière».

 

Valse de la bière

 

La bière appelle le tabac. Après une série de bouffées de fumée, une lampée de bière.

Dès qu'on quitte le wagon français ou belge à Cologne et qu'on entre dans un coupé allemand, on est frappé de ce que celui-ci est muni d'un cendrier à chaque portière. C'est ainsi sur toutes les voies ferrées de l'Allemagne: vous avez toujours un cendrier à votre droite ou à votre gauche.

A Berlin, on retrouve le même cendrier dans les loges des alcazars: dans l'encoignure gauche, le cendrier; dans l'encoignure droite, la planchette pour poser le verre de bière.

Il y a deux sortes de magasins à fumer, à Berlin. L'un a pour vitrine un étalage de boîtes pleines de cigares de toutes variétés, de tous prix. Le prix est marqué sur chaque boîte par mille cigares. La mention: Direkte Importation ne manque jamais. On entre, on demande des cigares. A quel prix pièce? Vous dites vos centimes. Là, invariablement le marchand ne vous connaît pas, vous êtes sûr d'être volé et de payer 20 centimes un cigare que le client connu aura pour 10 centimes. Le mieux est de regarder, avant d'entrer, s'il n'y a pas sur le comptoir des boîtes à demi pleines, avec prix [112] marqué, et qu'on met là comme une occasion. Après avoir inspecté une demi-douzaine de magasins, vous en trouverez toujours un qui vous offrira cette occasion: achetez, vous ne serez pas volé. Il serait ridicule et presque insultant d'entrer dans un magasin et de ne prendre qu'un cigare comme on fait à Paris; c'est toujours par demi-douzaine qu'on y va; on vous les sert dans un petit sac de papier tout préparé. On n'entre pas dans ces magasins pour prendre du feu comme on fait à Paris: il faut toujours avoir ses allumettes; elles ne sont pas chères.

 

Un magasin à fumer

 

L'autre sorte de magasin ne vend pas de cigares, mais du tabac et des cigarettes d'Orient exclusivement. L'enseigne est ornée de caractères turcs et russes, et la vitrine, de chibouques et de fez encadrant de petites meules de tabac turc ou russe. On n'achète guère ce tabac: outre qu'il est difficile à conserver dans sa souplesse, l'allemand ne fait pas sa cigarette. On demande donc des cigarettes toutes faites. Ces cigarettes ne se fument guère qu'à domicile, comme la pipe.

Il y a enfin le magasin mixte qui vend des tabacs d'Orient et des cigares et, de plus, outre le tabac et les paquets de cigarettes françaises, la foule des tabacs américains pour la pipe et des cigarettes américaines. Bird's eye, Durham Lone Jack, Fox tobacco, pour la pipe sont très recommandables, mais les cigarettes!... Il faut ajouter l'excellent Varinas des colonies hollandaises.

A la Noël, les étalages se font plus beaux: les boîtes s'alignent avec leurs cigarettes ornées d'une bague de papier doré. Cuba! Bahia! Manille! Havana! Carolina! Cadeaux de Noël!

L'Allemand fume partout. Dans un magasin, [113] il garde son cigare. A la dernière exposition des beaux-arts de Berlin, l'entrée des salles de tableaux portait une pancarte: «Défense de fumer».

 

La bière appelle le tabac

 

On imagine la quantité d'articles qui font cortège à la dégustation du cigare. Partout des services en cuivre poli ou en bois. La plupart des Allemands ont parmi les breloques de leur chaîne de montre un petit instrument pour couper la pointe des cigares.

 

M. de Bismarck

 

Les magasins qui vendent la grande pipe allemande avec fourneau de porcelaine peint du portrait de l'empereur, de Bismarck, etc... abondent. On fume ces pipes, elles sont vraiment nationales, et M. de Bismarck est vendu en statuette assis dans son fauteuil et tenant ce calumet. Mais même de dimensions portatives, on ne voit jamais ces pipes dans la rue, à la brasserie, etc... Il faut, pour en voir, entrer chez un étudiant par exemple. Il m'est cependant arrivé de voir, par quelque soir d'été, un concierge prendre le frais devant sa porte et humant la grande pipe.

Mais, au fond, il n'y a que le cigare et de plus en plus.